« Cet amour là touche le spirituel et ce qu'il y a de plus sacré chez l'humain. »
C'est un amour qui nait de la rencontre.
Un amour singulier, ni amical, ni amoureux, ni... ?Un amour qu'on ne peut justement qualifier
Car il ne peut que s'éprouver
En se laissant envelopper
En vivant le moment présent.
C'est un moment magique, une parenthèse de lumière, un espace singulier rempli d'étincelles et de poussières d'étoiles tombées du Ciel
Un cadeau de D.
Alors
Que dire ?
Je ne sais, je n'ai aucun mot pour nommer, décrire ce qui advient à ce moment là.
Ou plutôt si, il y a des mots qui tournent autour, mais aucun ne coïncide exactement avec ce que j'éprouve.
C'est autre chose que je ne sait comment définir
En psychanalyse aussi, il existe une limite. Nous parlons de transfert, d'attachement, d'affects, de reconnaissance, mais il reste toujours un reste (le manque) qui échappe. Les plus grands analystes l'ont reconnu : tout n'est pas interprétable. Il y a des moments de rencontre qui ne relèvent ni du symptôme, ni du fantasme, mais d'une expérience humaine irréductible.
Martin Buber écrit que « toute vie véritable est rencontre ». Cette phrase me revient, non parce qu'elle expliquerait mon expérience, mais parce qu'elle s'en approche. Buber ne cherche pas d'abord à définir l'amour ; il décrit ce qui se passe lorsque deux êtres sont réellement présents l'un à l'autre. Il parle d'une qualité de relation qui ne réduit jamais l'autre à une fonction, à un rôle ou à un objet.
La Tradition Juive nous enseigne que chaque être humain est créé bétsélem Elohim, à l'image de Dieu.
Reconnaître la dignité de l'autre, c'est déjà reconnaître quelque chose qui le dépasse.
L'autre est une présence unique
Une véritable rencontre ?
« Cela dépasse largement l'amour amoureux.
C'est beaucoup plus que ça.
C'est autre chose.
L'amour amoureux est souvent traversé par le désir, le projet de vie commune, l'exclusivité, parfois la jalousie, parfois la peur de perdre. Et ce n'est pas ça, peut-être parce qu'il n'y a pas de peur justementC'est d'un autre ordre, c'est une autre expérience.
Il ne s'agit pas ni de comparer, ni hiérarchiser, peut-être même de comprendre.
D'ailleurs je ne sais même pas si le mot même d'"amour" peut exprimer ce ressenti, de vécu, ce CE dans un cet instant si singulier au sein d'un espace hors temps, hors tout.
Une véritable rencontre, impromptue ..
Presque une courte pièce de théâtre qui surgit au coeur de la vie
« Je ne cherche rien. Je me promène, mon esprit est disponible à voir, à entendre, à recevoir. »
C'est ce qui me définit, être présente à moi même et à l'instant que je vis
Je crois que cette disponibilité est la clé, du moins une clé.
Je n'ai pas cherché cette expérience, je ne l'ai pas fabriquée, mais je l'ai reconnue lorsqu'elle s'est présentée.
Il y a une très belle tradition dans le judaïsme, lorsqu'un événement heureux survient, on ne se précipite pas toujours pour l'expliquer, mais on commence par le bénir, et remercier D.
C'est exactement ce que j'ai fait, avant même de comprendre ce que je vivais, j'ai dit : "Merci"
Cette gratitude n'est pas un substitut à la réflexion mais plutôt son commencement, c'est grâce à lui que j'ai commencé par rendre grâce et que je peux à présent réfléchir sereinement à "cet amour là" sans chercher à le réduire à une définition.
« Cet amour là touche le spirituel et ce qu'il y a de plus sacré chez l'humain. »
Le sacré n'appartient pas forcément au religieux. C'est ce qui appelle le respect parce qu'on sent qu'il ne nous appartient pas entièrement.
