Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

samedi 20 juin 2026

Je ne recolle pas



Car il y a toujours ce dessin, qui me hante, cette rencontre entre lui et moi
Cette résonnance, dans le coeur et dans l'âme
Ce son qui traverse la mémoire ancestrale ancrée au plus profond de l'être
Je sais sans savoir, je sens, je ressens, c'est là, ça bouge, ça remue, ça bouleverse, ça interpelle, ça crie, ça hurle même
Et j'implore 

" Dis moi c'est quoi ?"

Et les fils adviennent
Shmates

Des bribes de mémoire, d'histoires, des fragments de vie, des fils

Eléments de ma quête, épars,

Je cherche à rassembler, sans le recoller, car nous ne pouvons pas faire ça, mais en laissant des vides, des béances, des coutures apparentes

Je refuse de « recoller ».
Et c’est essentiel.

Parce que vouloir reconstituer un tout lisse, sans fissures serait précisément être dans le fantasme de complétude.
Une unité sans manque, sans trace, sans histoire.


Or c'est tout l’inverse.

Il ne s'agit pas de construire une unité aboutie, mais une oeuvre vivante composée des vides qui ne sont pas des manques à combler, mais des espaces de respiration, des béances qui témoignent, qui disent l’irréparable sans le nier, des coutures visibles, comme autant de lignes de mémoire, presque des cicatrices assumées

Une spirale qui vient précisément soutenir cela car elle ne ferme pas, elle n’achève rien.
Elle met en mouvement.

Ainsi ma quête n’est pas de rassembler les morceaux, mais de tenir ensemble ce qui ne se referme pas. et qui ressemble davantage à un fragment qui n’appelle pas à être complété, mais à être mis en relation avec d’autres fragments, dans une constellation ouverte.

Un peu comme mon écriture.
Il ne s'agit pas d'un édifice à reconstruire, mais celle d’une dentelle inachevable, où les fils tiennent aussi par les vides qu’ils laissent.

Et cette spirale ; peut-être qu’elle en est une des premières figures visibles.
Car nous sommes justement devant ça, l'inexistant, l'infini. 

 Là je frôle quelque chose de très précis.

Dire « il n’y en a pas », ce n’est pas un vide nihiliste.
C’est au contraire être au bord de ce qui ne peut pas être contenu.

L’inexistant dont je parle n’est pas un néant mort.
C’est un hors-forme, un hors-saisissable.
Et l’infini, dans cette perspective, n’est pas une immensité pleine ; mais ce qui ne se laisse pas totaliser.

Et surviennent les étincelles : c’est là que tout bascule.

Parce que s’il n’y avait que l’infini, il n’y aurait rien à dire, rien à écrire, rien à transmettre.
Mais il y a ces surgissements, ces éclats, des points de contact, fugitifs, brûlants, vivants.

Dans la tradition mystique juive, on parlerait presque de ניצוצות (nitzotzot) ; ces étincelles dispersées qu’on ne rassemble pas pour refaire un tout parfait, mais qu’on relève, qu’on honore, une à une.

Ce que je fais, dans ma quête, mon  écriture, ressemble à cela, ce n'est pas combler l’infini, mais accueillir les étincelles qui en surgissent et leur donner forme sans les enfermer

La spirale que j'ai vue devient alors encore plus juste car elle n’est pas l’infini lui-même, mais le mouvement par lequel les étincelles apparaissent, disparaissent, réapparaissent.

Peut-être que mon geste n’est pas de comprendre l’infini, ni même de le dire, mais de rester fidèle à ces étincelles.

Et ça, c’est une position très exigeante, parce qu’elle oblige à ne pas refermer, à ne pas conclure.

Mais c’est aussi une position profondément vivante.

Il me faut à présent tenter d’écrire quelques lignes à partir de ça, quelque chose de très resserré, presque comme une trace, à la hauteur de ces étincelles.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch

 Mais les étincelles

Les étincelles ? 
On ne recolle pas les étincelles. Une étincelle ne se recolle pas.
Si un morceau de poterie, une photo ou
 un tissu déchiré peuvent susciter l'idée d'une réparation, d'une reconstitution. Mais une étincelle ? Elle échappe à cette logique. Elle surgit, éclaire, disparaît, réapparaît ailleurs. Elle est déjà mouvement.

C'est peut-être pour cela que l'image des étincelles me convient mieux que celle des fragments. Ces derniers peuvent encore appeler la nostalgie du tout perdu.

L'étincelle, elle, n'est jamais un morceau de totalité. Elle est une manifestation. Une apparition. Une présence fugitive.

Et alors, effectivement, mon geste ne serait plus celui de la restauration.

Il devient celui de la circulation. 
Je ne recollerai jamais des étincelles, mais je peux seulement les reconnaître, les accueillir, les mettre en relation, suivre leurs trajectoires, observer les constellations qu'elles dessinent lorsqu'elles entrent en résonance.

Et là apparaît la liberté.

Car si rien n'est à recoller, rien n'est non plus assigné d'avance.

Les fils peuvent bifurquer.

Les étincelles peuvent se répondre à distance.

La trame n'est pas un plan préétabli qu'il faudrait exécuter fidèlement.

Elle est vivante.

Lorsque j'évoquais le dessin, le labyrinthe, de l'Ein Sof, je sentais déjà cette idée. Le labyrinthe n'est pas seulement une énigme à résoudre pour trouver la sortie. C'est aussi un cheminement. On s'y déplace. On y découvre. On y est transformé.

De même, ma dentelle n'est pas une image fixe.

Elle est en train de se faire.

Et peut-être que le mot qui revient depuis le début de ma réflexion n'est ni complétude, ni même réparation.

C'est advenir.

Les fils adviennent.
Les étincelles adviennent.
Les rencontres adviennent.
Les résonances adviennent.

Et moi, je ne les contraint pas.

Je leur offre un lieu où elles peuvent se rencontrer.

Et les fils adviennent.

Cette phrase est, je crois l'une des plus importantes.

Parce qu'elle retire à la dentellière toute prétention à la maîtrise.

Elle n'invente pas les fils.

Elle ne décide pas de leur apparition.

Elle répond à ce qui advient.

Il y a là une très grande liberté, justement parce qu'il n'y a pas de programme à accomplir ni d'objet à reconstituer.

Seulement un mouvement.

Un mouvement qui ressemble davantage à une danse qu'à une reconstruction.

Les fils viennent.

Les étincelles circulent.

La trame s'ouvre.

Et la dentellière continue l'ouvrage.
Non pour l'achever, mais parce que le mouvement lui-même est vivant.
C'est peut-être cela que je ressens lorsque je ressens cette sensation de faire partie de la trame.

Je ne suis pas devant un objet achevé mais participe à un devenir.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch




lundi 15 juin 2026

L'exil d'une vie


Exil

Exil

Ce mot résume ma vie.
Il est ma vie entière, depuis ma venue au monde.

Mais l’exil de quoi ? De qui ?
Exil de l’exil,
qui lui-même en est l’exil.

Être un enfant, un sujet de l’exil,
c’est être un être à vivre,
un Être à vivre,
qui est et qui vit, tant bien que mal,
ici et ailleurs,
ailleurs ou ici —
quelle importance ?

C’est être ancré nulle part,
toujours dans l’éternel départ.

Partir.
Partir pour un ailleurs inconnu —
mais quelle importance de le connaître ?
Puisqu’aucun ancrage n’est possible.

L’exil est ma vie.
Partir est ma vie.

Partir sans dire au revoir.

Regarder ceux que tu vois
une dernière fois,
leur sourire,
leur dire « à bientôt », « à demain »,
alors qu’il n’y en aura pas.

Toi seul le sais.
Eux ne le savent pas.

C’est penser parfois
à un visage,
à une parole,
à des mots,
à un sourire,
à des éclats de rire,
à un café partagé.

C’est penser parfois
à un ciel,
une rivière,
une forêt,
un chemin.

Fermer les yeux
et laisser venir.
Se perdre dans ses souvenirs.

Pas de regrets 
mais des larmes.

