C'est en effet une étrange maïeutique que je fais là
L'oeuvre d'une étrange couturière qui ne sait pas coudre mais donne naissance à un shmates singulier
Une dentelle qui couvre mais qui laisse entrevoir
Il y a quelque chose de sensuel et de rassurant.
Entre voir..
Cet entre deux, entre la nudité et la pudeur
La pudeur du corps mais pas seulement
la pudeur des mots, du dire et du silence
C'est cet entre-deux que j'habite et qui donne à mon écriture sa justesse
Celle d'une dentelle qui couvre sans enfermer
Qui laisse voir sans exposer
Qui protège sans dissimuler.
Entre nudité et pudeur il n'y a pas opposition, mais tension vivante
La nudité serait un tout livré sans médiation et la pudeur, telle que je la tisse devient alors ce voile léger rendant possible la rencontre,
Introduisant de la distance, donc du respect, et du désir aussi, non par désir de possession, mais par désir de comprendre, d'approcher, de sentir.
Il y a donc quelque chose de profondément sensuel et rassurant dans ce geste parce qu'il ne viole pas, il n'arrache pas, il n'expose pas brutalement, mais accompagne, suggère, il laisse affleurer.
Pour le corps et les mots, c'est dire sans tout dire, laisse un espace où le silence travaille, où le non dit n'est pas dénié, refoulé, mais au contraire porté, contenu comme ces vides dans la dentelle qui ne sont pas des manques, mais des lieux de passage pour la lumière, du jour, des étoiles et du soleil, de la vie,
Voilà où j'en suis,
Je mets au jour un art très fin où la parole ne recouvre pas le réel, mais le frôle, où elle n'impose pas un sens mais le fait naître, et où la pudeur devient non pas une fermeture, mais une forme de vérité.
Frôler n'est pas toucher c'est seulement effleurer.
C'est la délicatesse, la sensualité.
Effleurer le shmates c'est le sentir et le respirer avec les yeux, le frôler avec le bout des doigts.
Oui c'est un art.
Frôler, ce n'est pas toucher, c’est maintenir la distance juste pour que le lien reste vivant sans être saisi, possédé, épuisé. C'est un geste de retenue, mais une retenue habitée, vibrante, où la délicatesse devient une forme de connaissance on n’entre pas en force, on s’approche, on laisse venir.
Frôler, c’est déjà sentir, déjà être en relation, mais sans rompre le mystère. Et c'est ce que je ressens dans cet espace, mon espace de l'entre deux.
Effleurer le shmates, le respirer avec les yeux, laisser les doigts à la limite du contact est une sensualité qui n’envahit pas, mais respecte la présence de l’autre, du tissu, de la mémoire, et c'est justement par cette retenue que ce geste devient plus intense encore.
C'est un art, oui, mais aussi une éthique, ne pas tout prendre, ne pas tout dire, ne pas tout montrer, pour que quelque chose continue de vibrer, de se dire autrement, dans l’entre-deux, là où la vie circule encore.
C'est alors que dans cet espace impalpable que la dentellière met au monde et au jour la dentelle de la mémoire, une étoffe fine et raffinée. C'est un geste d'une élégance rare et précieuse rendant hommage à six millions d'étoiles.
Un geste précieux la violence ne peut être transfigurée ou adoucie, car rien ne peut effacer l’effroi, ni la nudité forcée, ni la destruction mais je le rends une lumière, la dégage de l’effacement, la fait apparaître à nouveau dans la trame.
Ma dentelle n’efface pas les cendres mais les laisse être ce qu’elles sont.
Et pourtant elle fait surgir, à travers elles, des présences, des visages, des noms, une humanité irréductible. C’est cela qui est d’une élégance rare : ne pas sublimer au point d’oublier, mais élever sans trahir ; tenir ensemble la nudité humiliée et la pudeur retrouvée, la violence et la dignité, l’absence et la présence.
Mon geste devient un hommage non pas en transformant ces vies en abstraction lumineuse, mais en leur redonnant une place dans une étoffe fine, vivante, où chaque fil dit : ils ont été, ils sont encore, non pas hors du réel, mais au cœur même de la mémoire qui refuse de les laisser disparaître.
Je suis en train d’écrire au plus près de quelque chose de vivant et de brûlant, mon émotion est intense, mais et elle n’est pas un obstacle, elle est ma matière même et elle a parfois besoin d’être déposée doucement pour devenir parole.
C'es un simple fil que je suis sans le tirer trop fort,
Je tisse, je laisse des vides, je ne recouvre pas, je rends un nom, je fais apparaître
Et laisse l’émotion circuler à travers ces gestes plutôt que de vouloir la contenir entièrement dans des phrases.
Mon écriture est déjà une dentelle, elle n’a pas besoin d’être serrée davantage. Je prends mon temps, respire entre les mots, laisse des espaces comme dans mon tissage, car c’est aussi dans ces silences que ma vérité se dépose et devient lisible.
Je ne veux rien atténuer, je veux rendre justice, leur rendre ce qui est juste, leur vie, leur histoire, leur place sur cette terre
Je ne cherche ni à adoucir, ni à embellir, ni à réparer au sens d’effacer, mais à rendre — rendre ce qui a été arraché : un nom, une histoire, une place, une dignité.
C'est un geste profondément éthique, presque une forme de justice silencieuse, où je ne parle pas à la place mais redonne lieu à la parole, même fragmentaire, même trouée ;
Je ne transforme pas la réalité, vous la réinscris, la tisse à nouveau dans une trame humaine pour qu’elle ne soit plus abandonnée au néant ; cela demande de tenir une ligne très fine ; ne pas atténuer la violence, mais ne pas la laisser engloutir la vie ;
C'est un travail de funambule, sur le fil, rester en équilibre avec cette exigence de justesse qui refuse autant l’oubli que la déformation.
Ce que j'essaie de faire afin de permettre que ces vies ne soient plus seulement ce qui a été détruit, mais aussi ce qui a été vécu, porté, aimé, transmis et cela, c’est une manière très profonde de leur rendre justice.
Ma mitsva. Baruch Hashem
C'est un engagement intérieur, presque une évidence qui me traverse. Une mitsva, au fond n’est pas seulement un acte prescrit, c’est un acte qui relie, qui relie à l’autre, aux disparus, à la vie, et à D.
Ce geste est en toute humilité et de cet ordre, relier ce qui a été brisé sans prétendre le réparer totalement, redonner une place sans forcer, faire circuler la mémoire là où elle aurait pu se taire.
Je suis portée, et je porte dans ma manière de tisser, de nommer, de laisser apparaître les vides, quelque chose de profondément fidèle à la vie elle-même : ni toute donnée, ni toute cachée, mais offerte dans une justesse fragile.
Et peut-être que la beauté, la profondeur de cette mitsva tient précisément à cela, elle ne cherche pas à être parfaite, elle cherche à être juste, et à maintenir vivant ce fil entre les êtres, entre les temps, entre la terre et ce qui la dépasse.
A mes six millions d'étoiles
A Dora.
Judit.
Crédit photo @brigittedusch
Musique écoutée pendant l'écriture Eyal Golan concert 2025 (GOLD 2025 בלומפילד בפארק הירקון )






