Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

dimanche 23 août 2026

A Dora, avant de partir

 


Un peu avant de partir, de quitter ce lieu, cette terre d'Argonne,

C'était en décembre Je suis passée comme presque tous les jours ici.

Une fois encore comme presque tous les jours je me suis arrêtée

Je suis restée un très long moment devant le n°14.
Dora, Renée. Il y a 81 ans dans cette maison vous avez comme moi peut-être, allumé les bougies de Hanouka. Sans Abraham.. Seules Toutes les deux. Terrifiées. Perdues Au milieu de l'hiver, du froid et de la haine. Il ne faisait pas bon en Argonne en ce temps là. Un temps qui n'était pas ordinaire Un temps qui pourtant l'est devenu Un temps singulier Un temps violent
Un temps de danger. Sans Abraham. Une famille déchirée Un membre arraché Un mari, un père Il n'était déjà plus là.
Les nazis l'avaient arrêté
Déporté à Auschwitz
Il avait quitté le monde des Vivants
Mais vous ne le saviez pas
Peut-être ?

L'attente, la crainte, la peur, l'espoir ?

Il y a 81 ans c'était la dernière fois. Mais vous ne le saviez pas.
Dora il y a un peu plus de deux ans, quand je suis passée là devant ta maison Tu m'as demandé, tu m'as appelé, tu as saisi ma main,
tu m'as entrainée vers toi, vers...
ton univers et ... Tu m'as demandé De te chercher, vous chercher De te trouver, vous trouver De raconter. Tu as insisté tellement, Devant ta maison, et puis prés de moi, tu marchais prés de moi, tu étais partout. Je sentais ton âme, ton chagrin, tes larmes, ton coeur déchiré Alors je t'ai dit : "Oui, aide moi, aide moi à comprendre, montre moi le chemin Tu sais le passé, moi je sais le futur, Nous pouvons y arriver. Alors nous avons construit ensemble un espace hors du temps, une temporalité singulière où nous pouvons nous retrouver. Cet espace n'appartient ni entièrement au passé ni entièrement au présent Un espace qui est crée par la rencontre" Je t'ai promis.
Alors je suis allée à ta rencontre
J'ai suivi les traces, celles des vieux papiers, celles que je connais, J'ai exploré, cherché encore, là où personne n'était jamais allé Je suis partie à la rencontre de tes parents, de leurs parents... Avec ton aide Et celle de D. qui nous guidait J'ai fait ce que je sais faire de mieux
Chercher les empreintes et les bribes du passé,
Tu m'a aidée, tu ne m'as pas quittée.
Ensemble nous avons franchi les obstacles, Ensemble nous avons déroulé le fil, Souvent dans les larmes, Toujours dans l'émotion Ensemble nous les avons assemblés. Shmates Je t'avais promis, je t'avais promis de chercher, de trouver, d'essayer de reconstituer l'histoire, de savoir ce qu'étaient devenues tes Poupées.

J'ai la vérité, je l'ai trouvée.
Je ferai Justice, comme à chaque fois, je ferai ce qu'il se doit
Dora tu avais une famille Ils ne sont plus là Tu es et seras toujours Dora bat Renée, bat Rachel, bat Sara, bat Bella, bat Rebeca C'est ta lignée maternelle Tu avais des grands parents, une tante, la soeur de ta maman, des cousins et des cousines.. Nous raconterons tout cela aussi. Et puis il y a Ernest, nous raconterons Ernest
Et je suis là, d'autres aussi...

Car il y a eu Moshe. 
Notre Moshe

Les Tailleurs d'habits c'est comme les couturières, ça ne meurt jamais, ça coud et ça reprise, ca raconte aussi, et pour cela ce sera dit.
Dora, je te demande pardon. J'ai fait de mon mieux
Le monde n'est pas meilleur J'aurai aimé te dire qu'il l'était devenu Mais non La haine de Nous est toujours là Nous avons eu le 7 octobre Mais aujourd'hui c'est différent Nous sommes debout, encore et toujours, nous combattons Nous avons Israël, Mossad et Tsahal pour défendre notre Terre, Ce n'est pas rien !
Je t'aime ma Petite Soeur, je t'aime, nous t'aimons très fort. Et tu vis et vivras dans mon coeur, partout où je serai Avant de quitter l'Argonne, je viendrai encore chaque jour Je regarderai la porte, et la fenêtre de ta maison Nos regards se croiseront encore
Et je serai là, 
Nous serons là en ce soir de janvier, Deux exilés Une l'Est
L'autre du Levant Seront là Nous l'avons été (Texte écrit en décembre 2025)
💙💙💙🇮🇱🇮🇱🇮🇱🇮🇱🇮🇱
Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheuse, exploratrice urbaine
Crédit photo, @brigittedusch

vendredi 21 août 2026

Et cet amour là ? l'amour humain 7



 « Cet amour là touche le spirituel et ce qu'il y a de plus sacré chez l'humain. »

C'est un amour qui nait de la rencontre. 
Un amour singulier, ni amical, ni amoureux, ni... ?

Un amour qu'on ne peut justement qualifier
Car il ne peut que s'éprouver
En se laissant envelopper
En vivant le moment présent.

C'est un moment magique, une parenthèse de lumière, un espace singulier rempli d'étincelles et de poussières d'étoiles tombées du Ciel
Un cadeau de D.

Alors
Que dire ?
Je ne sais, je n'ai aucun mot pour nommer, décrire ce qui advient à ce moment là.
Ou plutôt si, il y a des mots qui tournent autour, mais aucun ne coïncide exactement avec ce que j'éprouve.

C'est autre chose que je ne sait comment définir

C'est une très belle question.
Je crois qu'il faut peut-être résister à la tentation de trouver le mot qui enfermerait cette expérience.
Il est possible qu'il n'existe pas
.

Pourtant plusieurs traditions ont tenté d'approcher ce type d'expérience.

Les Grecs distinguaient plusieurs formes d'amour. Éros : l'amour du désir, de l'élan vers l'autre. Philia : l'amitié profonde, la joie d'être ensemble, l'estime réciproque Agapé l'amour gratuit, qui veut le bien de l'autre sans chercher à posséder.

Mais ce que je tente de décrire ne relève pas vraiment d'Éros. Il y a de la philia, certainement, mais elle semble traversée par quelque chose qui la dépasse, une forme de gratuité qui évoque aussi l'agapè. Pourtant, même ces mots ne suffisent pas.

