5 Hechvan 5787 (16 octobre 2026)
Gilgamesh, l'ami et la finitude
L'Epopéé de Gilgamesh est fascinante dans cette réflexion sur la solitude
Elle met précisément en jeu ce qui advient à un être lorsqu'un autre (différent de lui) entre dans son existence et en bouleverse l'ordre.
L'Epopée de Gilgamesh
Les dieux créent Enkidu comme le vis à vis de Gilgamesh pour le punir d'oprimer son peuple. D'abord étranger au monde humain et ennemi du roi, Enkidu devient son compagnon, son ami, celui avec qui Gilgamesh accomplit ses exploits.
Puis vient la mort d'Enkidu et avec elle une expérience qui transforme radicalement Gilgamesh : la découverte de sa propre finitude.
Ce récit ne dit pas simplement que l'homme a besoin d'un ami, d'un compagnon mais montre que la rencontre avec l'autre peut nous révêler à nous même et que sa perte nous confronte à ce que nous sommes.
Il y a en outre quelque chose de vertigineux dans cette histoire, Gigalmesh découvre la portée de son attachement à Endiku au moment même où il ne peut plus rien pour lui
C'est une terrible leçon, ainsi l'autre n'est pas seulement celui qui nous empêche d'être seul, mais celui par qui nous découvrons que nous sommes mortels, vulnérables, dépendants de lien que nous ne maitrisons pas.
Il découvre ainsi la part d'humanité qui est en lui.
Cette dépendance n'est pas forcément une faiblesse, elle est aussi ce qui rend possible l'amour, la transmission, le souvenir, la mémoire.
Ainsi peut-être sommes nous humains, précisément parce que nous ne nous suffisons pas à nous mêmes sans pour autant devoir, pouvoir nous fondre dans un autre.
Et puis, surtout il y a D.
Mais je ne m'arrête pas à la relation humaine, car je suis croyante, D. et partout, Il a crée ce monde, Il est donc là, forcément là.
Je ne cherche à convaincre personne, c'est juste la conséquence de la foi, si D. est partout, alors la solitude absolue ne peut exister de la même manière pour moi ?
Cela ne signifie pas que je ne ressente jamais la solitude, qu'elle ne me soit pas difficile, mais cela veut dire que lorsque personne ne me répond, la relation humaine fait défaut, je ne considère pas que tout lien est rompu.
Je ne m'arrête pas à cette réponse, mais introduis immédiatement une réserve, une inquiétude, une question supplémentaire ;
"Mais cette part de libre arbitre ... ? "
Voilà c'est là me semble t-il que se trouve l'un de noeuds les plus intéressants de ma réflexion.
Car si D. est là, si Sa présence ne nous abandonne jamais (ce dont je suis sûre) pourquoi pouvons nous néanmoins éprouver cette solitude si profondément, au point d'en souffrir ? Pourquoi ne sommes nous pas en permanence dans une relation consciente avec Lui ? Pourquoi pouvons nous nous détourner, nous fermer parfois et ne pas entendre, ne pas répondre ?
La présence de l'un n'abolit pas nécessairement la liberté de l'autre.
C'est peut-être justement ce que j'éxplore, être en présence ne signifie pas être en relation. Celle ci supposte quelque chose qui ne se réduit pas à la présence mais une ouverture, une reconnaissance, une réponse possible.
Or une réponse ne serait-elle véritablement une réponse que si elle pouvait aussi ne pas être donnée ?
Vient alors cette interrogation :
"N'est elle pas le choix infime de cet être seul que nous sommes ?'
Choix infime. celui de l'être humain.
Il y a dans la tradition Juive une tension féconde entre la souveraineté de D. et la responsabilité humaine. La liberté humaine n'est pas nécessairement une indépendance absolue, mais doit être comprise comme une capacité de répondre, d'agir, de choisir au sein même d'une exisence que nous n'avons pas créee.
Ce que je nomme "mon choix infime" ne désignerait-il pas cet espace minuscule, irréductible qui demeur entre ce qui nous est donné et ce que nous en faisons ?
Nous ne choisissons ni notre naissance et notre finitude, pas plus que toutes les rencontres et toutes les pertes jalonnant notre existence. Nous ne décidons pas de tout ce qui nous atteint.
Mais il substiste peut-être un espace dans lequel nous pouvons consentir à la relation, nous y refuser, nous y rapprocher, nous en éloigner. Un espace où nous pouvons nous tourner vers l'autre, ou vers D. sans que cette orientation soit entièrement réductible à ce qui nous détermine.
Peut -être ?
Car je refuse de laisser cette réflexion enfermée dans une réponse philosophique toute faite. Mais surtout cette question peut aller dans une autre réflexion, pas seulement celle de la liberté de se tourner vers D. mais celle de la possibilité d'être seule même devant Lui. De conserver jusque et surtout dans cette relation intime, un espace qui n'appartient qu'à soi.
Alors lorsque nous sommes cet "être seul" qui choisit : est ce la solitude irréductible du sujet humain, cette part de nous même que personne ne peut habiter à notre place ? ou quelque chose de plus radical ? C'est à dire que la liberté elle même nous condamne en quelque sorte à une solitude dont aucune relation, même D. ne peut entièrement nous délivrer ?
Suis-je alors entre la certitude d'une présence et l'énigme de notre liberté ?
C'est je pense un très bel endroit pour continuer à écrire.
Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch






