Mon livre : "j'aime ma vie"

jeudi 14 mai 2026

Le fantasme de l'Unité

 


Le fantasme de l’unité

C'est un leurre tenace.
Un rêve ancien, persistant, obsédant.
Celui d’un retour à un état originaire, sans faille ni fêlure,
où l’être serait un, total, indivisible.
Un rêve de fusion parfaite, sans séparation ni altérité.

Mais ce fantasme, pourtant si humain, est aussi une illusion.
Il porte en lui le désir d’une plénitude perdue,
d’un temps d’avant la perte, d’avant la division,
d’avant la conscience même du manque.

Ce que nous appelons unité est souvent la nostalgie d’une complétude mythique.
Le fantasme d’un dedans sans dehors,
d’un monde sans frontières,
d’un soi sans Autre.

C’est l’image idéalisée d’un paradis perdu :
la mer matricielle, l’union avec la mère,
la fusion prénatale, confondue avec la sécurité absolue.
Mais il n’y a jamais eu de fusion.
Il y avait deux êtres.
Un hôte et un hôte accueilli.
Et bientôt : une séparation.

Car pour qu’il y ait sujet, il faut rupture.
Il faut naître à soi, se désengluer du même.
La confusion stérilise.
La division fonde.

L’unité est un mythe car l’un sans l’autre n’existe pas.
Le sujet ne devient sujet qu’en se détachant,
qu’en affrontant la perte, le manque, la discontinuité.
C’est dans ce vide, cet écart, que peut naître le désir.
Et c’est là, précisément, que réside l’humanité :
dans ce qui échappe, ce qui divise,
ce qui rend vulnérable, manquant, mais aussi vivant.

Le fantasme de l’unité veut nier cela.
Il veut gommer la faille, abolir l’altérité,
réduire le monde à une totalité sans autre.
Mais c’est une tentation dangereuse.
Car toute totalité porte en elle un risque de totalitarisme.
L’un devient alors tyrannie.
Un absolu qui ne tolère aucune altération,
aucune voix dissonante, aucune ombre.

L’unité véritable ne serait-elle pas alors dans l’acceptation du morcelé ?
Dans la reconnaissance de nos morceaux épars,
de nos contradictions, de nos fissures ?
Dans cette capacité à cohabiter avec notre incomplétude ?

Être un, ce n’est pas être plein.
C’est peut-être, au contraire, consentir à être troué,
à être traversé, traversant.

C’est faire de l’écart une respiration.
Du manque, une ouverture.
Et du fantasme… un moteur de quête,
à condition de ne pas le prendre pour la destination finale.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, exploratrice urbaine in "La Complétude' essai en cours de publication. Ecrit le 3 août 2025.
Crédit photo @brigittedusch