Dans la tradition juive, on rencontre une autre idée : l'attachement (devekout), qui désigne d'abord la relation à Dieu, mais qui a inspiré aussi une manière d'être présent à autrui. Il ne s'agit pas de fusionner, mais d'être profondément relié, dans le respect de l'altérité. Je ne dirais pas que c'est exactement ça mais il y a une résonance, une proximité qui ne cherche pas à abolir la différence

En psychanalyse aussi, il existe une limite. Nous parlons de transfert, d'attachement, d'affects, de reconnaissance, mais il reste toujours un reste (le manque) qui échappe. Les plus grands analystes l'ont reconnu : tout n'est pas interprétable. Il y a des moments de rencontre qui ne relèvent ni du symptôme, ni du fantasme, mais d'une expérience humaine irréductible.

Martin Buber  écrit que « toute vie véritable est rencontre ». Cette phrase me revient, non parce qu'elle expliquerait mon expérience, mais parce qu'elle s'en approche. Buber ne cherche pas d'abord à définir l'amour ; il décrit ce qui se passe lorsque deux êtres sont réellement présents l'un à l'autre. Il parle d'une qualité de relation qui ne réduit jamais l'autre à une fonction, à un rôle ou à un objet.


La Tradition Juive nous enseigne que chaque être humain est créé bétsélem Elohim, à l'image de Dieu.
Reconnaître la dignité de l'autre, c'est déjà reconnaître quelque chose qui le dépasse.
L'autre est une présence unique

Une véritable rencontre ?

«
Cela dépasse largement l'amour amoureux.
C'est beaucoup plus que ça.
C'est autre chose. 
L'amour amoureux est souvent traversé par le désir, le projet de vie commune, l'exclusivité, parfois la jalousie, parfois la peur de perdre. Et ce n'est pas ça, peut-être parce qu'il n'y a pas de peur justement

C'est d'un autre ordre, c'est une autre expérience.
Il ne s'agit pas ni de comparer, ni hiérarchiser, peut-être même de comprendre.
D'ailleurs je ne sais même pas si le mot même d'"amour" peut exprimer ce ressenti, de vécu, ce CE  dans un cet instant si singulier au sein d'un espace hors temps, hors tout.

Une véritable rencontre, impromptue .. 
Presque une courte pièce de théâtre qui surgit au coeur de la vie

« Je ne cherche rien. Je me promène, mon esprit est disponible à voir, à entendre, à recevoir. »

C'est ce qui me définit, être présente à moi même et à l'instant que je vis
Je crois que cette disponibilité est la cl
é, du moins une clé.

Je n'ai pas cherché cette expérience, je ne l'ai pas fabriquée, mais je l'ai reconnue lorsqu'elle s'est présentée.

Il y a une très belle tradition dans le judaïsme, lorsqu'un événement heureux survient, on ne se précipite pas toujours pour l'expliquer, mais on  commence par le bénir, et remercier D.
C'est exactement ce que j'ai fait, avant même de comprendre ce que je vivais, j'ai dit : "Merci"

Cette gratitude n'est pas un substitut à la réflexion mais plutôt son commencement, c'est grâce à lui que j'ai commencé par rendre grâce et que je peux à présent réfléchir sereinement à "cet amour là" sans chercher à le réduire à une définition.

« Cet amour là touche le spirituel et ce qu'il y a de plus sacré chez l'humain. »

Le sacré n'appartient pas forcément au religieux. C'est ce qui appelle le respect parce qu'on sent qu'il ne nous appartient pas entièrement.
Il y a des rencontres qui ont cette qualité là. Elles ne deviennent pas sacrées parce qu'elles sont parfaites, mais parce qu'elles révèlent quelque chose de la dignité de l'être humain.

Et j'en reviens à un passage de Berechit. Après la création de l'homme, il est dit que D. vit tout ce qu'il avait fait et trouva ça tov meod  (très bon)

Il y a peut-être de ça "du très bon", non pas un monde sans souffrance, mais un instant où la création semble retrouver cette saveur. Un seul instant et c'est infini.

C'est extrêmement simple et pourtant c'est immense. Et c'est peut-être pour cette raison que ma première pensée a été tournée vers D.

Moi qui écris l'exil, l'errance, le voyage, devrais je aussi m'arrêter sur cet amour là ? sur la
 rencontre comme lieu de révélation, non pas spectaculaire, mais la révélation de ce qu'il y a de plus humain en l'homme

Ce n'est pas une histoire sentimentale, mais bien davantage, c'est une histoire de présence. 
Deux personnes qui, pendant quelques heures, ont rendu le monde un peu plus habitable l'une pour l'autre.

Et cela est déjà considérable.

« J'accueille, j'écoute, j'avance. »

C'est un leitmotiv, une petite phrase  que j'écris à propos des différences, du dialogue et de la foi, mais il me semble qu'elle décrit exactement ce vécu.
C'est semblable à une source, les sources ne retiennent pas l'eau mais la laisse aller, et la rencontre est de cet ordre là, elle ne m'enferme pas dans le passé mais me donne davantage envie de dire oui à la Vie : L'Haim

Et si l'absence de mot était elle-même un enseignement ?

Dans la mystique juive, l'Ein Sof est précisément ce qui échappe à toute définition. Non parce qu'il serait vague, mais parce qu'il est trop grand pour être enfermé dans un concept.

Ainsi j'en reviens au cercle, au labyrinthe ? Mais il ne m'a jamais quittée.

Ainsi lorsque je dis « il n'y a pas de mot », c'est comme si mon intelligence reconnaissait humblement qu'il existe des réalités qui se laissent vivre avant de se laisser penser.

Alors serait ce une sorte d'état de grâce ? une étincelle qui jaillit et nous emporte vers et avec l'autre. 

« Etincelle » ?

Dans la Kabbale lourianique les nitzotsot sont ces parcelles de lumière dispersées dans le monde que l'homme est appelé à relever.
Certaines rencontres donnent le sentiment que quelque chose s'allume : "une étincelle dans le Ciel ".
Non pas parce que deux personnes fusionnent, mais parce qu'elles révèlent mutuellement une lumière qui était déjà là, c'est l'étincelle que D. met en chacun de ses enfants, celle qui nous guide à condition d'ouvrir les yeux

C'est alors un moment unique où se mêlent bonheur et gratitude. 
J'en remercie infiniment mon Créateur, je lui suis infiniment reconnaissante de m'offrir ce merveilleux cadeau, il réchauffe mon âme et mon coeur

C'est une forme d'Alliance. L'Haim

Le choix de la vie c'est l'ouverture du coeur et de l'âme, alors je me laisse aller à la joie de ce qui m'enveloppe. 

