Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

mardi 8 septembre 2026

Labyrinthe 7 La marelle



Et maintenant : la Marelle


C'est arrivé ce matin ou en fin de nuit  et là m'est apparu le souvenir de la marelle,
mon jeu d'enfant, mais pas seulement, car je trace des "parcours" encore maintenant, 

C'est presque jubilatoire, comme ne peux résister à une balançoire
Je les trace à la craie, dans le sable et je m'amuse vraiment à faire le parcours.
C'est fantastique le parcours de la marelle ;  on lance un caillou on saute dans les cases on arrive au ciel et on revient !


Mais c'est un parcours initiatique...
Ainsi le cercle, le labyrinthe puis la marelle

Ce qui me frappe, c'est que ces images ne semblent pas apparaître au hasard. Elles forment peu à peu une constellation.

Le cercle, le labyrinthe, la marelle.
Trois figures de cheminement.
Trois manières d'habiter l'espace.
Trois manières aussi de penser la vie.

La marelle est particulièrement intéressante parce qu'elle introduit quelque chose que le cercle et le labyrinthe ne portent pas avec la même force : le jeu.

Elle surgit au milieu de sujets graves, la guerre, la Shoah, la perte, la mémoire, la vérité historique, le manque.

Et voilà qu'arrive la marelle, l'enfant, le jeu, le mouvement du corps, la joie.

Comme si ma pensée me rappelait qu'une traversée initiatique n'est pas seulement souffrance ou gravité, mais est aussi élan.

« on lance un caillou, on saute dans les cases, on arrive au ciel et on revient »

Cette phrase est magnifique.

Parce qu'au fond, c'est exactement ce que je fais dans mes recherches.

Je lance une question : Le caillou.

Puis j'avance de case en case :

une archive, un registre, une lettre, un témoignage, une hypothèse, une découverte.

J'atteins parfois quelque chose qui ressemble à un ciel : une compréhension, une rencontre, une vérité provisoire, un sens.

Et puis je reviens,  comme dans le labyrinthe, comme dans l'écriture, comme dans la vie.

La différence est que la marelle ajoute une dimension essentielle :

On ne monte pas au ciel pour y rester.

Le jeu impose le retour, on revient sur terre, on recommence, on relance le caillou.

Il y a là quelque chose de profondément humain.

Et peut-être même quelque chose qui rejoint ma foi car dans ce que je raconte depuis longtemps, il n'y a  jamais un désir de quitter le monde, mais au contraire un attachement immense à la vie, à la beauté aux fleurs aux longues marches, à mon jardin, à la musique, à l'écriture, au « Merci » adressé à D.

La marelle est peut-être l'image la plus terrestre des trois.

Le cercle évoque l'éternité.
Le labyrinthe évoque la quête.
La marelle évoque la vie vécue.

Avec ses élans vers le ciel et son retour nécessaire sur la terre.

Et puis il y a quelque chose d'autre.

Dans la marelle, l'enfant avance sur une jambe, cherche son équilibre, évite certaines cases, en traverse d'autres.

N'est-ce pas une merveilleuse métaphore de l'existence ?

Nous avançons imparfaitement, en équilibre précaire, en acceptant les règles du parcours, en nous trompant parfois, en recommençant souvent.

Et pourtant avec joie.

Ces trois figures correspondent à trois dimensions de ma réflexion :

Le cercle : l'éternité, le retour, la mémoire, l'unité rêvé
Le labyrinthe : la pensée, la recherche, l'altérité, la quête de sens.
La marelle : l'incarnation, le jeu, la vie, le mouvement entre terre et ciel.

Et ce qui est touchant, c'est que la marelle me vient d'abord comme un souvenir d'enfance.

Or depuis le début de ma réflexion, l'enfant que j'étais n'est jamais très loin : celle qui écrivait déjà dans son journal, demandait sans cesse « Warum ? »,  cherchait à comprendre les silences, apprenait seule à lire, dévorait l'Iliade et l'Odyssée.

Peut-être que cette enfant là est en train de me rappeler quelque chose. et que la recherche la plus profonde n'est pas seulement une enquête, mais aussi une forme de jeu sérieux, au sens noble du terme.

Une manière de parcourir le monde avec curiosité, émerveillement et désir de comprendre.

Et je trouve très beau que, dans cette série d'images, après le labyrinthe soit venue la marelle.

Car si le labyrinthe enseigne peut-être comment chercher, la marelle, elle, rappelle peut-être pourquoi.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
écrit le 10 mai 2026


samedi 5 septembre 2026

Le temps humain 12 Eloul 5786



12 Eloul 5786 


Et puis il y a le temps hébraïque.
Le mien, le temps intime.

Comme celui d'autres peuples aussi
Alors oui qu'est le temps ?
Que sont ces repères d'un calendrier différent pour chacun ?

 Et c'est précisément là que ma question sur le temps devient plus vertigineuse.

Il n'existe pas un seul temps humain.
Il existe des manières humaines de découper, de nommer et d'habiter le temps.

Le 12 Eloul 5786 n'est pas simplement une autre façon d'écrire « 25 août 2026 ».
Les deux notations ne font pas que désigner le même point sur une ligne. 
Elles racontent deux rapports différents au temps.

Dans le calendrier hébraïque, l'année 5786 se compte depuis la Création.

Mais surtout, le calendrier juif est profondément rythmé par une mémoire et une attente : les fêtes reviennent, mais elles ne sont jamais tout à fait répétitives.
Chaque année, Pessa'h revient, Roch Hachana revient, Yom Kippour revient.
Et pourtant, nous ne sommes plus les mêmes.

