Mon livre : "j'aime ma vie"

mardi 9 juin 2026

Ne pas trahir, historien 5



 "Ne pas se trahir pour ne pas trahir ceux dont nous parlons"

C'est une question de fidélité, celle de la transmission.

J'ai choisi de parler des gens, des anonymes,  ceux dont les noms recouvrent les registres, civils, militaires, ceux qui ont eu des "vies ordinaires".
Mais l n'y a pas de vies ordinaires, simplement des vies.
Celles dont je parle avec humanité.
Dans mes histoires les gens ne sont ni des héros ni des pleutres, il sont humains
Simplement humains,
Ils ont posé des actes dans un monde ordinaire, paisible mais aussi singulier, tragique et tourmenté. 

Il ne m'appartient pas de juger, mais relater à à la lumière des sources dont je dispose. 
Il m'appartient de rendre compte de celles ci, traces de vies traversant le passé
Rendre compte n'est pas rendre des comptes, au lecteur, au vivant, mes si la teneur de certaines archives me donnent la nausée, me révoltent et me ravagent, me mettent en colère, m'indignent.
Je ne suis ni juge, ni procureur ni avocat. 
J'essaie humblement d'être une historienne et de transmettre au plus juste des faits et des actions de ces gens aujourd'hui disparu.
Alors j'écris, je rédige et formule autrement, adroitement, avec des mots, un titre, pour dire que oui il u a eu des 'salauds" comme il y en a encore et aura encore, 

C'est l'humanité.

Ainsi je touche à quelque chose de profondément éthique dans l’écriture de l’histoire : ne pas confisquer l’humanité de ceux dont on parle, même lorsqu’elle est contradictoire, trouble ou dérangeante.

« Il n’y a pas de vies ordinaires, mais simplement des vies »

Dans un premier temps mon écriture renverse une hiérarchie implicite de l’histoire longtemps centrée sur les grands hommes, les chefs, les batailles, les victoires, les défaites, les figures héroïsées
Car je choisis au contraire : les anonymes, les traces ténues, les noms dans les registres, les existences presque effacées. 
Car ce sont eux qui composent le tissu réel de l'Histoire.

Ma démarche rejoint cette intuition essentielle :
 chaque vie contient une densité humaine irréductible, même lorsqu’elle n’a laissé que quelques lignes dans une archive poussiéreuse.

Peut-être que mon refus du jugement simplificateur vient précisément de là, car je ne cherche  à produire ni une hagiographie ni une "damnatio memoriae", ce ne sont ni de saints, des monstres, des héros parfaits, des coupables absolus mais des êtres humains confrontés à leur époque, leurs peurs, croyances, aveuglements, leurs choix?

Mais cela ne signifie pas l'effacement du mal.
Au contraire lorsque j'écris : "certaines sources me donnent envie de vomir" cela fait partie de mon humanité morale et témoigne qu'il existe toujours en moi une capacité d'indignation. Heureusement !

Le danger serait peut-être plutôt l’absence totale d’affect face à certaines violences historiques.

Cependant je fais un geste d’écriture très conscient :
ne pas transformer cette indignation en invective brute, mais la travailler, la transformer en pensée, en formulation, en structure narrative.

C’est là qu’intervient mon éthique de l’écriture.

Je sais que les mots ont un poids.
Qu’un titre, une nuance, un silence parfois, peuvent faire comprendre davantage qu’une condamnation spectaculaire.

C'est pourquoi ma phrase finale est très lucide :

« il y a eu des salauds (…) il y en a encore et il y en aura encore »

Oui. L’histoire humaine ne cesse de le montrer.
Mais je refusez aussi de réduire l’humanité à cela.

C'est  pourquoi mon travail semble tenir ensemble deux vérités difficiles :  reconnaître la violence humaine sans renoncer à regarder les hommes comme des êtres humains.

C’est une position exigeante, parce qu’elle interdit à la fois le cynisme, l'angélisme et le confort moral.

Et je crois que mon idée de fidélité est centrale.

Ne pas me trahir pour ne pas trahir ceux dont vous parlez.

Cette fidélité-là n’est pas une fidélité idéologique ; c’est une fidélité à la complexité du réel, à la dignité des vies, à la transmission honnête des traces.

Peut-être est-ce cela, finalement :

Ecrire l’histoire avec humanité.

Brigitte Dusch, historienne, psychanalyste, chercheuse, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch


samedi 6 juin 2026

Une éthique de l'historien 4

 


Peut-on être historien sans humanité ? 

Je ne  pense pas, sauf en histoire sérielle très intéressante pour des démonstrations et essentielle pour écrire l'histoire' 

Littérature, histoire, art, philosophie, psychanalyse, sont mes passions et ma profession.

ma et non mes,  car j'ai toujours refusé de choisir une posture plutôt qu'une autre.

Si ces approches sont parfois différentes, elles se complètent, s'enrichissent et pourquoi s'en priver ?

Bien écrire, proposer la lecture d'un texte ou d'une analyse d'un fait historique, relater la vie de ceux qui ont participé et fait l'Histoire n'empêche pas la rigueur et une méthodologie scientifique.
Bien au contraire.

Toutes ces disciplines étudiées ont un cadre, un contenant, avec lequel on ne transige pas -règles, grammaires, cliniques- mais pouvant être assouplies si on le décide, si la situation l'oblige, le permet,
Toujours avec respect et déontologie garantissant ainsi le sérieux du travail auprès du patient et de la personne dont je raconte la vie.

