Il faut bien en parler
On entend souvent : « Il faut s'aimer soi-même pour aimer les autres. » C'est devenu une sorte d'évidence. Pourtant, cette formule est trop simple.
Je ne crois pas qu'il faille d'abord s'aimer parfaitement pour être capable d'aimer. Beaucoup de personnes qui doutent d'elles-mêmes, qui se sentent fragiles, aiment profondément. Des parents, des époux, des amis donnent un amour immense tout en étant très sévères envers eux-mêmes.
En revanche, il est difficile d'aimer durablement si l'on se méprise. Le mépris de soi finit souvent par empoisonner la relation : on cherche sans cesse à être rassuré, on ne croit pas mériter l'amour, on s'efface complètement ou, au contraire, on exige de l'autre qu'il comble un vide qu'il ne peut pas remplir.
Alors qu'est-ce que s'aimer ?
Aimer le soi qui est moi ?
Cette réflexion est intéressante à la fois sur le plan philosophique et sur le plan de la langue, puisqu'elle relève du double pléonasme
« S'aimer soi-même » contient effectivement une redondance.
Le verbe s'aimer est déjà pronominal : le se indique que le sujet est aussi l'objet de l'action. Ajouter soi-même renforce encore cette réflexivité. D'un point de vue grammatical, ce n'est pas un pléonasme fautif — comme dans « monter en haut » — mais une insistance. On pourrait dire simplement : « je m'aime ».
Mais cette réflexion va plus loin que la grammaire.
« S'aimer, c'est aimer le soi de moi. »
Je distingue le moi du soi.
Le moi est celui qui agit, qui se raconte, qui se perçoit.
Le soi est plus profond ; il évoque ce que l'on est au-delà des images que l'on se renvoie. Dès lors, dire « s'aimer » revient presque à dire : le moi prend pour objet le soi. C'est une boucle.
Et c'est là que j'ajoute aussitôt :
S'aimer, je crois c'est peut-être d'abord s'accueillir.
Reconnaître que l'on est une créature inachevée, avec ses forces, ses failles, ses contradictions. Accepter que l'on puisse se tromper sans se condamner. Prendre soin de son corps, de son âme, parce que cette vie nous a été confiée.
Dans la tradition juive, il y a un verset qui éclaire cela :
« Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »
Ce « comme toi-même » ne signifie pas nécessairement : « aime toi d'abord ».
Il peut aussi signifier : reconnais chez l'autre la même dignité que celle que tu reconnais en toi. Si tu te considères comme une créature de D., alors l'autre l'est également.
Il existe d'ailleurs un très bel équilibre.
D'un côté, le Talmud rapporte : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? » Mais il ajoute aussitôt : « Et si je ne suis que pour moi, que suis-je ? »
Toute la tension est là.
L'amour de soi devient dangereux lorsqu'il tourne à la complaisance ou au narcissisme. Mais l'absence totale d'amour de soi est tout aussi destructrice.
J'ose cette image qui me semble juste :
L'amour de soi n'est pas un miroir dans lequel on s'admire.
C'est un sol.
Un sol suffisamment ferme pour pouvoir marcher vers l'autre sans s'effondrer, sans l'utiliser comme béquille, sans exiger qu'il répare ce que nous refusons de regarder en nous.
Et peut-être pour un croyant, s'aimer consiste moins à dire : « Je m'aime », qu'à dire :
« Je me reconnais comme une créature voulue par D. Je ne suis ni tout-puissant, ni sans valeur. Je suis responsable de la vie qui m'a été confiée. »
Il y a là quelque chose de très éloigné de l'orgueil. C'est une forme d'humilité.
Je me demande même si, dans ma réflexion sur l'amour humain et l'amour de D., il n'y aurait pas une troisième dimension :
Recevoir de D. la permission de s'accueillir soi-même.
Non pas s'ériger en objet d'adoration, mais consentir à être aimé par Celui qui nous a créés.
Peut-être est-ce là la source la plus profonde d'un juste amour de soi : non pas se choisir soi-même, mais se recevoir. C'est une nuance discrète, mais elle change beaucoup de choses.
Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine.
Crédit photo @brigittedusch
Ecrit le 25 août 2026