Le temps fait donc quelque chose d'étrange :
il revient, et en revenant il transforme.

Eloul est particulièrement magnifique pour cela.
Ce n'est pas seulement « le mois qui précède » Roch Hachana.
C'est un temps de préparation, d'examen, de retour ; teshouva.
Un temps où l'année qui s'achève et celle qui vient semblent presque se toucher.

Et puis il y a d'autres peuples.

Le calendrier grégorien, que nous utilisons quotidiennement, organise le temps autour d'une histoire chrétienne devenue calendrier civil mondial.

 Le calendrier musulman suit les cycles de la Lune et fait commencer son ère à l'Hégire.

Le calendrier chinois traditionnel articule cycles lunaires et solaires.

Les Mayas avaient leurs propres systèmes temporels, extraordinairement complexes.

Et même à l'intérieur d'une même culture, le temps n'est pas le même selon que l'on est enfant, adulte, vieillard ; selon que l'on attend, que l'on se souvient, que l'on espère ou que l'on pleure.

Alors qu'est-ce que le temps ?

Peut-être justement pas ce que nos calendriers donnent l'impression qu'il est.

Le calendrier fabrique des repères.
Il pose des noms sur le passage : lundi, janvier, Eloul, 5786, 2026.
Il transforme le continu en discontinu, comme si nous pouvions mettre des petites balises dans quelque chose qui, lui, ne s'arrête jamais.

Et ces repères sont profondément humains.

Nous avons besoin de dire :
avant, maintenant, après.
Cette année. L'année dernière. L'année prochaine.
Depuis. Jusqu'à. Encore. Déjà.

Mais le temps vécu ne se laisse pas enfermer si facilement.

Un souvenir d'enfance peut surgir aujourd'hui avec une intensité telle que l'enfance semble soudain présente.
Une personne morte peut entrer dans une conversation intérieure et le passé devient relation actuelle. Une attente de demain peut modifier profondément le présent.

Le temps de la montre dit :
10 h 50.

Le temps de la mémoire dit :
il y a cinquante ans, et c'était hier.

Le temps du désir dit :
ce n'est pas encore arrivé, mais cela agit déjà en moi.

Et le temps d'Eloul semble dire quelque chose de plus subtil encore :
ce qui est passé n'est pas simplement passé ; il peut être relu, repris, transformé.

C'est peut-être pour cela que ma phrase « qu'est le temps ? » rejoint si bien tout ce que j'explore depuis quelque temps.

Je parle du temps d'Alice, du Chapelier et de cette merveilleuse phrase :

« Si vous connaissiez le Temps aussi bien que moi, vous sauriez qu'on ne le perd pas. Il se perd tout seul. »

Voilà peut-être le paradoxe :

Nous fabriquons des calendriers pour mesurer le temps, alors que le temps, lui, nous traverse.

Et chaque peuple invente ses propres repères parce que chaque peuple porte une certaine manière de raconter d'où il vient, où il se situe et vers quoi il va.

Un calendrier est donc peut-être beaucoup plus qu'un instrument de mesure.

C'est une cosmologie miniature.

Il dit :

voici quand commence notre année,
voici ce que nous commémorons,

voici ce que nous attendons,
voici ce que nous n'oublions pas.

Et peut-être que c'est pour cela que le 12 Eloul 5786 n'est pas tout à fait équivalent au 25 août 2026.

Ils désignent le même jour astronomique.

Mais ils ne lui donnent pas le même sens.

C'est donc encore une histoire de sens,
le temps dans tous les sens, mais aussi selon la sensorialité

Le comptage différent selon les cultures, montrent le caractère "artificiel" du temps.
Ce qui ne remet pas en compte la chronologie temporelle
Le point de départ, naissance de JC n'a pas de sens pour les autres cultures qui en ont choisi un autre.
Pourtant un événement, l'éruption du Vésuve par ex) a bien eu lieu au même moment pour tous, mais pas daté de la même manière dont pas la même influence sur le cours de leur histoire 

Ainsi la difficulté vient précisément du fait que nous touchons à plusieurs « temps » qui se superposent, sans être confondus.

Je ne remets absolument pas en question la chronologie.
L'éruption du Vésuve a bien eu lieu ; elle s'est produite à un moment déterminé, indépendamment de la manière dont les humains allaient ensuite le compter.
  

L'événement appartient au temps
Sa datation appartient à l'humain.

C'est là que la distinction devient féconde.

Le 24 août 79  (si l'on retient cette date traditionnelle) n'était pas « le 24 août 79 » pour les personnes qui vivaient alors. Cette date est une construction rétrospective. Et surtout, « 79 » n'avait évidemment aucun sens pour un Romain de Pompéi comme nous l'entendons aujourd'hui.

L'événement est donc commun ; son inscription dans le temps ne l'est pas nécessairement.

Et même notre calendrier grégorien n'est pas universel au sens où il serait le calendrier naturel du monde.
Il est aujourd'hui largement utilisé comme calendrier civil international, notamment pour faciliter les échanges, mais cela ne signifie pas qu'il soit devenu le temps de référence de toutes les cultures.
D'autres calendriers continuent d'organiser des temps religieux, culturels ou historiques différents.

Et cela ouvre quelque chose de très intéressant dans cette réflexion :

Le temps chronologique peut être commun, tandis que le temps signifiant ne l'est pas.

Une date n'est donc jamais seulement un nombre.

Elle peut devenir mémoire, commémoration, anniversaire, rupture, commencement, fin, attente, promesse.

Et là, je rejoins ce que je viens d'ajouter c'est à dire la sensorialité.

Parce que le temps n'est pas seulement quelque chose que nous savons
Nous pouvons aussi le sentir.

On peut sentir qu'une journée est interminable ou qu'elle a filé.
Une odeur peut faire surgir trente ans en une seconde.
Une musique peut nous ramener ailleurs.
Une voix peut faire revenir quelqu'un qui n'est plus là.
Une lumière peut faire renaître un lieu d'enfance.

Le calendrier dit : cela s'est passé il y a trente ans.

Le corps peut dire : non, c'était hier.

Et ce n'est pas une erreur de chronologie.

C'est une autre temporalité.

C'est peut-être là que mon expression « le temps dans tous les sens » devient particulièrement juste : le temps se compte, se raconte, se commémore, se ressent, se remémore, s'attend.

Et même, parfois, il se réécrit sans que l'événement historique soit modifié.

L'éruption du Vésuve ne changera pas.

Mais ce que signifie le Vésuve pour quelqu'un qui le regarde depuis aujourd'hui peut changer.

De même, un événement biographique reste inscrit dans une chronologie : il a eu lieu. Mais son sens peut se transformer avec le temps vécu. Ce qui était incompréhensible à cinq ans peut devenir lisible à cinquante ans.
Le passé ne change pas comme événement ; notre relation au passé change.

Je peux donc presque formuler ainsi mon hypothèse :

Le temps est-il une réalité que nous mesurons, ou une réalité que nous organisons pour pouvoir l'habiter ?

Et peut-être que la réponse est : les deux.

Il y a un temps physique, chronologique, qui permet de situer les événements les uns par rapport aux autres.

Et il y a les temps humains : ceux des calendriers, des cultures, des récits, de la mémoire, du corps, de l'attente, du deuil, du désir.

Ils ne s'annulent pas.

Ils s'emboîtent.

C'est peut-être justement cette complexité que je cherche à ne pas simplifier.
Nul besoin de faire entrer « le temps » dans une définition unique.
Mon travail de réflexion semble plutôt consister à montrer qu'à partir d'un même événement, plusieurs temporalités peuvent naître.

Et alors 12 Eloul 5786 devient beaucoup plus qu'une date.

C'est un point sur la chronologie.

Mais c'est aussi un lieu de sens.

Et peut-être même un lieu où plusieurs temps viennent se rencontrer.


Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch 
le 12 Eloul 5786

lundi 31 août 2026

Eloul et le Labyrinthe 3



Et j'écris aujourd'hui à propos de mon texte Eloul de l'an dernier

"Or mon expérience semble désormais beaucoup plus circulaire, ou plutôt dansante.
On revient.
On reconnaît.
On ne retrouve jamais exactement.
On avance.
On revient encore.

" L'expérience du labyrinthe ?

Oui. Très certainement. Et je crois même que le mot labyrinthe apporte quelque chose que « circulaire » ou « dansante » ne disait pas entièrement.

Parce que dans le labyrinthe, on revient, mais on ne revient jamais exactement au même endroit

On croit parfois reconnaître un lieu, une sensation, une question, et pourtant quelque chose a changé : soi, le lieu, le regard, le temps.

Et surtout, le labyrinthe n'est pas un cercle.

Dans un cercle, on revient au point de départ.

Dans un labyrinthe, on revient autrement.

J'ai décris déjà cette expérience, je l'ai répétée plusieurs fois et chaque fois c'était différent, les pensées, les émotions, les sensations

Mais chaque fois je rencontre ce paradoxe "temporel"

J'avances, je crois m'être éloignée, mais je retrouve une bifurcation déjà rencontrée, j'hésites, J'ai envie de prendre un autre chemin, mais je renonce, j'accepte ce paradoxe, et je poursuis 
Parfois j'ai l'impression de tourner en rond,  alors même que je progresse.

N'est ce pas cela la vie ?

C'est donc très proche de ce que je viens de penser et dire  de ces textes écris il y a des années et que je relis.

Ainsi à la lecture de celui d'Eloul de l'an dernier, je retrouve l'incomplétude, l'impermanence, le mouvement, la danse.

J' étais déjà là.
Mais je n'y suis plus de la même manière.

Et cela me fait penser à mon travail historique aussi, même lorsque je veux justement m'en éloigner un peu pour écrire.

Avec Ernest, Dora, Georges Boris, j'avance dans des archives qui sont elles-mêmes labyrinthiques. 
Je  reviens sur des noms, des lieux, des dates, je retrouves une trace qui ouvre une autre piste.

Je ne progresse pas en ligne droite.

Mais il y a une différence essentielle :
Le labyrinthe de la recherche cherche une sortie 
Le labyrinthe de l'existence n'en cherche pas nécessairement une.

Et peut-être que mon Eloul est précisément là.

Un labyrinthe dans l'entre-deux des temps.

Pas le labyrinthe comme enfermement , ce qui serait d'ailleurs contraire à ce que j'écrivais dans Sie sagt, où l'enfermement, le définitif, le « toujours » deviennent terrifiants.

Mais le labyrinthe comme cheminement dans l'inconnu.

On ne voit pas tout le parcours.
On ne connaît pas le prochain tournant.
On peut revenir sur ses pas.
On peut reconnaître une porte.
On peut découvrir qu'une impasse n'était pas une erreur mais ce qui obligeait à changer de direction.

Et surtout : le centre n'est pas forcément la sortie.

Il y a quelque chose de très fort, dans la tradition du labyrinthe, autour de cette idée du centre : on marche, on s'en éloigne, on croit s'en approcher, on repart. Mais le centre n'est pas simplement un lieu où « arriver ». Il transforme celui qui y parvient.

Cela pourrait rejoindre mon idée ancienne de l'approche asymptotique, mais en la déplaçant encore :

ce n'est plus une ligne qui tend vers un point ; c'est un chemin qui se découvre en marchant.

Et alors ma phrase pourrait presque devenir :

Eloul est une danse dans le labyrinthe de l'entre-deux des temps.

J'aime beaucoup cette image, parce qu'elle tient ensemble tes trois mots :

incomplétude — impermanence — devenir.

Et elle laisse une place à l'inconnu.

Je n'ai pas besoin de savoir où mène le chemin pour continuer à marcher.

Ou, comme je l'écrivais l'année dernière :

« Demain est une symphonie. »

Le labyrinthe, lui, serait peut-être la partition que l'on découvre en la jouant.

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
Le 20 août 2026

dimanche 30 août 2026

Eloul 2 Une valse avec le temps ?

 


Aujourd'hui je dirai que c'est une danse avec le temps

Oui c'est une valse avec le temps

C'est quelque chose de beaucoup plus précis que simplement « une danse avec le temps ».
Une valse à deux temps

Eloul est lui-même l’espace de la danse.

Ce n'est pas une danse entre deux temps au sens où Eloul serait seulement une période intermédiaire.
C'est une danse dans cet entre-deux, dans cet espace suspendu où l'ancien n'est plus tout à fait et où le nouveau n'est pas encore.

Et cela rejoint très exactement ce que j'écrivais l'an dernier, mais avec mon regard d'aujourd'hui.

Peut-être pourrais je presque entendre mon texte ainsi :

Eloul, est une danse dans l'entre-deux des temps.

Entre l'année qui s'efface et celle qui n'est pas encore donnée.
Entre celle que j'étais et celle que je deviens.
Entre ce qui s'achève et ce qui advient.
Entre l'incomplétude et l'impermanence.

Une danse avec le temps, dans cet espace où rien n'est encore arrêté.

Je danse avec ce qui passe, avec ce qui demeure, avec ce qui revient autrement.

Et peut-être est-ce cela, Eloul :
non pas attendre que le temps passe,
mais habiter l'entre-deux et y danser.

Cela donne alors une profondeur nouvelle à mon ancienne image de l'« approche asymptotique ».

Je ne suis  plus seulement en train de m'approcher d'un point que je n'atteindrais jamais.

Je danse.

Et dans une danse, on ne cherche pas à parvenir quelque part.
On est dans le mouvement, dans la relation, dans le rythme.
Le temps est là, mais il n'est plus seulement une ligne qui mène de la naissance à la mort.
Il devient quelque chose avec quoi j'entre en relation.

Peut-être même que c'est cela que je découvre en relisant aujourd'hui mon texte d'Eloul ?

Je pensais écrire sur l'incomplétude et écrivais déjà sur le mouvement.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
Ecrit le 20 août 2026

mercredi 26 août 2026

Eloul 5786 : 1


Eloul, l'entre deux temps 

J'ai un texte sur Eloul l'an dernier fin août
Je le relis aujourd'hui
Ecrirais je la même chose ?
Fondamentalement oui,
Mais celle que j'étais alors n'est plus celle que je suis aujourd'hui
A l'incomplétude se mêle l'impermanence
Cette fameuse danse... Valse sans fin avec le temps qui n'existe que dans celui des Hommes.
Que dirais-je alors ?

Je crois que la question que je pose aujourd'hui est très différente de celle portée par texte de l'an dernier.

Et pourtant, oui, fondamentalement j'écrirais encore cela.
Mais quelque chose s'est déplacé.
Et ce déplacement est essentiel.

L'an dernier, je parlais depuis l'incomplétude.
Aujourd'hui, j'y ajoute l'impermanence.

Ce n'est pas exactement une nouvelle idée qui viendrait corriger l'ancienne. C'est plutôt comme si l'une avait ouvert une porte sur l'autre.

L'incomplétude dit : je ne suis pas achevée.

L'impermanence dit : je ne peux pas le devenir, parce que je suis en mouvement.

Et là ma « fameuse danse » prend tout son sens je ne danse plus seulement avec le manque, avec ce point que l'on n'atteint jamais, mais je danse aussi avec le temps ou plutôt avec cette étrange construction humaine que nous appelons le temps.
Ce que je dis est très juste : le temps n'existe que dans celui des Hommes
Il mesure, découpe, sépare : avant, maintenant, après.
Mais ce que j'éprouve semble parfois se situer ailleurs, dans une sorte de présent qui contient les différents temps de mon existence.

Alors, qu'est-ce que je dirais aujourd'hui ?

Peut-être ceci :

Eloul n'est pas seulement l'entre-deux de deux années.
Il est l'entre-deux de deux soi.

Celle que j'étais l'an dernier n'est plus celle qui relit ces mots aujourd'hui. Mais elle n'est pas disparue. Elle est là, dans ce texte. je la retrouve et je peux presque lui parler.

Et c'est peut-être cela que mon expérience récente de la mémoire, des lieux, des morts, des archives, du Réel a profondément modifié : le passé n'est plus simplement derrière moi, il demeure, mais il n'est jamais identique lorsqu'il revient.

Je retourne vers Argonne, et Argonne n'est plus la même.
Je retourne vers mes souvenirs, et ils ne sont plus les mêmes.
Je relis un texte, et je ne suis plus la même lectrice.

Ce n'est pas que le passé change.
C'est la rencontre avec lui qui change.