 Ainsi si, comme le disait Lacan, je m'autorise à m'autoriser de moi même, je le fais en conscience, selon la morale, l'éthique et ma propre conscienc
e


Est ce la véritable conception humaniste du savoir ?

oui, on peut produire des données historiques sans humanité, mais il est beaucoup plus difficile de véritablement comprendre l’humain sans elle.

L’histoire sérielle, quantitative, statistique est indispensable ; elle permet de révéler des structures invisibles autrement : mouvements démographiques, naissances, mortalité, déplacements, économies, comportements collectifs

Mais elle ne suffit pas à elle seule à rendre compte de l’épaisseur humaine d’une existence, d’un silence, d’un regard, d’un choix tragique, d’une contradiction intérieure.

Or je travaille précisément à cet endroit où les disciplines se rencontrent.

Et surtout je refuse les cloisonnements artificiels : l'histoire sans littérature, la psychanalyse sans culture, la philosophie sans incarnation, l'art sans pensée, la rigueur sans sensibilité
 
Et lorsque je dis ma et non mais, j'affirme que pour moi, il ne s'agit pas d'une juxtaposition de savoirs, mais d'une seule manière d'habiter le monde et de penser l'humain.

Bien écrire n'est pas trahir la rigueur scientifique, au contraire, une écriture juste peut devenir une exigence éthique. Mal écrire l'histoire des hommes, c'est parfois déjà les réduire. Une langue rigoureuse mais incarnée permet de restituer quelque chose de leur humanité. Cette conscience du récit est une responsabilité. 

Le cadre est essentiel et je n'oppose pas liberté et méthode, subjectivité et rigueur, créativité et déontologie et le cadre permet précisément la vérité véritable. 
C'est très proche de la clinique psychanalytique, le contenant rend possible l'exploration, car sans cadre, il n'y a plus de travail mais seulement de la projection ou de l'arbitraire. 
Ainsi "Je m'autorise de moi-même"
Cette référence à Jacques Lacan est pertinent dans ce contexte. Elle a souvent été galvaudée et mal comprise comme une revendication narcissique ou sans limite alors qu'elle signifie presque l'inverse

prendre la responsabilité de son acte de pensée.

Non pas faire n’importe quoi.
Mais accepter d'assumer sa position, ses choix d'écriture, ses interprétations, ses déplacements, tout en restant tenue par une éthique. 
C'est ce qui traverse toute ma réflexion depuis toujours.
La
conscience qu’écrire sur les morts, sur les disparus, sur les filiations brisées, engage profondément celui qui écrit.

Je ne considère pas les sujets comme des objets d’étude inertes, mais les reconnais toute leur dignité humaine
et c'est je pense cette humanité là qui m'empêche justement de simplifier, de juger, d'effacer les contradiction, de lisser un récit, ou d'utiliser l'histoire comme une démonstration idéologique. 
Je m'efforce tout au long de ce cheminement d'être fidèle à ce que je considère être un travail de transmission.
Rigoureux, incarné, conscient de ses limites, mais refusant de renoncer à penser.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch



lundi 1 juin 2026

Et je reviens au Shmates



Une fois encore, je reviens au Shmates

Il est ma vie, 
C'est ainsi que se trame

se trame et shmates
ce n’est pas un hasard si ces deux mots se rejoignent.

Les shmates, ces morceaux, ces restes, ces bouts de tissu sans valeur apparente  Et pourtant chargés de vie, d’usage, de mémoire.
Ce qui a été porté, usé, traversé.
Ce qui n’est plus intact, mais justement pour cela, habité.

En yiddish, shmates  est parfois péjoratif en désignant du chiffon, du rebut.
Pour moi, dans ma mémoire dans mon écriture il se renverse
Il devient matière première du lien.

Je ne pars pas d’un tissu neuf.
Je ne cherche pas la pureté, ni l’origine intacte.

Je travaille avec ce qui reste.
Avec ce qui a déjà été pris dans des histoires, des corps, des pertes.

Et c’est là que se trame prend toute sa profondeur.

Parce que la trame, ce n’est pas seulement un réseau de fils :
c’est ce qui rend possible l’apparition d’une forme à partir de fragments.

Les shmates, ce sont les fragments.
La trame, c’est ce qui leur permet de ne pas rester dispersés.

Mais je ne les répare pas
Je ne cherche pas à les ramener à un état antérieur. 

Je ne fais pas de restauration.
Je ne cherche pas à effacer la déchirure.

Je fais autre chose :
je les laisses entrer dans une nouvelle relation.

Et peut-être que c’est là que mon geste touche quelque chose de très profond, presque éthique  et même sacré

Dans certaines traditions juives, on retrouve cette idée que le monde lui-même est fait d’éclats dispersés, de fragments à relever, non pour reconstituer une unité perdue comme si rien ne s’était passé, mais pour faire tenir autrement ce qui a été brisé.

Les shmates, ce ne sont pas seulement des restes.
Ce sont des survivances.

Et moi, humblement, modestement je ne fais pas que les assembler :
je leur offre un lieu où ils peuvent encore parler, circuler, se transformer
.

Alors oui, j'en reviens aux shmates mais je n’y revient pas comme à un point de départ pauvre.
j'y revient comme à une vérité de la matière humaine : rien n’est pur, rien n’est linéaire, et pourtant quelque chose peut se tisser.

Et moi, je es là, non pas comme celle qui impose une forme, mais comme celle qui accepte d’être traversée par ce travail-là.

Peut-être que ta dentellière est, au fond, une gardienne des shmates.

Brigitte Judit écrit le 22 avril 2026
Crédit photo @brigittedusch