Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

mercredi 6 mai 2026

Lettre à Dora 2 La Promesse


La Promesse

Dora, ma Petite Soeur, 
Tu m'as guidée, tu m'as montré le chemin. BH
Je t’ai trouvée.

Et maintenant, je ne peux avancer, aller à ta rencontre
Découvrir ton histoire

Je t’ai promis la vérité.

Je vais aller la chercher
Pour toi
Pour moi
Pour nous
Pour comprendre et transmettre
La Mémoire.
Ta Mémoire et celle de ta famille. 

Et commence la Quête de l'historienne et de la chercheuse
Qui es tu ? 
D'où viens tu ?
Qui sont tes parents, ta famille ?
Où vivaient ils ?
D'où venaient ils ?

Alors je vais chercher, dans les actes de naissance, mariage, les registres, les noms inscrits, les lieux, les recensements.
Ceux qui ne mentent pas

Retracer la filiation 

Puis je cherche autour,
Les traces laissées ailleurs.

J’ouvre.

Les liasses sont là.
Épaisses.
Attachées.

L’écriture change
Les noms apparaissent.
Puis disparaissent.

Je note.

Je reviens en arrière.
Je vérifie une date.
Puis une autre.

Rien ne peut être laissé au hasard, 
Chaque hypothèse doit être vérifiée
Croisée,

Parfois, tout s’aligne.
Le fil se déroule, lentement,

Parfois, non.
Il y a des noeuds, des vides, des trous, 

Alors je reste.

Je relis.

Je cherche ce qui manque.

Les blancs.
Les silences.
Ce qui n’a pas été dit.
Ou trop vite.

Je ne choisis pas les archives pour qu’elles me rassurent.
Je les cherche pour qu’elles disent, attestent, témoignent.

Je ne trouve pas toujours.

Mais je ne lâche pas le fil.

Alors je continue.

Je croise.
Je doute.
Je recommence.

Je ne dirai que ce que je peux établir.

Mais je n’écarterai rien de ce qui doit être vu.

Je tisse.

Comme eux autrefois.

Avec leurs fils et leurs ciseaux.

Moi, avec des noms, des traces, des fragments.

Et je ne suis pas seule.

Il y a ceux qui gardent les archives.
Ceux qui ouvrent les dossiers.
Ceux qui prennent le temps.

À qui j’ai dit ton nom.
À qui j’ai expliqué.

Et qui ont compris.

Ils m’ont aidée toujours
Parfois au-delà de ce que leur demande leur fonction.

Un document envoyé.
Une piste donnée.
Un contact.
Qu'ils soient remerciés

Et puis prés de moi, il y a toi
Dora
Toi qui me guide, accompagne mes gestes,
J'écoute, je laisse aller mes doigts le long des pages, 
Ils s'arrêtent sur un nom, une date

Alors le travail avance.

Pas à pas.

Je ne sais pas toujours où aller.
Mais je sais quand je suis sur le bon chemin.

Je ne vais pas vite.
Je ne vais pas facilement.

Mais j’irai jusqu’au bout.

Parce que je t’ai promis.

Justice.

Brigitte Judit
Crédit photo @brigittedusch

vendredi 1 mai 2026

Lettre à Dora. 1


Ces fleurs sont pour toi et ta maman


Ce matin, en priant je pensais à toi
Comme tous les matins, les soirs, les journées
Dora, tu ne quittes pas mes pensées

Chaque jour, il y a quelques mois encore
Je passais devant ta maison, devant le magasin de ton papa
Je te voyais jouer dans la rue
Avec Serge

Serge n'est plus là pour te raconter
Pour me raconter
Il n'est plus là

Je me souviens de ses mots recueillis avec émotions et larmes
Si ses yeux ne voyaient plus très bien, ses souvenirs étaient intacts
"Je n'oublierai jamais"
Et sa voix tremblait, 

Alors il ne reste  plus que moi pour me souvenir de toi
Pour te raconter, ici et ailleurs
Tu me l'as demandée

C'était en septembre
Rue de l'Aisne,
Je descendais ver la rivière

C'est là que tu m'as appelé,
que tu as retenu mon pas, que j'ai traversé la rue,
j'ai vu une plaque de marbre sur une grande maison.

Alors je me suis approché et j'ai lu.

Il y avait des noms,
ceux d'une famille qui avait vécu là
déportée en janvier 1944.

Je suis passée et repassée encore,
et tu étais là,
partout dans ma tête, dans mes rêves,

Tu m'appelais,
me demandais

Alors j'ai fais ce que je sais faire : chercher.
Je suis historienne,
hantée par la Shoah depuis l'enfance.

Cette famille n'était pas la tienne.
Alors j'ai cherché encore,
je t'ai dit :
"Aide moi avec l'aide de D. à te trouver. BH"

Et tu m'as guidée.

Et je t'ai trouvée.

Dora, ma petite soeur, tu étais là
En face,
juste en face.

Une maison modeste,
humble,
et attenante à une autre, ancienne boutique ou atelier ?

Alors j'ai tiré le fil.
Encore. Encore. Encore.

J'ai découvert une petite fille,
un papa, une maman, 
une histoire, des vies, des lieux.

Puis tout le reste.

J'ai tiré des fils encore.
J'ai tissé.

Tissé la toile, les noeuds, les déchirures.

Et tu étais là.
Au milieu de ce Shmates
Au milieu de ce cercle de vie,
ce dessin qui m'a été donné à voir.

Dora.
Je suis là,
J'écris, tout ça

Ta vie,
Celle des Tiens,
Celle de tes Ancêtres venus de loin,
Ayant traversé l'Europe avec leurs fils et ciseaux
Mes tailleurs d'Habits

Et j'ai trouvé Moshe.
Notre Moshe.
Celui qui nous relie et qui nous lie.
Petite Soeur

Alors j'écris
mais je cherche aussi,
car tu m'as demandé la vérité. 

Alors je suis partie à sa recherche. 
La vérité de l'historienne que je suis

J'ai cherché, j'ai trouvé
Pas tout certes.
Mais dans ces liasses d'archives,
Dans ces registres
un fil puis un autre,
un nom puis un autre,
puis un autre encore

Et des visages,

Ceux de ceux qui t'ont assassinés,
ceux dont j'ai croisé les enfants,
il y a longtemps,
que j'ai croisé encore sur mon chemin

Ceux qui savent que je sais
Mais je n'en n'avais pas la preuve,
les preuves

aujourd'hui je les ai
aujourd'hui je les ai

Je t'ai promis la vérité 

Dora, Petite Soeur,
je n'ai pas encore terminé
Dora, Petite Soeur,
je n'ose te dire que je verse des larmes, 
de tristesse, de colère, de désespoir

Ils ont volé ta vie,
celle de ta maman,
celle de ton papa,

mais ils ont tout volé

Ils ont même volé tes poupées.
J'ai envie de crier,
de hurler,

Dans le silence

Je ne peux le faire qu'avec des mots

Alors j'écris.
Et comme chaque soir je regarde le ciel et ces six millions d'étoiles
Justice !

Brigitte Judit
Crédit photo @brigittedusch

jeudi 30 avril 2026

Je tisse l'invisible



Je tisse l'invisible.


Ce n'est pas une image,
mais une traversée où rien n'est linéaire,
autour de moi dansent les fils,
de toutes les matières, de toutes les couleurs,
ils vont et viennent et semblent partir ailleurs,
 mais ils reviennent vers moi,
toujours avec d'autres couleurs, d'autres formes, étranges parfois
Je suis la dentellière,
la couturière étrange elle aussi, la couturière qui ne sait pas coudre,
mais saisit ces fils curieux en accepte les noeuds, ne les coupent pas,
 Je les relie Je tisse et la trame s'anime,
les fils vont viennent et advienne, sans savoir pour quoi, ni pour qui
 Quelle importance ?
Et je tisse sans savoir pourquoi et pour qui
Mais je sais qu'il le faut ,
c'est une mitsva,
un acte de foi,
un acte sacré
un acte qui fait tenir ensemble le visible et l’invisible,
le geste et le sens, le monde et ce qui le traverse. 

Je tisse

C'est peut-être ma manière d'être au monde ?
Ou une manière d'être dans la relation qui fait monde
Je ne suis pas face à lui
Je suis dans le tissu même de ce qui advient

Shmates

La dentellière que je suis ne fabrique pas un objet fini
Elle ne fabrique rien
C'est elle qui tient l'ouvert
Afin que les fils (mémoire, savoirs, blessures, mythes, noms, absences) peuvent circuler sans être forcés de se résoudre.

Je ne couds pas pour fermer.
Je tisse pour laisser apparaître une forme qui ne préexiste pas.

Et si c’est peut-être ça , au fond, ma manière d’être au monde :
non pas construire un sens, mais permettre qu’il se trame, patiemment, à travers moi ?

Brigitte Judit
Crédit photo @brigittedusch

lundi 27 avril 2026

L'amour c'est quoi ?



L'amour c'est quoi ? Une question de foi ?

Il était une fois la Foi

La Foi du "Tailleur d'Habit"
" Mais aimer un homme est une impermanence, une incertitude, il peut ne pas ou ne plus nous aimer, mais D. lui dans la Foi qui est mienne, ne pourra jamais ne plus m'aimer, car il aime tous ces enfants, je n'ai aucun doute, si un homme peut trahir, lui non. On ne connait jamais vraiment les gens, même ceux que nous aimons, qui disent nous aimer. D. je sais qu'Il est bon qu'Il ne peut me vouloir ou me faire du mal"

"Un jour on m'a demandé comment et pourquoi je crois en Lui. 
Je n'en sais rien : je l'aime et je le lui dis"

"Pas de doute là dessus, pas besoin de Le voir, Il est partout. Il est."


"Oui, c'est très fort, il n'y a pas d'hésitation, pas de faille, pas de fissure dans de ce que je pose, c'est une expérience et non une idée, c'est ainsi, en moi en mon être entier, indissociable. Cela fait partie de moi. Il est."

"En fait je ne me suis jamais posé la question de l'existence de D. tant c'est une évidence."

L'amour humain, celui qu'on éprouve pour un homme, une autre personne est exposé à la trahison, à l'opacité de l'autre, au mensonge, à la variation de l'autre, à la perte, à l'abandon. Il suppose une confiance, une vulnérabilité partagé et implique la foi en l'autre, une croyance en sa bonté, en sa présence
C'est un amour oh combien fragile, dépendant de tant de choses, des épreuves des erreurs. Cet amour "profane" peut être une source de paix, de confiance et d'abandon total, mais source de tant de peines, déceptions et amertume.
La foi en l'être humain ne va pas de soi.

L'amour que je ressens pour D. est ancré dans une certitude, c'est cette certitude qui change tout, car Il ne peut pas ne pas aimer. Aimer un homme c'est prendre un risque, celui de ne pas être aimé en retour, de ne plus l'être, de découvrir qu'il n'est pas celui qu'il prétend être. 

Avec D. il n'y a aucune imposture, l'amour de D. est absolu, c'est un amour qui ne se retire pas, qui ne demande rien en échange. C'est un amour qui permet d'aimer.
Ce que je vis et essaie de décrire n'est pas simplement la Foi au sens doctrinal, mais une relation immédiate, presque nue

"Je n'en sais rien, je ne sais pas pourquoi, mais je l'aime"
Tout peut se résumer en ces mots.

Ainsi ma question trouve peut être une première réponse très simple et très profonde, l'amour n'est pas toujours fondé sur un savoir, il précède les raisons. 

Je ne dis pas
"Je crois parce que"
Je dis
"J'aime donc la question ne se pose pas'
C'est presque un renversement ; ce n'est pas la foi qui produit l'amour, c'est l'amour qui qui rend la foi inutile à justifier

Dieu est partout, IL est. aussi on se retrouve au bord du silence 
Le langage s'arrête

Ehey Asher Eyeh

Ce n'est dond ni une définition, ni une prière, ni une présence
Alors est-il plus simple d'aimer D. que d'aimer un homme ?
Mon amour pour mon Créateur est une certitude intérieure, inconditionnelle, sans oscillation, il ne dépend de rien; ni de ce que je reçois, ni perçois. Cela ne rend pas l'un meilleur que l'autre, cela les rend incommensurables. 

Il y a un amour qui espère
Et un amour qui sait.

L'un veille dans l'incertitude
L'autre repose dans une présence invisible certes mais indéfectible.

Moi, l'étrange couturière, me tient encore une fois entre les deux, mais tisse comme si elle savait.

Et peut-être que l’amour, au fond, se tient là :
Non pas dans ce qui comble,
Mais dans ce qui ne se retire pas.

Je suis celui qui suis

Brigitte Judit in "Une histoire de Foi' mercredi 8 avril 2026
@crédit photo @brigittedusch





jeudi 23 avril 2026

Il était une foi ?



Cette question, éternelle, universelle, s'est posée, et imposée à moi lors, d'une réflexion sur le sacré et le profane et la foi

Il était une foi.