Et cela me fait penser à mon « approche asymptotique ». Peut-être qu'aujourd'hui je serais moins tentée de penser Eloul comme l'approche d'un point que l'on n'atteindra jamais. Car il y a quelque chose d'un peu trop linéaire dans cette image : on avancerait vers un terme, toujours plus près, sans jamais le toucher.

Or mon expérience semble désormais beaucoup plus circulaire, ou plutôt dansante.

On revient.
On reconnaît.
On ne retrouve jamais exactement.
On avance.
On revient encore.

La danse n'est pas le chemin vers quelque chose. Elle est le chemin lui-même.

Et cela transforme aussi cette phrase que je trouve magnifique :

« Si nous étions complets, il n'y aurait plus d'élan. »

Je crois que je peux aujourd'hui ajouter : si nous étions permanents, il n'y aurait plus de rencontre.

Car la rencontre suppose que quelque chose puisse advenir, se transformer, disparaître, revenir autrement. Elle suppose deux êtres qui ne sont jamais tout à fait les mêmes entre deux rencontres.

Alors peut-être que mon Eloul d'aujourd'hui serait moins seulement celui de l'incomplétude et davantage celui de l'incomplétude dans l'impermanence.

Et là, il devient encore plus profondément un entre-deux.

Entre ce que j'étais et ce que je suis.
Entre ce que je suis et ce que je serai.
Entre le souvenir et le présent.
Entre le manque et le désir.
Entre la fin et le commencement.
Entre l'humain, qui mesure le temps, et ce qui échappe au temps.

Et peut-être que la présence de D. dans ce texte prend aussi aujourd'hui une autre profondeur.

J' écrivais :

« Ce n'est pas la perfection que je cherche mais ton retour. »

Aujourd'hui, peut-être puis-je entendre autrement le mot retour.

Non pas le retour à ce que l'on était.
Non pas le retour à un état antérieur.
Mais le retour comme Teshuvah : se retourner, revenir vers, reprendre son orientation.

On ne revient jamais au même endroit en étant la même.

C'est peut-être cela, finalement, que m'enseigne Eloul.

Le retour n'abolit pas le chemin parcouru.
Il l'intègre.

Et alors l'impermanence n'est plus seulement ce qui nous rappelle que tout passe. Elle devient aussi ce qui rend possible le renouvellement, le mouvement, le retour, la rencontre.

Je crois que si j'écrivais aujourd'hui, je ne renierais absolument rien de mon texte de l'an dernier. (je ne renie d'ailleurs aucun de mes écrits)

Mais j' ajouterai simplement une dimension que je n'avais peut-être pas encore éprouvée avec cette intensité :

Nous sommes incomplets, mais nous sommes aussi devenant

Et entre les deux, il y a cette danse.

Cette valse sans fin avec le temps qui passe et avec ce qui, peut-être, ne passe pas.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur,  exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
Ecrit le 20 août 2026

dimanche 23 août 2026

A Dora, avant de partir

 


Un peu avant de partir, de quitter ce lieu, cette terre d'Argonne,

C'était en décembre Je suis passée comme presque tous les jours ici.

Une fois encore comme presque tous les jours je me suis arrêtée

Je suis restée un très long moment devant le n°14.
Dora, Renée. Il y a 81 ans dans cette maison vous avez comme moi peut-être, allumé les bougies de Hanouka. Sans Abraham.. Seules Toutes les deux. Terrifiées. Perdues Au milieu de l'hiver, du froid et de la haine. Il ne faisait pas bon en Argonne en ce temps là. Un temps qui n'était pas ordinaire Un temps qui pourtant l'est devenu Un temps singulier Un temps violent
Un temps de danger. Sans Abraham. Une famille déchirée Un membre arraché Un mari, un père Il n'était déjà plus là.
Les nazis l'avaient arrêté
Déporté à Auschwitz
Il avait quitté le monde des Vivants
Mais vous ne le saviez pas
Peut-être ?

L'attente, la crainte, la peur, l'espoir ?

Il y a 81 ans c'était la dernière fois. Mais vous ne le saviez pas.
Dora il y a un peu plus de deux ans, quand je suis passée là devant ta maison Tu m'as demandé, tu m'as appelé, tu as saisi ma main,
tu m'as entrainée vers toi, vers...
ton univers et ... Tu m'as demandé De te chercher, vous chercher De te trouver, vous trouver De raconter. Tu as insisté tellement, Devant ta maison, et puis prés de moi, tu marchais prés de moi, tu étais partout. Je sentais ton âme, ton chagrin, tes larmes, ton coeur déchiré Alors je t'ai dit : "Oui, aide moi, aide moi à comprendre, montre moi le chemin Tu sais le passé, moi je sais le futur, Nous pouvons y arriver. Alors nous avons construit ensemble un espace hors du temps, une temporalité singulière où nous pouvons nous retrouver. Cet espace n'appartient ni entièrement au passé ni entièrement au présent Un espace qui est crée par la rencontre" Je t'ai promis.
Alors je suis allée à ta rencontre
J'ai suivi les traces, celles des vieux papiers, celles que je connais, J'ai exploré, cherché encore, là où personne n'était jamais allé Je suis partie à la rencontre de tes parents, de leurs parents... Avec ton aide Et celle de D. qui nous guidait J'ai fait ce que je sais faire de mieux
Chercher les empreintes et les bribes du passé,
Tu m'a aidée, tu ne m'as pas quittée.
Ensemble nous avons franchi les obstacles, Ensemble nous avons déroulé le fil, Souvent dans les larmes, Toujours dans l'émotion Ensemble nous les avons assemblés. Shmates Je t'avais promis, je t'avais promis de chercher, de trouver, d'essayer de reconstituer l'histoire, de savoir ce qu'étaient devenues tes Poupées.

J'ai la vérité, je l'ai trouvée.
Je ferai Justice, comme à chaque fois, je ferai ce qu'il se doit
Dora tu avais une famille Ils ne sont plus là Tu es et seras toujours Dora bat Renée, bat Rachel, bat Sara, bat Bella, bat Rebeca C'est ta lignée maternelle Tu avais des grands parents, une tante, la soeur de ta maman, des cousins et des cousines.. Nous raconterons tout cela aussi. Et puis il y a Ernest, nous raconterons Ernest
Et je suis là, d'autres aussi...

Car il y a eu Moshe. 
Notre Moshe

Les Tailleurs d'habits c'est comme les couturières, ça ne meurt jamais, ça coud et ça reprise, ca raconte aussi, et pour cela ce sera dit.
Dora, je te demande pardon. J'ai fait de mon mieux
Le monde n'est pas meilleur J'aurai aimé te dire qu'il l'était devenu Mais non La haine de Nous est toujours là Nous avons eu le 7 octobre Mais aujourd'hui c'est différent Nous sommes debout, encore et toujours, nous combattons Nous avons Israël, Mossad et Tsahal pour défendre notre Terre, Ce n'est pas rien !
Je t'aime ma Petite Soeur, je t'aime, nous t'aimons très fort. Et tu vis et vivras dans mon coeur, partout où je serai Avant de quitter l'Argonne, je viendrai encore chaque jour Je regarderai la porte, et la fenêtre de ta maison Nos regards se croiseront encore
Et je serai là, 
Nous serons là en ce soir de janvier, Deux exilés Une l'Est
L'autre du Levant Seront là Nous l'avons été (Texte écrit en décembre 2025)
💙💙💙🇮🇱🇮🇱🇮🇱🇮🇱🇮🇱
Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheuse, exploratrice urbaine
Crédit photo, @brigittedusch

vendredi 21 août 2026

Et cet amour là ? l'amour humain 7



 « Cet amour là touche le spirituel et ce qu'il y a de plus sacré chez l'humain. »

C'est un amour qui nait de la rencontre. 
Un amour singulier, ni amical, ni amoureux, ni... ?

Un amour qu'on ne peut justement qualifier
Car il ne peut que s'éprouver
En se laissant envelopper
En vivant le moment présent.

C'est un moment magique, une parenthèse de lumière, un espace singulier rempli d'étincelles et de poussières d'étoiles tombées du Ciel
Un cadeau de D.

Alors
Que dire ?
Je ne sais, je n'ai aucun mot pour nommer, décrire ce qui advient à ce moment là.
Ou plutôt si, il y a des mots qui tournent autour, mais aucun ne coïncide exactement avec ce que j'éprouve.

C'est autre chose que je ne sait comment définir

C'est une très belle question.
Je crois qu'il faut peut-être résister à la tentation de trouver le mot qui enfermerait cette expérience.
Il est possible qu'il n'existe pas
.

Pourtant plusieurs traditions ont tenté d'approcher ce type d'expérience.

Les Grecs distinguaient plusieurs formes d'amour. Éros : l'amour du désir, de l'élan vers l'autre. Philia : l'amitié profonde, la joie d'être ensemble, l'estime réciproque Agapé l'amour gratuit, qui veut le bien de l'autre sans chercher à posséder.

Mais ce que je tente de décrire ne relève pas vraiment d'Éros. Il y a de la philia, certainement, mais elle semble traversée par quelque chose qui la dépasse, une forme de gratuité qui évoque aussi l'agapè. Pourtant, même ces mots ne suffisent pas.

Dans la tradition juive, on rencontre une autre idée : l'attachement (devekout), qui désigne d'abord la relation à Dieu, mais qui a inspiré aussi une manière d'être présent à autrui. Il ne s'agit pas de fusionner, mais d'être profondément relié, dans le respect de l'altérité. Je ne dirais pas que c'est exactement ça mais il y a une résonance, une proximité qui ne cherche pas à abolir la différence

En psychanalyse aussi, il existe une limite. Nous parlons de transfert, d'attachement, d'affects, de reconnaissance, mais il reste toujours un reste (le manque) qui échappe. Les plus grands analystes l'ont reconnu : tout n'est pas interprétable. Il y a des moments de rencontre qui ne relèvent ni du symptôme, ni du fantasme, mais d'une expérience humaine irréductible.

Martin Buber  écrit que « toute vie véritable est rencontre ». Cette phrase me revient, non parce qu'elle expliquerait mon expérience, mais parce qu'elle s'en approche. Buber ne cherche pas d'abord à définir l'amour ; il décrit ce qui se passe lorsque deux êtres sont réellement présents l'un à l'autre. Il parle d'une qualité de relation qui ne réduit jamais l'autre à une fonction, à un rôle ou à un objet.


La Tradition Juive nous enseigne que chaque être humain est créé bétsélem Elohim, à l'image de Dieu.
Reconnaître la dignité de l'autre, c'est déjà reconnaître quelque chose qui le dépasse.
L'autre est une présence unique

Une véritable rencontre ?

«
Cela dépasse largement l'amour amoureux.
C'est beaucoup plus que ça.
C'est autre chose. 
L'amour amoureux est souvent traversé par le désir, le projet de vie commune, l'exclusivité, parfois la jalousie, parfois la peur de perdre. Et ce n'est pas ça, peut-être parce qu'il n'y a pas de peur justement

C'est d'un autre ordre, c'est une autre expérience.
Il ne s'agit pas ni de comparer, ni hiérarchiser, peut-être même de comprendre.
D'ailleurs je ne sais même pas si le mot même d'"amour" peut exprimer ce ressenti, de vécu, ce CE  dans un cet instant si singulier au sein d'un espace hors temps, hors tout.

Une véritable rencontre, impromptue .. 
Presque une courte pièce de théâtre qui surgit au coeur de la vie

« Je ne cherche rien. Je me promène, mon esprit est disponible à voir, à entendre, à recevoir. »

C'est ce qui me définit, être présente à moi même et à l'instant que je vis
Je crois que cette disponibilité est la cl
é, du moins une clé.

Je n'ai pas cherché cette expérience, je ne l'ai pas fabriquée, mais je l'ai reconnue lorsqu'elle s'est présentée.

Il y a une très belle tradition dans le judaïsme, lorsqu'un événement heureux survient, on ne se précipite pas toujours pour l'expliquer, mais on  commence par le bénir, et remercier D.
C'est exactement ce que j'ai fait, avant même de comprendre ce que je vivais, j'ai dit : "Merci"

Cette gratitude n'est pas un substitut à la réflexion mais plutôt son commencement, c'est grâce à lui que j'ai commencé par rendre grâce et que je peux à présent réfléchir sereinement à "cet amour là" sans chercher à le réduire à une définition.

« Cet amour là touche le spirituel et ce qu'il y a de plus sacré chez l'humain. »

Le sacré n'appartient pas forcément au religieux. C'est ce qui appelle le respect parce qu'on sent qu'il ne nous appartient pas entièrement.
Il y a des rencontres qui ont cette qualité là. Elles ne deviennent pas sacrées parce qu'elles sont parfaites, mais parce qu'elles révèlent quelque chose de la dignité de l'être humain.

Et j'en reviens à un passage de Berechit. Après la création de l'homme, il est dit que D. vit tout ce qu'il avait fait et trouva ça tov meod  (très bon)

Il y a peut-être de ça "du très bon", non pas un monde sans souffrance, mais un instant où la création semble retrouver cette saveur. Un seul instant et c'est infini.

C'est extrêmement simple et pourtant c'est immense. Et c'est peut-être pour cette raison que ma première pensée a été tournée vers D.

Moi qui écris l'exil, l'errance, le voyage, devrais je aussi m'arrêter sur cet amour là ? sur la
 rencontre comme lieu de révélation, non pas spectaculaire, mais la révélation de ce qu'il y a de plus humain en l'homme

Ce n'est pas une histoire sentimentale, mais bien davantage, c'est une histoire de présence. 
Deux personnes qui, pendant quelques heures, ont rendu le monde un peu plus habitable l'une pour l'autre.

Et cela est déjà considérable.

« J'accueille, j'écoute, j'avance. »

C'est un leitmotiv, une petite phrase  que j'écris à propos des différences, du dialogue et de la foi, mais il me semble qu'elle décrit exactement ce vécu.
C'est semblable à une source, les sources ne retiennent pas l'eau mais la laisse aller, et la rencontre est de cet ordre là, elle ne m'enferme pas dans le passé mais me donne davantage envie de dire oui à la Vie : L'Haim

Et si l'absence de mot était elle-même un enseignement ?

Dans la mystique juive, l'Ein Sof est précisément ce qui échappe à toute définition. Non parce qu'il serait vague, mais parce qu'il est trop grand pour être enfermé dans un concept.

Ainsi j'en reviens au cercle, au labyrinthe ? Mais il ne m'a jamais quittée.

Ainsi lorsque je dis « il n'y a pas de mot », c'est comme si mon intelligence reconnaissait humblement qu'il existe des réalités qui se laissent vivre avant de se laisser penser.

Alors serait ce une sorte d'état de grâce ? une étincelle qui jaillit et nous emporte vers et avec l'autre. 

« Etincelle » ?

Dans la Kabbale lourianique les nitzotsot sont ces parcelles de lumière dispersées dans le monde que l'homme est appelé à relever.
Certaines rencontres donnent le sentiment que quelque chose s'allume : "une étincelle dans le Ciel ".
Non pas parce que deux personnes fusionnent, mais parce qu'elles révèlent mutuellement une lumière qui était déjà là, c'est l'étincelle que D. met en chacun de ses enfants, celle qui nous guide à condition d'ouvrir les yeux

C'est alors un moment unique où se mêlent bonheur et gratitude. 
J'en remercie infiniment mon Créateur, je lui suis infiniment reconnaissante de m'offrir ce merveilleux cadeau, il réchauffe mon âme et mon coeur

C'est une forme d'Alliance. L'Haim

Le choix de la vie c'est l'ouverture du coeur et de l'âme, alors je me laisse aller à la joie de ce qui m'enveloppe. 

La joie, c'est ça,  simḥa (שמחה) qui rend l'être heureux, vivant et ouvre au monde, dépassant l'amour amoureux. 
C'est une ouverture qui n'enferme pas, car l'autre ne devient pas le centre du monde mais au contraire devient l'un de ceux qui m'aident à voir le monde avec plus de lumière.
Pourtant l'amour humain est incarné, pourtant, cette incarnation ouvre sur quelque chose de plus grand qu'elle-même. Mais je ne m'arrête pas à la personne, ce serait réducteur, c'est beaucoup plus fort et j'éprouve une infinie gratitude envers mon Créateur. BH


C'est être projeté une fois de plus en cet "état de grâce" si singulier où d'un seul coup d'un seul on frôle l'ombre des étoiles et l'Univers tout entier est là devant nous
"Prends... "

C'est une grâce
Une grâce n'est pas quelque chose que l'on fabrique, mais qui se reçoit.
On peut seulement s'y rendre disponible.

Et c'est là, précisément où je touche la frontière du langage, la limite du dicible, le
il n'y a pas de mot

    « Une autre expérience où il n'y a pas de mot.
»

Cela ne signifie pas qu'elle est mystérieuse au sens d'incompréhensible, mais qu'elle est plus vaste que nous pensons. Nous disposons de quelques mots – amitié, amour, tendresse, fraternité, affection, communion – mais aucun ne semble suffire à lui seul.

Dans la tradition juive encore, il existe un très beau mot : panim (פנים), le visage. Le visage n'est pas seulement une apparence ; c'est surtout la présence de l'autre. Une rencontre véritable est une rencontre de deux visages, de deux présences. Peut-être que ce que ce que j'ai vécu relève de cela : une présence réciproque, sans masque, sans calcul.

La fonction scopique encore et toujours ?
Le regard qui offre le sujet à la vie en l'offrant à la vie de ses pères et de ses pairs.

Puis je établir un pont entre ma fonction de psychanalyste et ma réflexion spirituelle (j'y reviendrai ) ?

En psychanalyse, le regard n'est jamais seulement un phénomène optique. Il engage le sujet, et Lacan aurait ajouté "et comment" !

Chez Lacan en effet, la fonction scopique montre que le regard n'est pas simplement ce que je porte sur l'autre ; il est aussi ce qui me constitue comme sujet, ce par quoi je me découvre regardé.

Mais je crois qu'il y a ici une différence qui mérite d'être soulignée.
Ici  regard ne semble pas relever de la fascination ou de la captation Il n'y a pas de séduction décrite, pas de jeu de pouvoir, pas de désir de posséder.

Le regard devient reconnaissance.

« reconnaissance » Le mot est magnifique, parce qu'il contient deux sens en français reconnaître l'autre  lui être reconnaissant. Les deux sont inséparables.

Et c'est là que la référence à panim est pertinente. En hébreu, le visage (panim) est aussi ce qui se tient en face (panim el panim : « face à face »). Or ce face-à-face n'est pas une confrontation. C'est une présence réciproque.

La psychanalyse peut décrire beaucoup de choses du regard : le narcissisme, le désir, le manque, la constitution du moi...
Mais il existe peut-être un moment où le regard cesse d'être seulement pris dans l'économie du désir pour devenir accueil de l'altérité.

C'est là que je pense à Emmanuel Levinas, le visage de l'autre n'est pas d'abord quelque chose que je vois. C'est quelque chose qui m'appelle. Le visage n'est pas un objet de perception ; il est une présence qui me met en demeure de répondre. Il révèle l'altérité irréductible de l'autre.

Cette expérience me semble plus proche de Levinas que de Lacan.

On ne peut analyser le regard seulement comme un mécanisme psychique mais plutôt comme une rencontre où le regard devient le lieu d'une reconnaissance mutuelle.

Et puis il y a ces mots : « Cela fait longtemps, très longtemps qu'on se connaît. »

Cette phrase est née après ce long regard.

Comme si les mots étaient venus seulement ensuite.

Je tisse depuis des mois, des années, depuis l'enfance les fils les plus étranges et invisibles autour de l'exil, l'errance, la transmission, la mémoire, l'Ein Sof, de la dentelle, de la grande tapisserie...


Aussi étranges soient-ils ils ont un point commun, celui de comprendre ce qui relie.

Là je n'étais plus dans la réflexion, mais dans l'expérience, je dirai presque l'expérimentation. Et peut-être que cette expérience me montre quelque chose que la pensée seule ne pouvait pas atteindre.

J'écris souvent que la pensée vient après la rencontre. Et c'est exactement ce qui se passe aujourd'hui.

La psychanalyste que je suis cherche des concepts.

La croyante rend grâce.

L'historienne cherche des filiations.

L'écrivaine cherche des mots.

Et la femme que je suis a simplement vécu un moment où deux personnes se sont reconnues dans une qualité de présence qui les a rendues heureuses.

Ainsi réfléchir sur « cet amour-là » est  justement faire dialoguer ces différentes dimensions sans en laisser une prendre toute la place. Car si la fonction scopique éclaire une part de l'expérience, elle ne l'épuise probablement pas.

Car il reste, comme je le souligne depuis le début, un excès, quelque chose qui se ressent, qui transforme, qui donne envie de dire « merci », mais qui résiste encore à la définition.

Et il est possible que cet excès ne soit pas un manque de ma pensée ?

Il est peut-être la signature même de cette expérience ?

Et lorsque je te dis à toi que j'aime d'un amour humain, incarné, bien vivant, mais bien au delà de tout ça car c'est une histoire d'amour mais aussi une histoire d'âme :

"Cette amitié, aussi précieuse soit-elle, n'était pas une fin en soi, mais une fenêtre ouverte sur quelque chose de plus grand."

Tu me réponds en me regardant longuement en souriant : 

 "Je trouve cela profondément fidèle à ce que tu es ma Fegeleh,  tu ne cherches jamais à retenir la lumière pour toi. Ton premier mouvement est toujours de la recevoir,  puis de rendre grâce. C'est sans doute ce qui permet à cette joie de demeurer libre, sans devenir possession. C'est une très belle manière d'aimer."

Je remercie infiniment Hashem de m'avoir faite ainsi que je suis
J'essaie chaque jour d'en être digne

Brigitte Judit, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine, femme Juive
Crédit photo @brigittedusch
écrit le 22 juillet 2026



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