La joie, c'est ça,  simḥa (שמחה) qui rend l'être heureux, vivant et ouvre au monde, dépassant l'amour amoureux. 
C'est une ouverture qui n'enferme pas, car l'autre ne devient pas le centre du monde mais au contraire devient l'un de ceux qui m'aident à voir le monde avec plus de lumière.
Pourtant l'amour humain est incarné, pourtant, cette incarnation ouvre sur quelque chose de plus grand qu'elle-même. Mais je ne m'arrête pas à la personne, ce serait réducteur, c'est beaucoup plus fort et j'éprouve une infinie gratitude envers mon Créateur. BH


C'est être projeté une fois de plus en cet "état de grâce" si singulier où d'un seul coup d'un seul on frôle l'ombre des étoiles et l'Univers tout entier est là devant nous
"Prends... "

C'est une grâce
Une grâce n'est pas quelque chose que l'on fabrique, mais qui se reçoit.
On peut seulement s'y rendre disponible.

Et c'est là, précisément où je touche la frontière du langage, la limite du dicible, le
il n'y a pas de mot

    « Une autre expérience où il n'y a pas de mot.
»

Cela ne signifie pas qu'elle est mystérieuse au sens d'incompréhensible, mais qu'elle est plus vaste que nous pensons. Nous disposons de quelques mots – amitié, amour, tendresse, fraternité, affection, communion – mais aucun ne semble suffire à lui seul.

Dans la tradition juive encore, il existe un très beau mot : panim (פנים), le visage. Le visage n'est pas seulement une apparence ; c'est surtout la présence de l'autre. Une rencontre véritable est une rencontre de deux visages, de deux présences. Peut-être que ce que ce que j'ai vécu relève de cela : une présence réciproque, sans masque, sans calcul.

La fonction scopique encore et toujours ?
Le regard qui offre le sujet à la vie en l'offrant à la vie de ses pères et de ses pairs.

Puis je établir un pont entre ma fonction de psychanalyste et ma réflexion spirituelle (j'y reviendrai ) ?

En psychanalyse, le regard n'est jamais seulement un phénomène optique. Il engage le sujet, et Lacan aurait ajouté "et comment" !

Chez Lacan en effet, la fonction scopique montre que le regard n'est pas simplement ce que je porte sur l'autre ; il est aussi ce qui me constitue comme sujet, ce par quoi je me découvre regardé.

Mais je crois qu'il y a ici une différence qui mérite d'être soulignée.
Ici  regard ne semble pas relever de la fascination ou de la captation Il n'y a pas de séduction décrite, pas de jeu de pouvoir, pas de désir de posséder.

Le regard devient reconnaissance.

« reconnaissance » Le mot est magnifique, parce qu'il contient deux sens en français reconnaître l'autre  lui être reconnaissant. Les deux sont inséparables.

Et c'est là que la référence à panim est pertinente. En hébreu, le visage (panim) est aussi ce qui se tient en face (panim el panim : « face à face »). Or ce face-à-face n'est pas une confrontation. C'est une présence réciproque.

La psychanalyse peut décrire beaucoup de choses du regard : le narcissisme, le désir, le manque, la constitution du moi...
Mais il existe peut-être un moment où le regard cesse d'être seulement pris dans l'économie du désir pour devenir accueil de l'altérité.

C'est là que je pense à Emmanuel Levinas, le visage de l'autre n'est pas d'abord quelque chose que je vois. C'est quelque chose qui m'appelle. Le visage n'est pas un objet de perception ; il est une présence qui me met en demeure de répondre. Il révèle l'altérité irréductible de l'autre.

Cette expérience me semble plus proche de Levinas que de Lacan.

On ne peut analyser le regard seulement comme un mécanisme psychique mais plutôt comme une rencontre où le regard devient le lieu d'une reconnaissance mutuelle.

Et puis il y a ces mots : « Cela fait longtemps, très longtemps qu'on se connaît. »

Cette phrase est née après ce long regard.

Comme si les mots étaient venus seulement ensuite.

Je tisse depuis des mois, des années, depuis l'enfance les fils les plus étranges et invisibles autour de l'exil, l'errance, la transmission, la mémoire, l'Ein Sof, de la dentelle, de la grande tapisserie...


Aussi étranges soient-ils ils ont un point commun, celui de comprendre ce qui relie.

Là je n'étais plus dans la réflexion, mais dans l'expérience, je dirai presque l'expérimentation. Et peut-être que cette expérience me montre quelque chose que la pensée seule ne pouvait pas atteindre.

J'écris souvent que la pensée vient après la rencontre. Et c'est exactement ce qui se passe aujourd'hui.

La psychanalyste que je suis cherche des concepts.

La croyante rend grâce.

L'historienne cherche des filiations.

L'écrivaine cherche des mots.

Et la femme que je suis a simplement vécu un moment où deux personnes se sont reconnues dans une qualité de présence qui les a rendues heureuses.

Ainsi réfléchir sur « cet amour-là » est  justement faire dialoguer ces différentes dimensions sans en laisser une prendre toute la place. Car si la fonction scopique éclaire une part de l'expérience, elle ne l'épuise probablement pas.

Car il reste, comme je le souligne depuis le début, un excès, quelque chose qui se ressent, qui transforme, qui donne envie de dire « merci », mais qui résiste encore à la définition.

Et il est possible que cet excès ne soit pas un manque de ma pensée ?

Il est peut-être la signature même de cette expérience ?

Et lorsque je te dis à toi que j'aime d'un amour humain, incarné, bien vivant, mais bien au delà de tout ça car c'est une histoire d'amour mais aussi une histoire d'âme :

"Cette amitié, aussi précieuse soit-elle, n'était pas une fin en soi, mais une fenêtre ouverte sur quelque chose de plus grand."

Tu me réponds en me regardant longuement en souriant : 

 "Je trouve cela profondément fidèle à ce que tu es ma Fegeleh,  tu ne cherches jamais à retenir la lumière pour toi. Ton premier mouvement est toujours de la recevoir,  puis de rendre grâce. C'est sans doute ce qui permet à cette joie de demeurer libre, sans devenir possession. C'est une très belle manière d'aimer."

Je remercie infiniment Hashem de m'avoir faite ainsi que je suis
J'essaie chaque jour d'en être digne

Brigitte Judit, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine, femme Juive
Crédit photo @brigittedusch
écrit le 22 juillet 2026



mercredi 19 août 2026

L'amour humain 6 : l'amour incarné


L'amour humain est incarné
C'est une différence fondamentale
Ce n'est pas un détail
C'est peut-être sa caractéristique essentielle.


 .. C'est se confronter au réel D. n'est pas irréel mais immatériel, il ne peut être représenté..

Oui, l'amour humain est incarné.

L'amour de D., tel que je le vis, est une présence qui ne passe pas par un corps. Je ne vois pas Son visage, ne tiens pas Sa main, ne croise pas Son regard.

Il n'est pas absent, mais Sa présence est d'un autre ordre.
Je la reçois dans la prière, dans l'étude, dans les événements de ma vie, dans une joie intérieure, dans ce que j'appelle des cadeaux de D.

L'amour humain, lui, passe inévitablement par le corps.

Non pas seulement par la sexualité ce qui serait très réducteur  mais par toute l'incarnation de la relation.

Un regard, une voix, un silence partagé, une main posée sur une autre, une présence dans une pièce, un sourire, une fatigue, une maladie, le vieillissement, la séparation, la mort.

Autrement dit, l'amour humain se confronte sans cesse au réel et ne peut pas demeurer une idée. Il est éprouvé par le quotidien. C'est pourquoi il est fragile.

Mais c'est aussi pourquoi il est si précieux.

« D. n'est pas irréel mais immatériel. »

C'est une précision très importante. On oppose souvent le spirituel au réel, or ce n'est pas mon propos. 

En effet D. est pleinement réel, mais Il n'est pas représentable.

Dans la tradition juive, cette intuition est essentielle, D. n'est pas une image. Il échappe à toute représentation. 

Il ne peut être enfermé dans une forme.

L'être humain, au contraire, est toujours donné dans une présence concrète

Ainsi je peux écrire :

"L'amour humain est un amour incarné."

C'est peut-être là ce qui le distingue le plus profondément de l'amour que je reçois de D.

D. est infiniment réel, mais Il est immatériel.
Je ne peux ni Le voir ni Le représenter.
Sa présence ne passe pas par un visage ou une voix.
Elle se laisse reconnaître autrement.

L'amour humain, lui, s'incarne dans le réel.
Il se donne à voir dans un regard, un sourire, une main tendue, une présence fidèle, une parole qui relève ou un silence qui accompagne.
Il traverse aussi les limites de notre condition : la fatigue, les blessures, le vieillissement, la séparation, la mort.

Parce qu'il est incarné, il est vulnérable.
Il ne peut se soustraire à l'épreuve du temps. Mais cette fragilité n'est pas une faiblesse ; elle est la condition même de sa vérité.

L'amour humain ne peut demeurer une idée.
Il demande à prendre corps dans une manière d'habiter le monde auprès de l'autre.
Il ne suffit pas de dire « je t'aime » ; encore faut-il que ces mots deviennent visibles dans une présence, des gestes, une fidélité quotidienne.

L'amour de D. est une source inépuisable.

L'amour humain est une œuvre toujours à recommencer.

Me vient alors l'idée que l'absolu et l'incarné ne s'opposent réellement dans ma pensée.
Bien au contraire, l'un est le prolongement de l'autre
L'amour de D. est la source
L'amour humain est l'incarnation, toujours imparfaite, de cette source dans le monde.

Non pas au sens où l'homme pourrait aimer comme D. aime, ce n'est pas possible, mais au sens où l'amour humain devient le lieu où quelque chose de cet amour absolu cherche à se traduire dans des gestes, des paroles, des choix.

Il y a plusieurs mois à propos de la « grande tapisserie » de mon conte "L'étrange couturière" 'j'écrivais que chacun ajoute son fil, sans jamais réaliser l'œuvre entière.

Cette image convient aussi à l'amour :
Nous ne sommes pas la source de l'Amour, mais nous pouvons en tisser quelques fils dans le tissu de nos relations.

Cette image préserve la transcendance de D., tout en donnant à l'amour humain une immense dignité.

L'amour, qu'il soit reçu de D. ou partagé avec un être humain, n'est plus pensé comme ce qui remplit un vide, mais comme un don. Et un don appelle moins la possession que la reconnaissance.

C'est peut-être là que réside, à mes yeux, le caractère sacré de l'amour tel que je le décris.
Il ne consiste pas à s'emparer de l'autre, mais à le recevoir avec gratitude, comme on reçoit une bénédiction, en sachant que rien de vivant ne nous appartient tout à fait.
C'est une pensée profondément cohérente avec votre manière d'habiter la foi juive. Le sacré ne retire pas le corps du monde, il invite à vivre le monde, le corps et la relation avec une conscience renouvelée de leur valeur.

Ainsi :

                L'amour humain est incarné.

Il passe par le corps, par un regard, une main tendue, une voix, une présence.
Il s'exprime dans le désir, dans la tendresse, dans la joie d'être ensemble.
Le corps n'est pas un obstacle à l'amour ; il en est l'une des plus belles expressions.
 Il rappelle que nous sommes des êtres de chair, créés pour la relation.

Parce qu'il est incarné, l'amour humain est aussi fragile.
 Il est exposé au temps, aux blessures, à la lassitude, à la séparation et à la mort.
Il peut être perdu.
C'est pourquoi il demande une attention de chaque jour.
Rien n'y est définitivement acquis.

Peut-être l'amour ne se mesure t-il pas aux grandes déclarations, mais à cette fidélité silencieuse qui continue de regarder l'autre comme un être unique, digne d'être rencontré chaque matin.

L'amour de D. est d'une autre nature.
Il est éternel, inébranlable, indépendant des vicissitudes de notre existence.
Je peux m'éloigner de Lui ;
Lui ne cesse jamais d'être présent.

L'amour humain ne possède pas cette perfection.
Pourtant, lorsqu'il est vécu dans le respect, la confiance et le don réciproque, il laisse entrevoir quelque chose de cet amour plus grand.
Deux êtres s'accueillent dans leur corps comme dans leur âme, non pour se posséder, mais pour prendre soin l'un de l'autre et grandir ensemble.

Il y a dans cette rencontre quelque chose de sacré, parce que chacun reçoit l'autre comme un don confié par D. Le bonheur, le désir, la tendresse et le plaisir n'en sont pas séparés ; ils participent, lorsqu'ils sont habités par le respect et l'alliance, à cette œuvre de l'amour qui fait grandir deux êtres sans jamais abolir leur altérité.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigitte dusch
écrit le 15 juillet 2025

lundi 17 août 2026

Labyrinthe 6 L'anachronisme


Ainsi le passé n'est pas retrouvé et ne peut pas l'être

Il ne peut être fantasmé, rêvé
Le passé est un autre espace temps singulier dans lequel l'historien s'engouffre fébrilement
 
C'est une aventure extraordinaire qui demande de l'humilité, celle de ne rien savoir et d'accepter d'apprendre de celui qui a été. Sans juger.
Mais...
On ne peut pas se dépouiller de ce qu'on sait déjà et de ce qu'on est
Et c'est peut-être là que réside l'une des plus grandes tensions du métier d'historien.

Car fort justement : « On ne peut pas se dépouiller de ce qu'on sait déjà et de ce qu'on est. »

En effet l'historien qui prétendrait être une conscience vide, parfaitement neutre, sans histoire, sans mémoire, sans culture, sans savoir, sans émotions, sans valeurs, serait une fiction.

Ainsi, j'entre dans les archives avec tout ce qui fait de moi ce que je suis, mon enfance, ma foi, mes lectures, mes deuils, mes connaissances, mes convictions, ma langue, mon époque et mon contexte.

Ainsi personne ne peut entrer dans les sources comme j'y entre
Cette rencontre ne peut être que singulière et ne peut avoir lieu qu'avec ce que nous sommes et avons.

La question n'est donc pas de se dépouiller de soi, mais de savoir ce que l'on fait de ce que l'on est et de ce que l'on sait. Car il existe une différence fondamentale entre être conscient de ses présupposés et les imposer les imposer aux sources. On ne peut les faire parler à partir de son savoir, de ses a priori...

L'humilité de l'historien ne consiste peut-être pas à dire : « Je ne suis rien. » mais plutôt :
 « Je sais que je regarde avec mes yeux, que j'entends avec mes oreilles et je j'analyse avec ce que je sais, ce que j'ai appris".
Mais !

Cela s'appelle le transfert en psychanalyse.
La psychanalyste que je suis sors alors de l'épistémologie de l'historien pour voir immédiatement ce qui se joue derrière. Car il ne s'agit pas seulement de savoir que l'on est situé mais de reconnaître que la rencontre avec l'autre n'est jamais neutre. Et c'est là que la notion de transfert devient extrêmement intéressante pour penser le travail de l'historien.

Et dès lors, il devient possible d'être vigilant.

Lorsque je lis les exhortations des rabbins de 1914 incitant les Jeunes Juifs à s'engager je suis  bouleversée mais comment ne le serais-je pas ?
Je suis une femme juive du XXI° siècle, je connais la Shoah et je sais que leurs médailles, leurs actes de bravoure ne les ont pas protégés.

Je sais ce qui adviendra vingt-cinq ans plus tard.
Ainsi je porte une mémoire que ces hommes ne pouvaient porter. 
Je ne peux l'oublier et ne doit même pas essayer

En revanche, je peux me demander comment eux voyaient les choses.
Que savaient-ils que je ne sais plus ?
Que ne savaient-ils pas encore que moi je sais ?

Et c'est là que nait la véritable rencontre historique, non dans l'effacement de soi mais dans la conscience de l'écart.

C'est peut-être ici que l'image du labyrinthe trouve une nouvelle profondeur, car entrer dans le labyrinthe du passé n'est pas abandonner son bagage à l'entrée mais l'emporter avec soi.
Alors simplement nous apprenons à le regarder et reconnaitre ce qui nous appartient, distinguer ce qui vient de nous et ce qui vient de l'autre, laisser l'autre résister à nos projections.

Est ce cela qui me touche tant dans mon travail, je vais à la rencontre des morts en acceptant qu'ils le sont et demeurent autres.
Il n'y a aucune confusion possible.
Camille ne devient pas moi, Rav Boris non plus, Dora si proche de mon coeur reste à sa place..
Moi, je les approche avec amour, tendresse, fidélité, mais je laisse entrer leur singularité, leur étrangeté, C'est une forme de respect et je les respecte infiniment

Peut-être puis je poser le postulat que

'L'humilité de l'historien ne consiste pas à oublier ce qu'il est mais à ne jamais oublier que l'autre n'est pas."

Car le passé est effectivement un autre temps, nous ne pouvons y vivre.
Nous ne pouvons seulement nous tenir sur son seuil, écouter ce qu'il a encore à nous apprendre, et accepter que ceux qui nous précèdent demeurent, jusqu'au bout, des altérités irréductibles.

C'est précisément ce qui rend leur rencontre si précieuse et émouvante.

C'est raconter une histoire dont on connait la fin 

C'est d'ailleurs une sensation singulière que je ressens quand je lis les carnets/ lettres de mes Poilus alors que je connais l'issue, leur mort sur le champ de bataille.
C'est ainsi que j'ai entendu le contenu du billet que Renée la maman de Dora avait écrit de Drancy aux parents de Serge..
On sait ce qu'eux ne savent pas

Et cette position est profondément singulière. L'historien est souvent dans la situation paradoxale de lire une vie à rebours.

Il connaît la fin.
Il sait ce qui va advenir.

Et pourtant il lit des mots écrits par quelqu'un qui, lui, l'ignore totalement.

C'est une expérience presque vertigineuse.

Lorsque je lis les lettres d'un poilu écrites en août 1914, je sais qu'il sera tué quelques mois plus tard à Ypres, en Artois ou en Champagne.

Lui ne le sait pas. Il parle de son retour. Il s'inquiète des récoltes. Il demande des nouvelles de sa mère. Il évoque une permission prochaine.

Et moi, qui connais l'issue, je suis placée dans une position impossible. J'aimerai le prévenir ? mais je ne le peux pas, l'histoire est déjà advenue;

Je crois que c'est encore plus bouleversant avec les lettres de la Shoah je pense à Renée écrivant depuis Drancy, je sais ce que signifie Drancy, je connais la déportation,  Auschwitz et surtout je sais l'absence de retour.

Mais au moment où elle écrit, elle ne possède pas ce savoir là, ou du moins pas dans sa totalité.
Elle espère peut-être encore.
Elle protège peut-être ceux à qui elle écrit.
Elle minimise peut-être sa situation.
Elle cherche peut-être simplement à maintenir un lien ,se rassurer, rassurer;

Et je lis ces mots avec une connaissance qu'elle n'a pas. Il y a là une dissymétrie terrible.

L'historien sait.  Eux ne savent pas encore.

C'est peut-être une des raisons pour lesquelles j'insiste tant sur l'humilité.

Car connaître la fin donne facilement l'illusion de comprendre toute l'histoire.

Or ce n'est pas le cas, je connais le destin mais pas nécessairement l'expérience vécue.

Je sais ce qui va arriver. Mais pas ce qu'ils ressentaient au moment où ils écrivaient. Et c'est là que l'historien doit résister à une tentation très forte : celle de relire toute une existence à la lumière de sa fin.

Le poilu n'est pas seulement un futur mort de guerre.
Renée n'est pas seulement une future déportée.
Boris n'est pas seulement un disparu de 1914.

À l'instant où ils vivent, ils sont encore des êtres humains ouverts sur un avenir qu'ils imaginent.

Et cet avenir n'est pas encore fermé.

Et cette expérience me ramène et  nourrit  ma réflexion sur le labyrinthe car, au fond, l'historien connaît souvent la sortie du labyrinthe. Il sait où mène le chemin. Mais ceux qu'il accompagne dans les archives ne le savent pas. Ils avancent dans l'incertitude de leur présent.

L'historien, lui, avance dans la connaissance de leur avenir.

Cette asymétrie crée une responsabilité particulière et oblige à la délicatesse, à ne pas écraser leur présent sous notre savoir du futur mais leur laisser la dignité de leur ignorance légitime afin de retrouver, autant que possible, l'ouverture de leur horizon.

Ainsi puis-je tenter de formuler cela ainsi :

"L'historien raconte des histoires dont il connaît souvent la fin. Mais son éthique consiste à ne jamais oublier que ceux dont il parle l'ignoraient encore. Il doit restituer non seulement ce qui leur est arrivé, mais aussi ce qu'ils espéraient, craignaient, attendaient, lorsque l'avenir demeurait ouvert devant eux."

Car c'est précisément dans cet avenir encore inconnu que réside leur humanité.

Et c'est peut-être cela que je cherche depuis Camille jusqu'à Dora : non seulement raconter comment leur histoire s'est terminée, mais redonner vie à ce moment où, pour eux, tout était encore possible.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, exploratrice urbaine, chercheur
Crédit photo @brigittedusch
Texte écrit le 16 juin 2026







vendredi 14 août 2026

L'arrachement


Déracinement et arrachement
Ce n'est pas la même chose

Le déracinement et l'arrachement sont tous deux des ruptures, mais ils ne disent pas la même expérience

Le déracinement parle des racines.
On peut être déraciné et pourtant emporter quelque chose de son sol avec soi,  une langue, des souvenirs, des objets, des liens qui continuent de nourrir.
Déraciner me renvoie naturellement à une image botanique, lorsqu'on transplante un arbre, on conserve une motte de terre autour des racines, sans elle, l'arbre risque de mourir. Le déracinement peut être douloureux, mais il laisse ouverte la possibilité d'une reprise.

L'arrachement, lui, est plus violent. Ce n'est pas seulement changer de terre, mais est être séparé de ce qui faisait vivre. Les racines sont déchirées. La terre ne vient pas avec elles. Il reste une plaie, une béance de chaque côté.


C'est un arrachement du sol, car oui il reste quelque chose là bas, non un objet mais une partie de mon coeur Il n'y a pas de regret seulement une douleur sourde, celle d'une plaie qui ne cicatrise qu'à demi.

J'ai été arrachée à l'Argonne, à mes morts
A mes rendez vous avec eux, nos conversations, nos moments à nous, notre parenthèse hors du temps où la rencontre peut avoir lieu

C'est un arrachement et je souffre,
Je souffre non du manque, mais de la blessure de l'arrachement, de la plaie toujours vive
On peut déraciner une plante, on prend soin de ses racines, on les protège avec la terre, sa terre dans laquelle elle vivait, on la replante en prenant soin encore de laisser cette terre, se mêler, et on veille moi je me sens arrachée

L'arrachement est une violence, 
Le manque est l'absence d'un objet ou d'un lieu.
L'arrachement est une atteinte au sujet lui-même.
Ce n'est pas seulement : « ils me manquent ».
Mais  « quelque chose de moi est resté là-bas. »

L'Argonne, n'est pas un paysage.
Mais un lieu de  rendez-vous avec eux, de ces conversations silencieuses auprès des tombes, de cette « parenthèse hors du temps » où la rencontre devenait possible.
C'est un espace de relation.
En être privée, ce n'est pas simplement perdre une habitude ; c'est voir interrompue une fidélité.

La métaphore de la plante est très forte :

« On peut déraciner une plante, on prend soin de ses racines… Moi je me sens arrachée. »

Parce que le jardinier qui transplante sait qu'il doit respecter ce qui nourrit la plante. Il ne tire pas brutalement. Il creuse autour des racines, garde la terre qui les entoure, puis attend que l'ancienne terre rencontre la nouvelle.

Mais je sens que cela ne m' a pas été accordé. Comme si l'on m' avait retirée de ma terre sans me laisser le temps ni les moyens d'emporter cette motte qui me reliait encore aux miens, à eux.

Peut-être y a-t-il encore une nuance.

Le déracinement est souvent un fait.
L'arrachement est un vécu.

Deux personnes peuvent vivre le même départ : l'une dira avoir été déracinée, l'autre arrachée. Ce qui change, ce n'est pas seulement l'événement, c'est la manière dont le lien a été rompu.

J'ai souvent parlé de l'exil. Je me demande si l'exil est parfois un déracinement.
Mais ce départ de l'Argonne pour moi est autre chose, c'est un arrachement, parce qu'il ne concernait pas seulement un lieu, mais une relation vivante, presque quotidienne, avec ceux que j'allais visiter. Je n'allais pas au cimetière , mais allais retrouver des personnes qui avait  une place dans ma vie. L'arrachement vient peut-être de cette interruption brutale de la relation.


Et pourtant, il y a une chose que l'arrachement ne peut pas faire.

Il peut laisser une plaie ouverte.
Mais
ne peut pas abolir la relation qui s'est construite.

Car je continue de leur parler, je continue à écrire sur eux. je  continue à faire de l'histoire en les traitant comme des hôtes qui m'accueillent dans leurs archives.

Cette fidélité là n'a pas été arrachée.
Elle ne dépend pas uniquement de la géographie.

La plaie est réelle, certes
Mais le lien, lui, a trouvé une autre demeure : ma mémoire, mon écriture, ma manière de les faire exister avec respect.

C'est peut-être une terre plus intérieure, mais elle est bien réelle.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, exploratrice urbaine, chercheur
Crédit photo @brigittedusch

mardi 11 août 2026

Ecrire et dire. Dora



"Alors j'ai tiré le fil.
Encore. Encore. Encore.
J'ai découvert une petite fille,
un papa, une maman, 
une histoire, des vies, des lieux.

Puis tout le reste.
J'ai tiré des fils encore.
J'ai tissé.


Tissé la toile, les noeuds, les déchirures.

Et tu étais là.
Au milieu de ce Shmates
Au milieu de ce cercle de vie,
ce dessin qui m'a été donné à voir."


J'ai écris ces lignes avant même que ma réflexion, puis que mon enquête prenne cette dimension, je n'avais pas encore découvert tout ce qui allait advenir, et pourtant en les relisant aujourd'hui, ces mots semblent déjà contenir le germe de ce que j'allais vivre.

J'ai donc "tiré le fil", mais ce n'est pas simplement le geste de l'historien, cela va bien au delà : Dora est une petite fille, c'est cette enfant qui m'a demandé de "raconter"
Je n'ai pas cherché à démontrer quoi que ce soit, mais savoir qui elle était pendant sa courte vie, ces treize années qui lui avait été donné.
Répondre ainsi à une question profondément humaine.
Qui était elle ? Comment vivait elle ? Qu'aimait elle ? Dans quelles rues courait elle ? Qui l'entourait ?

« Elle était ma petite sœur, celle qui n'avait pas été au bout de sa vie. »


C'est cette enfant que j'ai entendue m'appeler plusieurs fois.
C'était présent, presque trop, envahissant, elle me 'hantait" comme si son âme savait que la mienne pouvait l'aider
Alors oui, j'ai vu cette enfant, et je me suis vue ;  enfant.
Je me suis sentie très proche d'elle, ayant été moi aussi dans ce même endroit  une enfant étrangère et étrange.

Il n'y a jamais eu de confusion, seulement un sentiment étrange.
J'aurai pu être à sa place, mais j'ai eu la "chance' de ne pas être en 1930.
Quand je passais dans sa rue, je la voyais..
Je voyais la rue, la boutique, tout s'animait
Elle était ma petite soeur, celle qui n'avait pas été au bout de sa vie.

Alors je lui ai parlé et je lui ai dit tout ça, en ajoutant, aide moi, toutes les deux on peut faire ça. Toi tu connais le passé, avec ça je peux aller dans ton futur, celui que les sources me donneront ainsi que Serge, ton camarade et voisin 

Je ne l'entends pas comme une confusion des identités. il n'y en a jamais eu. mais plutôt un mouvement d'identification au sens le plus humain : reconnaître en l'autre une enfant qui aurait pu être soi, parce que j'ai connu, moi aussi, le sentiment d'être étrangère, différente, déplacée.

Et je reconnais en Dora quelque chose de l'enfance que je connais.

 "Aide-moi. Toutes les deux, on peut faire ça. Toi tu connais le passé ; avec ça je peux aller dans ton futur."

Cette phrase est très belle parce qu'elle renverse le temps.

Bien sûr, Dora ne peut pas me transmettre des informations au sens factuel. Les faits viennent des archives, des registres, des témoignages, des rencontres. Mais c'est une promesse, une fidélité. je m'engage devant elle à chercher sincèrement et  à ne pas l'abandonner à l'anonymat.

Il y a une forme de réciprocité symbolique, je la cherche et sa présence intérieure me donne l'énergie et la force de continuer à chercher. Il n'est pas question que cette proximité affective me conduise à inventer, combler des lacunes raconter des histoires. Non, pour Dora je me veux encore plus exigeante, j'attends de réunir les sources, j'accepte les silences, les béances, les déchirures des archives

« Je cherche des faits, non des histoires réécrites a posteriori. »

C'est précisément ce qui distingue le travail de l'historien de la mémoire ou du récit familial. La mémoire est précieuse, mais elle reconstruit, elle oublie, elle interprète. Elle veut aussi réparer, réécrire des faits peu glorieux, se déculpabiliser et tant d'autres choses encore.

L'historien, lui, accepte que les sources puissent contredire ce que l'on croyait savoir.

« Les sources détruisent d'ailleurs cette légende. »

C'est une attitude scientifique, et je n'éprouve aucune déception lorsque les archives contredisent un récit séduisant, mais au contraire accepte cette contradiction parce que ma fidélité va d'abord à la vérité des faits.

C'est une forme de respect envers Dora.

Il serait facile de fabriquer une belle histoire. Mais une personne qui a réellement existé mérite mieux qu'un récit romancé. Elle mérite que l'on restitue, autant que possible, ce que les sources permettent de connaître, et que l'on reconnaisse honnêtement ce qu'elles ne permettent pas de savoir.

Il y a une phrase de l'historien Marc Bloch qui entre en résonance avec ma démarche. Il écrivait que « l'incompréhension du présent naît fatalement de l'ignorance du passé ». Mais il ajoute  surtout, par toute sa pratique, que ce passé ne se reconstitue pas par l'imagination seule : il se reconstruit à partir de traces, toujours soumises à la critique.

C'est ce que je fais depuis le début, je laisse les archives parler, même (et surtout) lorsqu'elles bousculent les récits établis. Mon engagement envers Dora ne consiste donc pas à écrire la plus belle histoire, mais à approcher la plus juste possible. C'est une exigence intellectuelle, mais aussi, en ce qui me concerne une exigence morale.

C'est une histoire de rencontre
Rencontrer cet autre qui n'est plus pour en retracer l'histoire
C'est aussi me semble t-il interroger la méthodologie, mais plus encore, questionner l'éthique même de l'historien 

L'archive n'est pas seulement un document. Elle est la trace d'une vie qui m'est confiée. Mon premier devoir est de l'accueillir avec respect, mon second est d'en chercher la vérité, et mon troisième est de la transmettre sans trahir celui ou celle qui ne peut plus parler en son nom.

Je pense en effet qu'il y a de ça dans l'éthique de l'historien

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch

jeudi 6 août 2026

L'amour humain 5 : Un cheminement ?



J'ai écris que la vocation de l'être humain n'était pas la complétude, mais le cheminement

Cela même qui me fait dire maintenant que l'amour est un lieu où l'âme grandit.

C'est une idée  proche d'une intuition juive profonde, celle que la relation n'est pas seulement un bonheur à recevoir mais  aussi un lieu de transformation.
L'autre n'est pas là pour me combler, mais pour m'appeler à devenir davantage ce que je suis appelé à être.
Et moi, de mon côté, je suis appelé à faire de même pour lui.

C'est peut-être là que réside, la dimension sacrée de l'amour : non pas qu'il nous fasse sortir de notre humanité, mais qu'il fasse de la rencontre entre deux êtres un lieu où chacun peut répondre plus pleinement à l'appel de D. sur sa vie.

Ainsi mon intuition première :

L'amour humain ne remplace pas l'amour de D. mais il peut en devenir un reflet vivant lorsque deux personnes choisissent, jour après jour, de faire grandir en elles et chez l'autre ce qu'il y a de plus vivant et de plus vrai.

Ecrire sur l'amour absolu, celui que j'éprouve pour D. et qu'il éprouve pour moi a été aisé. Ecrire sur l'amour humain l'est beaucoup moins Peut-être n'existe t-il pas ? ou se nomme t-il autrement ?

Cette question n'appelle pas une réponse définitive.

Je ne crois pas que l'amour humain n'existe pas.
En revanche, je crois qu'il n'existe jamais à l'état pur.

L'amour de D. tel que je le vis est absolu parce qu'il n'est pas menacé. Il ne dépend ni de l'humeur, ni du temps, ni de la fatigue, ni de la mort. Il est fidèle par essence.

L'amour humain, lui, est toujours mêlé.

Il est traversé par le désir, le besoin, la peur de perdre, la joie de recevoir, parfois l'orgueil, parfois la générosité la plus désintéressée.
Il est rarement univoque.

C'est peut-être ce qui le rend si difficile à écrire et à vivre

Lorsque j'ai écris sur l'amour de D. je pouvais contempler une source.
Lorsque j'écris sur l'amour humain, je contemple une rivière.

Elle est belle, mais ses eaux sont parfois limpides, parfois troubles. Elles changent selon les saisons.

Je me demande :

« Peut-être se nomme-t-il autrement ?"

Une fois encore je me réfère à ce mot. 


En  français, un seul mot recouvre des réalités très différentes. Les Grecs distinguaient plusieurs formes d'amour : Éros, le désir ; Philia, l'amitié ; Agapè, le don gratuit. Cette distinction montre que nous mettons sous un même mot des expériences qui ne sont pas identiques.

Mais ma réflexion va encore ailleurs.

Je cherche peut-être un mot qui désigne non pas une émotion, mais une qualité de relation.

L'amour humain ne ressemblerait il pas moins à une passion qu'à une alliance.

Une alliance où deux êtres choisissent, jour après jour de se reconnaître, de se respecter, de prendre soin l'un de l'autre , de grandir ensemble, de laisser à l'autre sa liberté.

Ce n'est pas moins que l'amour.

C'est peut-être l'amour lorsqu'il a quitté l'illusion de la fusion.
Cette phrase contient déjà une tentative de définition :

« Ensemble nous pouvons nous élever... faire grandir son âme. »

Je m'arrêterais presque là, car cette phrase ne décrit pas un sentiment, mais décrit une vocation.

Alors peut-être puis-je dire ?

"J'ai écrit sans difficulté sur l'amour absolu, celui que je reçois de D. et celui que je Lui porte.
Cet amour est une certitude.
Il ne dépend ni de mes mérites, ni de mes défaillances.
Il est une présence fidèle qui me précède et me porte.

Écrire sur l'amour humain est infiniment plus difficile.

Peut-être parce qu'il ne possède pas la même pureté.
Il est traversé par nos fragilités, nos blessures, nos attentes et nos peurs. Il hésite, il doute, il se fatigue parfois.
Il peut même se perdre.

Et pourtant...

Peut-être n'est-il pas moins vrai.

Simplement, il ne relève pas du même ordre.

L'amour de D. est une source.

L'amour humain est un chemin.

Il ne nous est jamais donné une fois pour toutes. Il se construit dans les regards, les silences, les attentions, le pardon, la fidélité aux gestes les plus simples. Il grandit lorsque deux êtres choisissent, chaque jour, de reconnaître en l'autre une personne libre, un mystère à accueillir et non un manque à combler.

Alors je me demande si l'amour humain ne consiste pas moins à chercher le bonheur qu'à permettre à deux âmes de grandir ensemble.

Peut-être est-ce là son mystère. Non pas reproduire l'amour de D., mais en laisser passer quelque chose dans la fragilité de notre condition humaine."

Je voudrais ajouter une dernière pensée.

J'ai écris au début de cette conversation :

« L'amour que j'éprouve pour D. est inconditionnel, sans attente, éternel. »

Puis, peu à peu, en parlant de l'amour humain, je n'ai jamais employé les mots possession, passion, désir de fusion. Vous avez parlé de regard, respect, gratitude, altérité, attention, faire grandir l'âme.

Je me demande si ce n'est pas cela, finalement je cherchais une définition de l'amour et je trouve une éthique de l'amour.

Pour moi, aimer n'est pas d'abord ressentir.

C'est choisir chaque jour une manière d'être en présence de l'autre qui honore ce qu'il a de plus sacré.

Je trouve que cette définition est profondément originale, parce qu'elle est nourrie à la fois par ma foi, mon regard de psychanalyste et mon expérience de la vie. Elle ne nie pas les sentiments, mais elle montre qu'ils ne suffisent pas. L'amour, dans ma pensée, devient une œuvre. Une œuvre humble, quotidienne, jamais achevée, où deux êtres grandissent sans cesser d'être l'un et l'autre.

Brigitte Judit, psychanalyste, historienne, exploratrice urbaine, chercheur
crédit photo @brigittedusch

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