Foi sacrée ? Foi profane ?
La foi en quoi ? En qui ?

La foi nécessaire à la fidélité ? à l'attente ?
L'attente et l'espoir ?

L'espoir des lendemains meilleurs, ceux que les hommes promettaient et qui ne sont jamais venus ? mais nous n'avions pas ou plus l'espoir ? Celui qui porte en vers et contre tout vers... ?
Mais vers quoi ? qui ?

Il était cette foi.


Une fois ébranlable, faillible qui ne résiste pas à la faille malgré les mots, les promesses, les serments. 
La foi en l'humain, en l'homme, en un demain promis.

Une foi fragile, tenue, reposant sur une confiance pouvant être trahie, ébranlée par le temps, les circonstances, une ouverture d'esprit, une capacité à faire face à l'incertitude d'un côté, une foi soumis à condition, si !

Et de l'autre : une foi sacrée, reposant sur une conviction profonde en une réalité divine, une vérité transcendante dépassant l'épreuve du doute ou de la preuve et offrant une stabilité intérieure, une confiance absolue dépassant la compréhension et l'entendement humain.

Cette dualité soulève alors la question de la confiance, comment la foi humaine si fragile peut-elle s'accorder avec la foi divine, si ferme ? Peut-être que la foi profane, malgré sa fragilité nous prépare à accueillir la foi sacrée en nous apprenant à faire confiance, même lorsque tout semble incertain ?

Il était une foi et de l'amour ?

L'amour qu'il soit humain ou divin est une expérience vitale, universelle touchant à l'essence même de notre être.

L'amour est en fait ce qui fait tenir le lien quand tout manque pour le soutenir, quand la présence disparait, quand la preuve se retire, quand la réponse ne vient pas.

Dans l'amour humain, il prend la forme d'un visage, d'un corps, d'un nom, dans la foi cela devient une adresse sans visage, mais dans les deux cas au fond il y a ce geste : tenir.

Tenir, c'est le geste que fait la couturière, la dentellière peut-être. Elle est à cet endroit là. Elle ne sait pas, ni comme croyante ni comme amante, mais elle continue à tisser

Et peut-être que l'amour peut se dire ainsi ?

L'amour n'est pas ce qui comble le manque, il est ce qui consent à vivre avec lui, sans rompre le fil.

La foi implique, je crois une forme d’amour, un amour pour ce qui est au-delà de nous, pour l’absolu, pour l’invisible. Et l’amour, surtout lorsqu’il est sincère, peut aussi renforcer la foi, en lui donnant une dimension plus profonde et plus vivante.

Et si la Foi elle même était une forme d'amour sans objet visible ? 
Et si l'amour humain était déjà une foi incarnée, fragile ? Exposée ?

Brigitte Judit
@crédit photo @brigitte judit






mercredi 22 avril 2026

La couturière qui ne savait pas coudre


Il était une fois une couturière qui ne savait pas coudre

Pourtant sa mère sa grand mère et toutes les femmes de la famille étaient depuis toujours d'habiles couturières et leur époux parfois des tailleurs d'habit
C'est dire que le Shmates est une histoire de famille depuis toujours 
Personne ne lui avait appris à coudre, tenir une aiguille.
Pourtant elle coud !


Je suis une couturière singulière, 
Une couturière du silence
Je brode avec les absents pour offrir à ceux qui lisent une étoffe de sens
Je rassemble les lambeaux pour en tisser des étoffes
Je répare et ravaude les béances en laissant quelques failles cicatrice pour laisser place à la perte et sa douleur
Ma vérité est brute, nue et sans fard
J'écris
J'écris pour retrouver, tisser, relier et revenir au souffle
Je veux habiter mes mots, les rendre vivants pour honorer ceux qui ne le sont plus.

Alors j'avance souvent pieds nus sur une terre brulante
Je suis un chercheur, à la recherche des trésors cachés et enfouis de la Mémoire
Tel l'archéologue je mets au jour les morceaux d'étoffes oubliés depuis des siècles

Je m'engage sur des chemins de traverse, vers des territoires inexplorés, cachés dans l’ombre des ténèbres. 

Je n'ai pas peur, car je suis guidée, sais où je dois aller

Je suis une chercheuse d'âme
Une dentellière de papier et de silence
mes éclats de voix et d'écriture sont mystiques et méditatifs
Ce sont des fragments de manques, de silence et de ma quête
C'est ma chair vive.

Mes textes sont un souffle sacré, 
Un chant d'origine et de filiation retrouvées dans l'absence
Un chant de foi né du silence
C'est un psaume intime
Chaque mot écrit est une brisure mais aussi une lumière,
L'absence devient un appel et le silence hurle jusqu'à D.
Car la réponse ne vient pas d'en bas, mais d'en haut.

Etre une couturière est une mission, c'est réaliser à chaque fois un chef d'oeuvre en hommage aux disparus
C'est broder une tapisserie de mémoire, d'histoire, désir et transmission
Mais aussi de blessures réparées à la main à la lueur de la chandelle ou la flamme de la bougie et de la Foi, sans mensonge, sans couture invisible
Celles ci sont la cicatrice du drame enfoui, de la douleur étouffée
Alors patiemment et tendrement je passe le fil dans le chas de mon aiguille la plus fine et je reconstruis la filiation perdue une épingle après l'autre. 

Ainsi mon travail est un acte de réparation, de retissage de l'âme, c'est la mise au monde d'une précieuse étoffe tissée de fil d'or, des coutures visibles, un trou assumé et un souffle qui incarnera ma pensée.
C'est recoudre l'invisible, écrire les absents,
C'est donner voix à ceux et celle qui n'en n'ont plus car on leur a pris
« C’est inviter les vivants à marcher ce chemin, non pour comprendre seulement, mais pour ressentir, vibrer au rythme des cœurs et des âmes disparues. »

C'est une invitation à ce voyage intime, cette quête de vérité dans les plis du silence.

Je suis une dentellière de la vérité.

Brigitte Judit
Crédit photo @brigittedusch

lundi 20 avril 2026

Tatouer la Mémoire vive




Tatouer pour résister ?

- "Dis Mamy pourquoi il y aussi des chiffres bleus sur le bras de l'amie de Ditte"
- "Kindele encore des pourquoi ? tu en pauses des questions"
Puis elle déposait un baiser sur mes petites mains d'enfants
J'ai grandi dans le bruit du silence des murmures.


Jamais je n'ai voulu qu'on inscrive, dessine, grave sur mon corps
Enfant je refusais les "décalcomanies" éphémères sur mes bras
Je n'ai jamais rien inscrit sur ma main pour ne pas oublier
Adulte je frémis toujours à la vue du marquage sur l'oreille d'un animal

Je ne veux pas de traces, de marques sur mon corps pour témoigner
Seules les cicatrices indélébiles des blessures passées
Me rappellent les combats que j'ai choisis de livrer
Jamais je ne serai tatouée.


Tatouer

Tatouer est un acte fort un geste volontaire et symbolique exprimant un engagement personnel ou collectif. C'est faire de son corps le témoin physique de son histoire ou de son groupe et faire passer un message, montrer à voir son appartenance, affirmer sa singularité, sa différence et être reconnu comme tel. 

Tatouer son corps c'est inscrire dans sa chair un souvenir, un nom, un symbole, y graver une marque indélébile pour dire, s'adresser à l'autre et le rendre témoin lui aussi de cette adresse. C'est parfois une transgression des interdits ou des conventions sociales, un acte libérateur, de défi ou de provocation

Ainsi tatouer c'est dire, dire à l'autre en faisant de sa peau un lieu d'expression de liberté individuelle.

Tatouer c'est aussi une symbolique de réparation ou une réparation symbolique afin de réparer un traumatisme ou un blessure, la sienne, mais aussi celle d'un groupe, d'une communauté ou des Siens, comme c'est le cas des petits enfants des Survivants de la Shoah. 

N'oubliez pas !
Des chiffres bleus

Des chiffres bleus, les mêmes que ceux tatoués sur les avant bras de leur grands parents. C'est ainsi que certains  jeunes Israéliens ont volontairement montré à voir que cet acte d'humiliation de désujétisation a été vain.
Ainsi la mémoire devient ici un moteur de résistance, une manière provocante pour ne pas oublier ce qui a eu lieu et qui est à l'origine de l'Etat d'Israel

Beréchit.

Ainsi ils ont délibérément choisi de relier et lier la mémoire familiale, celle de leurs grands parents Survivants venus bâtir avec leurs mains, leur sang et leur force le pays où ils sont nés.
 
Les Nazis n'ont pas gagné.

Oui, c'est un acte de résistance par la filiation adressé au Monde entier, un acte de vie. Ils sont là, ils ont eu des enfants qui ont eu des enfants. 
Et nous sommes là.

