Jeanne* fait du sport, à n'en plus finir, à en souffrir, à en avoir mal, pour sentir son corps. Dixit
Jeanne est heureuse de dire j'ai couru 15 km. " Je suis morte". Dit-elle !
Jeanne est contente de dire j'ai fait des abdos, des pompes, j'ai mal partout, je ne sens plus mon corps.
Jeanne est ravie car elle vient de commander "un appareil de torture" pour faire du step et autres exercices pour modeler, sculpter son corps.
Jeanne a nagé pendant un très long moment, jusqu'à épuisement ; Elle s'est demandé si elle allait "pouvoir rentrer au port"...
........................................
- "Pourquoi faire mal à votre corps ?"
- " Mal, faire mal (silence) corps, le mien, mon corps ? Moi ? Je le sens, il m'obéit (silence) mais pas toujours il a mal, je le tords, le le dompte, je l'entraine, il doit m'obéir, ne pas me trahir jamais, alors je le traine, non pardon (rire) je l'entraine "
- Silence
- "oui, l'entraine ; A être dur, s'endurcir, être ferme, à en pas mollir, faiblir, à résister, vous comprenez je en suis pas une mauviette"
- "Une mauviette ?"
- "Une merde quoi, une pauvre fille qui ne peut pas faire deux mètres et monter un escalier sans s'essouffler...une merde comme j'étais avant peut-être ? Je ne sais pas ! "
................................
Jeanne fait du sport, des sports, du jogging, de la musculation, des sports de combat, elle prend des coups, en donne, tape sur un punching ball, court les salles de sport, s'inscrit à des marathons, elle dit avoir besoin "d'être lessivée, morte, tuée, foutue, "
Elle s'inflige, inflige à son corps une "torture permanente". Dixit.
Jeanne ne parle que de ça, presque que de ça. Cela fait quelques années qu'elle est entrée dans cette "spirale infernale" qu'elle qualifie parfois de drogue, d'addiction, de besoin mais souligne t-elle sûrement pas de loisir.
Car pour les loisirs, Jeanne n'a pas de temps, lire, regarder un film, aller à une exposition, c'est "perdre son temps".
Perdre son temps, c'est quand son corps ne bouge pas, n'est pas en marche, n'avance pas, bref, quand son corps est au repos. De ce repos Jeanne ne veut pas.
Elle a besoin de se sentir vivante. Et son corps sans cesse en mouvement en est la preuve... Dit-elle.
Jeanne exprime parfois violemment sa violence, celle des autres, celle qui lui a été infligée quand elle était enfant, par un père, "notable de province bien sous tous rapport" précise t-elle les larmes aux yeux, par sa mère qui lui demandait de se taire, puis par ses compagnons," pas mal sous tous rapports" sauf ceux là soupire t-elle ! La violence çà la connait, elle en est certaine, elle s'en dit spécialiste.
-"Cette colère... Jeanne... Cette colère... ? ... "
Colère, violence, seul le sport, ces coups donnés, reçus, ce corps poussé hors de ses limites, sorti de ses gonds pour l'apaiser, pour calmer ce trop plein de douleur, de souffrance
Faire souffrir son corps, exister, être au monde ?
Ainsi ? Comment ? Pourquoi ? Vivre ?
Jeanne à mal, Jeanne voudrait ne plus avoir mal, alors Jeanne se fait mal, encore mal, de plus en plus mal, mais Jeanne ne veut plus avoir mal, alors Jeanne vient dire les maux, mettre les mots, mettre les coups, montrer les poings d'interrogation, d'exclamation ! de soupir et de silence.
Jeanne parle pour ne pas être KO au premier round
Jeanne ne restera pas au tapis, un deux trois elle se relève, elle s'est toujours relevée, elle se relèvera toujours. En y mettant les formes et la ponctuation nécessaire, le temps qu'il faudra, le temps qu'il lui faudra pour mettre KO sa colère.
Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne.
* Le prénom a bien sûr été modifié.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire