Il ne doit pas avoir bien loin de 18 ans, peut-être plus, peut-être moins, je n'en sais rien
Il est tout seul, un peu isolé au sein du groupe, au fond, tout au fond.
Il ne participe pas, ou peu, pourtant il semble plein de bonne volonté
Il ne parle pas, ne chahute pas, il écoute
Rien, rien ne se passe, pourtant
Alors je m'avance, je lui parle, je lui demande...
Il me regarde longtemps, presque fixement et timidement, gentiment me dit:
"Je ne sais pas comment cela se dit"
"Montrez moi"
Il me désigne le sol
Alors je lui dis les mots qui peuvent désigner ce qu'il me montre, les écris au tableau noir,
Je dis, j'écris, je désigne, et je lui fait faire de même
Puis plus tard, lorsque le groupe est parti, il vient me voir, ne dit rien, je range mes affaires, lentement, je ne suis pas pressée...
Je lui demande de me dire s'il veut bien comment c'était à l'école, avant de venir ici, dans ce centre de formation
Il retient des larmes... N'a pas tous les mots, pour dire, pour les mettre sur sa douleur, profonde, terrible
Il me regarde et je l'aide, à dire
Il me dit qu'il est allé au collège, jusqu'en 4°
Je lui demande comment il a fait, pour arriver jusque là
Il me décrit son parcours du combattant, parcours d'un misérable soldat vaincu avant même d'avoir livré sa première bataille
Il n'a jamais rien compris, à ce qu'on lui demandait, ce qu'on lui disait, ce qu'on attendait de lui
Alors il était envoyé au fond de la classe
Les enseignants le tolérait car il était gentil..
Il peine pour lire, pour écrire, pour faire ce qu'il faut
"Pour avoir ce foutu CAP de peintre, il faut que j'y arrive..."
Peintre ça lui plait, il aime ça, d'ailleurs pour la première fois de sa vie, à l'école, ici dans le centre, on est content de lui, le moniteur lui dit qu'il fait du bon travail, qu'il est soigneux etc..
Et il envisage son avenir, car enfin, il y a quelque part où il n'est pas "nul" , mais reconnu
Il semble soulagé, content, me demande si je vais l'aider, si on va l'aider. Je lui explique que je ne peux pas le faire seule, qu'il lui faut rencontrer d'autres gens, une orthophoniste par ex, des enseignants spécialisés dans l'apprentissage de l'écriture et la lecture pour les adultes.. Il prend peur, me dit que c'est pour "les gogols" ou les "manouches"....Il faut encore parlementer...Expliquer, rassurer
Le début d'un long chemin, très long chemin.......
Je range mes affaires, sors pour prendre mon bus, je chemine et m'interroge... Comment a t-il pu arriver jusqu'en 4° ?
Comment a t-il fait tout au long de son parcours scolaire, depuis le CP, comment a t-il fait avec tous ces manques, ces lacunes, que rien ni personne ne sont venus combler, n'ont vu, n'ont repéré
Combien il a pu souffrir, en silence, sans jamais se plaindre, transparent, pour passer entre les mailles de ces filets. Tranquille ? Gentil ! Combien douloureuse a du être la souffrance de ce petit garçon.
Souffrance, douleur, injustice..
Qu'on fait les enseignants ? Les parents ? Personne ne s'est-il jamais posé de question ? Ne s'est demandé pourquoi il ne comprenait pas ? Pourquoi il ne lisait pas couramment ? Pourquoi et pourquoi et pourquoi ?
* Cette histoire est malheureusement réelle, c'en est une parmi tant d'autres !
Brigitte Dusch, psychanalyste