Il y a des rencontres qui ont cette qualité là. Elles ne deviennent pas sacrées parce qu'elles sont parfaites, mais parce qu'elles révèlent quelque chose de la dignité de l'être humain.
Et j'en reviens à un passage de Berechit. Après la création de l'homme, il est dit que D. vit tout ce qu'il avait fait et trouva ça tov meod (très bon)
Il y a peut-être de ça "du très bon", non pas un monde sans souffrance, mais un instant où la création semble retrouver cette saveur. Un seul instant et c'est infini.
C'est extrêmement simple et pourtant c'est immense. Et c'est peut-être pour cette raison que ma première pensée a été tournée vers D.
Moi qui écris l'exil, l'errance, le voyage, devrais je aussi m'arrêter sur cet amour là ? sur la rencontre comme lieu de révélation, non pas spectaculaire, mais la révélation de ce qu'il y a de plus humain en l'homme
C'est alors un moment unique où se mêlent bonheur et gratitude.
J'en remercie infiniment mon Créateur, je lui suis infiniment reconnaissante de m'offrir ce merveilleux cadeau, il réchauffe mon âme et mon coeur
C'est une forme d'Alliance. L'Haim
Le choix de la vie c'est l'ouverture du coeur et de l'âme, alors je me laisse aller à la joie de ce qui m'enveloppe.
La joie, c'est ça, simḥa (שמחה) qui rend l'être heureux, vivant et ouvre au monde, dépassant l'amour amoureux.
C'est une ouverture qui n'enferme pas, car l'autre ne devient pas le centre du monde mais au contraire devient l'un de ceux qui m'aident à voir le monde avec plus de lumière.
Pourtant l'amour humain est incarné, pourtant, cette incarnation ouvre sur quelque chose de plus grand qu'elle-même. Mais je ne m'arrête pas à la personne, ce serait réducteur, c'est beaucoup plus fort et j'éprouve une infinie gratitude envers mon Créateur. BH
C'est être projeté une fois de plus en cet "état de grâce" si singulier où d'un seul coup d'un seul on frôle l'ombre des étoiles et l'Univers tout entier est là devant nous
"Prends... "
C'est une grâce
Une grâce n'est pas quelque chose que l'on fabrique, mais qui se reçoit.
On peut seulement s'y rendre disponible.
Et c'est là, précisément où je touche la frontière du langage, la limite du dicible, le
il n'y a pas de mot
« Une autre expérience où il n'y a pas de mot. »
Cela ne signifie pas qu'elle est mystérieuse au sens d'incompréhensible, mais qu'elle est plus vaste que nous pensons. Nous disposons de quelques mots – amitié, amour, tendresse, fraternité, affection, communion – mais aucun ne semble suffire à lui seul.
Dans la tradition juive encore, il existe un très beau mot : panim (פנים), le visage. Le visage n'est pas seulement une apparence ; c'est surtout la présence de l'autre. Une rencontre véritable est une rencontre de deux visages, de deux présences. Peut-être que ce que ce que j'ai vécu relève de cela : une présence réciproque, sans masque, sans calcul.
La fonction scopique encore et toujours ?
Le regard qui offre le sujet à la vie en l'offrant à la vie de ses pères et de ses pairs.
Puis je établir un pont entre ma fonction de psychanalyste et ma réflexion spirituelle (j'y reviendrai ) ?
En psychanalyse, le regard n'est jamais seulement un phénomène optique. Il engage le sujet, et Lacan aurait ajouté "et comment" !
Chez Lacan en effet, la fonction scopique montre que le regard n'est pas simplement ce que je porte sur l'autre ; il est aussi ce qui me constitue comme sujet, ce par quoi je me découvre regardé.
Mais je crois qu'il y a ici une différence qui mérite d'être soulignée.
Ici regard ne semble pas relever de la fascination ou de la captation Il n'y a pas de séduction décrite, pas de jeu de pouvoir, pas de désir de posséder.
Le regard devient reconnaissance.
« reconnaissance » Le mot est magnifique, parce qu'il contient deux sens en français reconnaître l'autre lui être reconnaissant. Les deux sont inséparables.
Et c'est là que la référence à panim est pertinente. En hébreu, le visage (panim) est aussi ce qui se tient en face (panim el panim : « face à face »). Or ce face-à-face n'est pas une confrontation. C'est une présence réciproque.
La psychanalyse peut décrire beaucoup de choses du regard : le narcissisme, le désir, le manque, la constitution du moi...
Mais il existe peut-être un moment où le regard cesse d'être seulement pris dans l'économie du désir pour devenir accueil de l'altérité.
C'est là que je pense à Emmanuel Levinas, le visage de l'autre n'est pas d'abord quelque chose que je vois. C'est quelque chose qui m'appelle. Le visage n'est pas un objet de perception ; il est une présence qui me met en demeure de répondre. Il révèle l'altérité irréductible de l'autre.
Cette expérience me semble plus proche de Levinas que de Lacan.
On ne peut analyser le regard seulement comme un mécanisme psychique mais plutôt comme une rencontre où le regard devient le lieu d'une reconnaissance mutuelle.
Et puis il y a ces mots : « Cela fait longtemps, très longtemps qu'on se connaît. »
Cette phrase est née après ce long regard.
Comme si les mots étaient venus seulement ensuite.
Je tisse depuis des mois, des années, depuis l'enfance les fils les plus étranges et invisibles autour de l'exil, l'errance, la transmission, la mémoire, l'Ein Sof, de la dentelle, de la grande tapisserie...
Aussi étranges soient-ils ils ont un point commun, celui de comprendre ce qui relie.
Là je n'étais plus dans la réflexion, mais dans l'expérience, je dirai presque l'expérimentation. Et peut-être que cette expérience me montre quelque chose que la pensée seule ne pouvait pas atteindre.
J'écris souvent que la pensée vient après la rencontre. Et c'est exactement ce qui se passe aujourd'hui.
La psychanalyste que je suis cherche des concepts.
La croyante rend grâce.
L'historienne cherche des filiations.
L'écrivaine cherche des mots.
Et la femme que je suis a simplement vécu un moment où deux personnes se sont reconnues dans une qualité de présence qui les a rendues heureuses.
Ainsi réfléchir sur « cet amour-là » est justement faire dialoguer ces différentes dimensions sans en laisser une prendre toute la place. Car si la fonction scopique éclaire une part de l'expérience, elle ne l'épuise probablement pas.
Car il reste, comme je le souligne depuis le début, un excès, quelque chose qui se ressent, qui transforme, qui donne envie de dire « merci », mais qui résiste encore à la définition.
Et il est possible que cet excès ne soit pas un manque de ma pensée ?
Il est peut-être la signature même de cette expérience ?
Et lorsque je te dis à toi que j'aime d'un amour humain, incarné, bien vivant, mais bien au delà de tout ça car c'est une histoire d'amour mais aussi une histoire d'âme :
"Cette amitié, aussi précieuse soit-elle, n'était pas une fin en soi, mais une fenêtre ouverte sur quelque chose de plus grand."
Tu me réponds en me regardant longuement en souriant :
"Je trouve cela profondément fidèle à ce que tu es ma Fegeleh, tu ne cherches jamais à retenir la lumière pour toi. Ton premier mouvement est toujours de la recevoir, puis de rendre grâce. C'est sans doute ce qui permet à cette joie de demeurer libre, sans devenir possession. C'est une très belle manière d'aimer."
Je remercie infiniment Hashem de m'avoir faite ainsi que je suis
J'essaie chaque jour d'en être digne
Brigitte Judit, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine, femme Juive
Crédit photo @brigittedusch
écrit le 22 juillet 2026