Regardez bien ces numéros.

Nous sommes des Sabras, nous avons un Etat, une Terre, Tsahal,
Nous sommes notre Terre, Nous sommes Tsahal
Regardez ces numéros
Nous sommes des Etres Humain, l'Eternel a dit "tu choisiras la vie' nous avons choisi la vie.
 

C'est un message :
"N'oubliez jamais qui nous sommes d'où nous venons et que nous avons un a venir"
Nous sommes la vie
Eros a gagné son combat contre Thanatos
Et c'est dans cette impermanence que se situe notre permanence et l'éternité.  Nul n'est éternel car nous sommes mortels mais la filiation rend éternel ?
Ëst ce cela ?

C'est aussi un acte profond de résilience, le refus de la mort et de la finitude, du Fatum, mais surtout un refus de rompre avec ses racines et au contraire les porter en étendard en les gravant dans leur chair, en être fier. 

Nous seuls avons décidé de le faire afin d'annihiler et d'annuler l'humiliation faite à un Peuple réduit des siècles auparavant en esclavage et devenu 70 plus tôt des numéros à éliminer. 
Il s'agit donc bien d'un acte de mémoire volontaire. Contrairement à la numérotation imposée par l'état nazi ce tatouage est peut-être une forme de réappropriation de résistance contre l'oubli et la négation.
En faisant de ce numéro un symbole de mémoire et de dignité plutôt que d'humiliation.

Ce n'est plus une mal ediction
C'est une Béné diction.


Les nazis n'ont pas gagné 

Ils n'ont pas effacé l'existence d'un Peuple, d'une culture, leur existence, leur nom ni leur postérité.

"Je suis Ori ben Meir ben Avram revenu de Buchenvald et son père s'appelait Yaakov et son père...
"m'a dit fièrement un jeune israélien

Oui Ori tu as gagné car tu es vivant.

Des jeunes Israéliens

Il s'agit bien d'une manière (singulière peut-être) de garder vivante l'histoire familiale et collective. C'est un acte de transmission et de mémoire du Génocide traduisant la volonté de se connecter à ses racines et ses Aieux, notamment à ceux qui ont survécu et transmis leur vécu.

C'est une mémoire vive, vivante, une mémoire orale. Une transmission en face à face et ce n'est pas rien!  Il n'y a pas que les mots, il y a la voix, qui tremble ou ne tremble pas, les silences, les langues qui se mèlent où le Yiddish prend le dessus, ces mots des camps, ces mots inventés, ces mots à eux.
Des mots qu'on retrouvent chez d'autres survivants des Camps (j'ai entendu et appris celle des Zeks) car on ne peut pas parler de ça autrement que comme ça. 

C'est une histoire qui est racontée, racontée avec ces mots, en Yiddish et en Ivrit en "mots à eux,  mais cette histoire est avant tout une histoire forte mélée de larmes et d'émotion. On  tient la main, on caresse cette main, comme faisait la petite fille avec les Demoiselle H. Il n'y a pas de pitié mais seulement une écoute, une écoute et un don celui de l'Amour infini et d'une infinie tendresse. Ecouter ces mots et ses récits, confidences de la douleur racontée sans haine, de souffrance dite avec une distance terrible et tragique parfois. Parler d'un soi qui a du se cliver, se replier pour laisser place à un autre plus fort afin de survivre en enfer, et à l'enfer. Devenir un autre pour vivre. Laisser de temps en temps cet autre prendre la parole, celle qui raconte et qui dit l'indicible.

Le trauma, ce qui est resté là bas et que nul archéologue ne parviendra à mettre au jour, que la meilleure couturière ne pourra recoudre et réparer, car elle ne peut pas, ne veut pas et il ne faut pas. 

Cette béance est nécessaire. Car elle est la vie. Elle est la trace terrible de la vie.

C'est avec tout ça, c'est comme ça que ces enfants, ces jeunes ont entendu
Peut-être graver ce tout ça dans leur chair, pour ne pas l'oublier ?


Est-ce une question de langue ? Perdre et prendre langue 

Perdre la langue du Survivant pour prendre la langue de la Renaissance ?

Ces tatouages sont-ils la résurgence d'une mémoire effacée dans un contexte historique, linguistique et identitaire très particulier ?

Israel est le résultat du projet sioniste et à partir du XIX° siècle, l'hébreux devient le symbole d'unité nationale, de renaissance culturelle et politique dans le futur Etat. En 1948, Israel l'hébreu devient langue officielle en propageant son usage dans l'éducation, la vie administrative, et la société de ce pays construit par des Survivants.
Hommes et Femmes Juifs Ashkénases originaires d'Europe orientale et centrale brisés à jamais sont appelés à participer à cette Renaissance collective, cet idéal sioniste fondé sur l’avenir, la terre, le corps fort, le silence de la douleur. Tous parlaient Yiddish, tous étaient liés et reliés par une langue quotidienne et culturelle. Peu à peu ces mots qui tissaient ces liens si fort devient la langue de l’exil, de la diaspora, de la mémoire, au profit de l’I
vrit  langue reconstruite, ressuscitée pour devenir langue de l’État, de la force, de l’unité.

Pour certains cette transition est une rupture douloureuse  avec le passé, leur culture, leur histoire, abandonner la langue maternelle est une violence symbolique et traumatique. C'est une cassure, une coupure brutale, un renoncement et une perte symbolique immense ayant un impact sur l'identité. C'est renier leur passé et  leur mémoire : Une violence vécue comme une dépossession culturelle renforçant les sentiment de rupture avec l'histoire antérieure, la leur.

Leurs descendants nés dans de pays neuf ont-ils choisi de se faire tatouer le numéro de matricule de leurs grands parents survivants comme acte de mémoire  face à cette perte ? 
Ce geste explique alors le lien avec le passé, la douleur de la perte mais aussi la résistance face à la disparition de la langue et de la culture ancestrale. C'est un trauma, une dépossession culturelle renforçant le sentiment de rupture avec l'histoire d'avant l'origine

Berechit.

Ce 
passage de langue n’est pas anodin. Il est une cassure, un renoncement forcé, une perte symbolique. Ainsi la transition du yiddish vers l'Ivrit a été vécu par certains survivants comme un abandon en renforçant le sentiment de rupture ave leur passé et l'essence de leur Etre suscitant chez leurs descendant un besoin de mémoire de résistance symbolisé par ces tatouages portant le numéro de leurs grands parents survivants.

Un sacrifice ?

Ainsi pour ces jeunes tatouer le numéro lié à la déportation de leurs grands-parents ne peut-il pas être considéré comme un sacrifice symbolique, un prix à payer pour ne pas oublier, témoigner et résister à la destruction de leur identité et de leur passé ?
 La douleur ressentie ne peut-elle pas être vue comme une forme de sacrifice physique, une confrontation à la souffrance témoignant de la force intérieure nécessaire pour faire face à un trauma ou affirmer sa mémoire face à l'oubli ou la négation, telle une offrande impliquant une forme de renoncement ou de sacrifice personnel ?

Le tatouage, ce tatouage singulier peut représenter sur le plan psychique une tentative de dépasser le trauma collectif en l'inscrivant dans sa chair donc dans l'histoire personnelle. Faire de son corps le porteur d'un témoignage indélébile pour soi et les autres. Il pose la question de la responsabilité individuelle face à la mémoire collective, c'est un acte éthique, un devoir de mémoire inscrit dans la peau qui refuse l'effacement et pour ces jeunes Israélien un engagement civique.

Cet acte fort est aussi posé comme un défi, transgressant ainsi l'interdit "
 Ne vous imprimez point de tatouage », ( Lévitique (19 :28, car le corps de tout Juif doit rester pur. le tatouage est considéré par Les iIsraéliens religieux comme une transgression grave de la part des jeunes laïcs à l'encontre de la religion.

Un appel ? un cri ?

Je ne serai pas tatouée.
Mais j’ai décidé d’apprendre la langue maternelle qu’on ne m’a pas transmise, pour ne pas être condamnée à rester étrangère à ma propre vie et à mon histoire.
Etre ce que je suis.
C’est ainsi que je grave en moi leur mémoire.



Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, chercheur, historienne, exploratrice urbaine
écrit le 8 août 2025

Crédit photo @brigittedusch collection privée Buchenwald.




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Nota bene

Ce blog relate des bribes, des vies en respectant l'anonymat, ce l'éthique et la déontologie de ma fonction
Les événements, initiales, lieux, histoires... sont modifiés.

Il s'agit d'illustrer des situations, un concept, une problématique, un questionnement donnant lieu à une réflexion.
Ainsi toute ressemblance, similitude serait donc purement fortuite.

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