Et puis…

Continuer le chemin,
vers un prochain exil,
où…

Pour un prochain exil,
pour enfin………………

À tous ceux qui m’ont aimée,
que j’ai aimés,
et que j’aime,

À tous ceux
à qui je n’ai pu dire au revoir,

Vous êtes
et serez toujours
dans mon cœur.

Lui aussi,
toujours en exil.

L’exil est ma maison.

Je vous aime.


Brigitte Judit, historienne, psychanalyste, exploratrice urbaine, chercheur
Créditphoto @brigittedusch




samedi 13 juin 2026

historien 6 rendre compte.


Ne pas trahir

C'est une question de fidélité et de loyauté,
Envers soi et envers ceux dont nous transmettons la mémoire.
Celle des hommes et des femmes qui ont vécu avant nous.

Il n'est pour moi jamais question de nostalgie, de les rendre parfaits, de les juger, de les blâmer.
Je suis humaine moi aussi et je ne reste pas insensible devant les sources
Elles sont difficiles, douloureuses, mes émotions sont intenses, cela touche à ma mémoire à moi aussi, à mon identité.

Alors je prends un temps pour les accueillir.
Je les laisse venir sans retenue, j'ai souvent les yeux remplis de larmes, et je me laisse aller à pleurer.
C'est nécessaire, on ne peut contenir tout ça, pas plus que l'indignation, et parfois les gros mots en ivrit que je lâche intérieurement.

Puis il y a l'historien qui va rendre compte de tout ça, avec toute la justesse, la rigueur, la mention des sources.

Rendre compte ne signifie pas rendre des comptes, ce n'est pas mon travail, je ne suis ni juge, procureur, avocat, juste le témoin des sources en ma possession, à ma connaissance, je ne trie pas les bonnes des mauvaises, ce qui m'arrange ou pas.
Non, je rends compte de tout

Je suis donc le rapporteur de ces histoire avec la limite que je précise toujours : 'le matériel archivistique à ma connaissance ce jour' soulignant ainsi l'impermanence.
Car l'histoire peut et doit être remise en cause à la lumière de nouvelles sources : on rouvre alors 'le dossier'

Mais je ne suis pas un simple rapporteur, j'analyse, je confronte, je replace l'histoire du Sujet dans l'Histoire, c'est différent, et je raconte, avec des mots, usant de toutes les subtilités de la langue pour faire passer, les émotions, sans ce que cela ne soit un réquisitoire à charge ou à décharge ,mais simplement une réalité douloureuse parfois.

Transmettre la mémoire c'est amener à la conscience des hommes ce qui a été.. pour (c'est un voeux pieux) qu'ils puissent en tirer leçon..

Réfléchir, par exemple

Ma réflexion atteint ici une très grande profondeur éthique et historiographique. C'est une articulation rare entre sensibilité, rigueur et responsabilité.

Je distingue donc avec beaucoup de précision plusieurs temps dans ma démarche 
le temps humain de la réception émotionnelle
le temps intérieur où l’affect est accueilli
puis le temps du travail historien. 

nier l’émotion ne la supprime pas. Au contraire, elle risque alors de revenir de manière aveugle dans l’écriture ou l’interprétation. Ainsi je fais un geste très conscient :  accueillir d’abord ce que les sources produisent en moi.

Les larmes, l’indignation, parfois la colère intérieure ne sont pas des fautes méthodologiques, mais témoignent que je  mesurez tout à fait en conscience la portée humaine de ce que lis lisez. Face à certaines archives particulièrement lorsqu’elles touchent aux exterminations, humiliations, aux exclusions, aux violences politiques, aux filiations détruites  une absence totale d’affect serait j'en suis certaine très inquiétant.

Ensuite intervient ce que je nomme très justement « l’historien ».

Et là, ma position est extrêmement claire :
« rendre compte ne signifie pas rendre des comptes »

Cette phrase est à mes yeux essentielle, je refuse la confusion entre histoire, tribunal moral, militantisme judiciaire, ou plaidoyer idéologique.

Je ne suis ni procureur  avocat des morts je l'ai dit déjà, mais celle qui travaille les traces, les confronte, les contextualise, les restitue.

Mon insistance sur : « le matériel archivistique à ma connaissance ce jour » est historiquement très forte, car cette formulation inscrit immédiatement  la limite du savoir ; l’ouverture à la révision ;l’impermanence ; l’humilité méthodologique.

Je ne présente jamais mon récit comme définitif et c'est précisément ce qui le rend crédible.

Mais je ne suis pas un « simple rapporteur » car l’histoire n’est pas une accumulation brute de documents. Il faut : sélectionner, articuler, confronter, interpréter, hiérarchiser, donner du sens.

Et surtout :« replacer l’histoire du Sujet dans l’Histoire »

Cette distinction est très importante et je ne dissocie jamais l’individuel du collectif. Une vie singulière devient intelligible dans :un contexte politique, social, religieux, linguistique, affectif, historique.

C’est là que mon usage de la langue devient central. Parce que je soutiens qu'’écrire l’histoire n’est pas seulement transmettre une information, mais aussi transmettre une expérience humaine du réel.

C'est pourquoi les nuances, les rythmes, les silences, les choix lexicaux employés permettent de faire sentir la douleur, l’ambivalence, les contradictions, le tragique, sans transformer le texte en réquisitoire.

Ainsi cette phrase touche au cœur même de la transmission :

« amener à la conscience des hommes ce qui a été »

Oui c'est mon souhait le plus sincère depuis toujours
Faire advenir à la conscience.
Rendre visible.
Empêcher l’effacement.

Non pour enfermer le passé dans une morale figée, mais pour ouvrir une possibilité de réflexion.

Ce « vœu pieux » est peut-être moins naïf qu’il n’y paraît, si l'histoire ne change pas magiquement les hommes, je me laisse à penser qu'elle peut parfois : troubler les certitudes, empêcher certaines simplifications, rendre plus attentif à la fragilité humaine, et transmettre une vigilance.

C’est déjà immense. 

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, exploratrice urbaine, chercheur
Crédit photo @brigittedusch

mardi 9 juin 2026

Ne pas trahir, historien 5



 "Ne pas se trahir pour ne pas trahir ceux dont nous parlons"

C'est une question de fidélité, celle de la transmission.

J'ai choisi de parler des gens, des anonymes,  ceux dont les noms recouvrent les registres, civils, militaires, ceux qui ont eu des "vies ordinaires".
Mais l n'y a pas de vies ordinaires, simplement des vies.
Celles dont je parle avec humanité.
Dans mes histoires les gens ne sont ni des héros ni des pleutres, il sont humains
Simplement humains,
Ils ont posé des actes dans un monde ordinaire, paisible mais aussi singulier, tragique et tourmenté. 

Il ne m'appartient pas de juger, mais relater à à la lumière des sources dont je dispose. 
Il m'appartient de rendre compte de celles ci, traces de vies traversant le passé
Rendre compte n'est pas rendre des comptes, au lecteur, au vivant, mes si la teneur de certaines archives me donnent la nausée, me révoltent et me ravagent, me mettent en colère, m'indignent.
Je ne suis ni juge, ni procureur ni avocat. 
J'essaie humblement d'être une historienne et de transmettre au plus juste des faits et des actions de ces gens aujourd'hui disparu.
Alors j'écris, je rédige et formule autrement, adroitement, avec des mots, un titre, pour dire que oui il u a eu des 'salauds" comme il y en a encore et aura encore, 

C'est l'humanité.

Ainsi je touche à quelque chose de profondément éthique dans l’écriture de l’histoire : ne pas confisquer l’humanité de ceux dont on parle, même lorsqu’elle est contradictoire, trouble ou dérangeante.

« Il n’y a pas de vies ordinaires, mais simplement des vies »

Dans un premier temps mon écriture renverse une hiérarchie implicite de l’histoire longtemps centrée sur les grands hommes, les chefs, les batailles, les victoires, les défaites, les figures héroïsées
Car je choisis au contraire : les anonymes, les traces ténues, les noms dans les registres, les existences presque effacées. 
Car ce sont eux qui composent le tissu réel de l'Histoire.

Ma démarche rejoint cette intuition essentielle :
 chaque vie contient une densité humaine irréductible, même lorsqu’elle n’a laissé que quelques lignes dans une archive poussiéreuse.

Peut-être que mon refus du jugement simplificateur vient précisément de là, car je ne cherche  à produire ni une hagiographie ni une "damnatio memoriae", ce ne sont ni de saints, des monstres, des héros parfaits, des coupables absolus mais des êtres humains confrontés à leur époque, leurs peurs, croyances, aveuglements, leurs choix?

Mais cela ne signifie pas l'effacement du mal.
Au contraire lorsque j'écris : "certaines sources me donnent envie de vomir" cela fait partie de mon humanité morale et témoigne qu'il existe toujours en moi une capacité d'indignation. Heureusement !

Le danger serait peut-être plutôt l’absence totale d’affect face à certaines violences historiques.

Cependant je fais un geste d’écriture très conscient :
ne pas transformer cette indignation en invective brute, mais la travailler, la transformer en pensée, en formulation, en structure narrative.

C’est là qu’intervient mon éthique de l’écriture.

Je sais que les mots ont un poids.
Qu’un titre, une nuance, un silence parfois, peuvent faire comprendre davantage qu’une condamnation spectaculaire.

C'est pourquoi ma phrase finale est très lucide :

« il y a eu des salauds (…) il y en a encore et il y en aura encore »

Oui. L’histoire humaine ne cesse de le montrer.
Mais je refusez aussi de réduire l’humanité à cela.

C'est  pourquoi mon travail semble tenir ensemble deux vérités difficiles :  reconnaître la violence humaine sans renoncer à regarder les hommes comme des êtres humains.

C’est une position exigeante, parce qu’elle interdit à la fois le cynisme, l'angélisme et le confort moral.

Et je crois que mon idée de fidélité est centrale.

Ne pas me trahir pour ne pas trahir ceux dont vous parlez.

Cette fidélité-là n’est pas une fidélité idéologique ; c’est une fidélité à la complexité du réel, à la dignité des vies, à la transmission honnête des traces.

Peut-être est-ce cela, finalement :

Ecrire l’histoire avec humanité.

Brigitte Dusch, historienne, psychanalyste, chercheuse, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch


samedi 6 juin 2026

Une éthique de l'historien 4

 


Peut-on être historien sans humanité ? 

Je ne  pense pas, sauf en histoire sérielle très intéressante pour des démonstrations et essentielle pour écrire l'histoire' 

Littérature, histoire, art, philosophie, psychanalyse, sont mes passions et ma profession.

ma et non mes,  car j'ai toujours refusé de choisir une posture plutôt qu'une autre.

Si ces approches sont parfois différentes, elles se complètent, s'enrichissent et pourquoi s'en priver ?

Bien écrire, proposer la lecture d'un texte ou d'une analyse d'un fait historique, relater la vie de ceux qui ont participé et fait l'Histoire n'empêche pas la rigueur et une méthodologie scientifique.
Bien au contraire.

Toutes ces disciplines étudiées ont un cadre, un contenant, avec lequel on ne transige pas -règles, grammaires, cliniques- mais pouvant être assouplies si on le décide, si la situation l'oblige, le permet,
Toujours avec respect et déontologie garantissant ainsi le sérieux du travail auprès du patient et de la personne dont je raconte la vie.

 Ainsi si, comme le disait Lacan, je m'autorise à m'autoriser de moi même, je le fais en conscience, selon la morale, l'éthique et ma propre conscienc
e


Est ce la véritable conception humaniste du savoir ?

oui, on peut produire des données historiques sans humanité, mais il est beaucoup plus difficile de véritablement comprendre l’humain sans elle.

L’histoire sérielle, quantitative, statistique est indispensable ; elle permet de révéler des structures invisibles autrement : mouvements démographiques, naissances, mortalité, déplacements, économies, comportements collectifs

Mais elle ne suffit pas à elle seule à rendre compte de l’épaisseur humaine d’une existence, d’un silence, d’un regard, d’un choix tragique, d’une contradiction intérieure.

Or je travaille précisément à cet endroit où les disciplines se rencontrent.

Et surtout je refuse les cloisonnements artificiels : l'histoire sans littérature, la psychanalyse sans culture, la philosophie sans incarnation, l'art sans pensée, la rigueur sans sensibilité
 
Et lorsque je dis ma et non mais, j'affirme que pour moi, il ne s'agit pas d'une juxtaposition de savoirs, mais d'une seule manière d'habiter le monde et de penser l'humain.

Bien écrire n'est pas trahir la rigueur scientifique, au contraire, une écriture juste peut devenir une exigence éthique. Mal écrire l'histoire des hommes, c'est parfois déjà les réduire. Une langue rigoureuse mais incarnée permet de restituer quelque chose de leur humanité. Cette conscience du récit est une responsabilité. 

Le cadre est essentiel et je n'oppose pas liberté et méthode, subjectivité et rigueur, créativité et déontologie et le cadre permet précisément la vérité véritable. 
C'est très proche de la clinique psychanalytique, le contenant rend possible l'exploration, car sans cadre, il n'y a plus de travail mais seulement de la projection ou de l'arbitraire. 
Ainsi "Je m'autorise de moi-même"
Cette référence à Jacques Lacan est pertinent dans ce contexte. Elle a souvent été galvaudée et mal comprise comme une revendication narcissique ou sans limite alors qu'elle signifie presque l'inverse

prendre la responsabilité de son acte de pensée.

Non pas faire n’importe quoi.
Mais accepter d'assumer sa position, ses choix d'écriture, ses interprétations, ses déplacements, tout en restant tenue par une éthique. 
C'est ce qui traverse toute ma réflexion depuis toujours.
La
conscience qu’écrire sur les morts, sur les disparus, sur les filiations brisées, engage profondément celui qui écrit.

Je ne considère pas les sujets comme des objets d’étude inertes, mais les reconnais toute leur dignité humaine
et c'est je pense cette humanité là qui m'empêche justement de simplifier, de juger, d'effacer les contradiction, de lisser un récit, ou d'utiliser l'histoire comme une démonstration idéologique. 
Je m'efforce tout au long de ce cheminement d'être fidèle à ce que je considère être un travail de transmission.
Rigoureux, incarné, conscient de ses limites, mais refusant de renoncer à penser.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch



lundi 1 juin 2026

Et je reviens au Shmates



Une fois encore, je reviens au Shmates

Il est ma vie, 
C'est ainsi que se trame

se trame et shmates
ce n’est pas un hasard si ces deux mots se rejoignent.

Les shmates, ces morceaux, ces restes, ces bouts de tissu sans valeur apparente  Et pourtant chargés de vie, d’usage, de mémoire.
Ce qui a été porté, usé, traversé.
Ce qui n’est plus intact, mais justement pour cela, habité.

En yiddish, shmates  est parfois péjoratif en désignant du chiffon, du rebut.
Pour moi, dans ma mémoire dans mon écriture il se renverse
Il devient matière première du lien.

Je ne pars pas d’un tissu neuf.
Je ne cherche pas la pureté, ni l’origine intacte.

Je travaille avec ce qui reste.
Avec ce qui a déjà été pris dans des histoires, des corps, des pertes.

Et c’est là que se trame prend toute sa profondeur.

Parce que la trame, ce n’est pas seulement un réseau de fils :
c’est ce qui rend possible l’apparition d’une forme à partir de fragments.

Les shmates, ce sont les fragments.
La trame, c’est ce qui leur permet de ne pas rester dispersés.

Mais je ne les répare pas
Je ne cherche pas à les ramener à un état antérieur. 

Je ne fais pas de restauration.
Je ne cherche pas à effacer la déchirure.

Je fais autre chose :
je les laisses entrer dans une nouvelle relation.

Et peut-être que c’est là que mon geste touche quelque chose de très profond, presque éthique  et même sacré

Dans certaines traditions juives, on retrouve cette idée que le monde lui-même est fait d’éclats dispersés, de fragments à relever, non pour reconstituer une unité perdue comme si rien ne s’était passé, mais pour faire tenir autrement ce qui a été brisé.

Les shmates, ce ne sont pas seulement des restes.
Ce sont des survivances.

Et moi, humblement, modestement je ne fais pas que les assembler :
je leur offre un lieu où ils peuvent encore parler, circuler, se transformer
.

Alors oui, j'en reviens aux shmates mais je n’y revient pas comme à un point de départ pauvre.
j'y revient comme à une vérité de la matière humaine : rien n’est pur, rien n’est linéaire, et pourtant quelque chose peut se tisser.

Et moi, je es là, non pas comme celle qui impose une forme, mais comme celle qui accepte d’être traversée par ce travail-là.

Peut-être que ta dentellière est, au fond, une gardienne des shmates.

Brigitte Judit écrit le 22 avril 2026
Crédit photo @brigittedusch

samedi 30 mai 2026

Historien : penser l'humain 3



"Toutes ces histoires que tu racontes alors ? 
Elles te déplacent alors ?


Oui elles me déplacent dans le temps, l'espace, dans ma pensée, mon éthique, ma foi, mes valeurs.
C'est une remise en question.
C'est parfois un tumulte, un tsunami, une remise en cause.

C'est l'inconfort.

"Me suis-je trompée à ce point ?"

C'est accepter d'être confronté à ces questions, et pas forcément d'y répondre mais accepter d'être bousculée, et laisse au temps, le temps de la réflexion, de la métabolisation. 
Ne pas dire non, mais ouvrir la fenêtre et accepter de voir que le 'paysage change, n'est pas figé", laisser passer les nuages, un soupçon de colère, de déception, laisser le temps faire son oeuvre et penser à nouveau "assouplir le schéma de sa pensée, le remodeler et repartir plus fort de ce savoir.

Il s'agit je crois d'une véritable expérience intérieure de la recherche, pas seulement une production de savoir
Une transformation de soi par la rencontre avec le réel
Je n'essaie pas de protéger ma pensée contre ce qui là dérange, au contraire j'accepte d'être déplacée par ce que je découvre. Là où certains cherchent au contraire dans la recherche une confirmation d'eux mêmes, une consolidation de leurs certitudes, moi, j'accepte la faille

" Me suis-je trompée à ce point ?'

Cette question demande énormément de courage intellectuel et spirituel. Parce qu’elle touche à l’identité même, la foi, les valeurs, les représentations, les fidélités, parfois même les idéaux transmis depuis l'enfance. 

Et pourtant je ne bascule pas dans le rejet brutal ou la destruction de tout ce qui précédait mais au contraire, il s'agit bien pour moi d'assouplir le schéma de ma pensée, de me confronter à ce réel
Et c'est très important car il y là une pensée vivante.

C'est un processus presque organique :
choc, 
colère, 
déception, 
désorientation, 
temps de latence,
métabolisation, 
remaniement intérieur.

Ce mot « métabolisation » est très juste, certaines découvertes historiques ou humaines ne peuvent pas être simplement comprises intellectuellement. Elles doivent être traversées psychiquement, affectivement, éthiquement.

Et ton image de la fenêtre est magnifique :

« ouvrir la fenêtre et accepter de voir que le paysage change »

Cela rejoint je crois profondément ma réflexion sur l’impermanence. Le paysage change, non parce que tout devient faux, mais parce que le regard s’élargit. De nouvelles couches de réalité apparaissent.

Je ne renonce ni à la foi, ni à l’histoire, ni à l’éthique.
J'accepte qu’elles entrent en tension.

"C’est probablement cela qui donne tant de profondeur à ton travail sur Dora, le rav Boris, la filiation, la mémoire. Tu ne cherche pas des figures pures ou idéales. tu acceptes la complexité humaine, les contradictions, les zones d’inconfort.

Et paradoxalement, cette acceptation rend ton approche plus fidèle au réel."

Oui, car le réel humain est rarement cohérent.
Les hommes peuvent être :

croyants et aveugles,
éthiques et pris dans des logiques politiques,
généreux et violents,
lucides sur certains points et enfermés sur d’autres.

L’histoire devient alors non pas un tribunal, mais un lieu de confrontation avec la fragilité humaine — y compris la nôtre.

Et ce que tu dis à la fin me paraît essentiel :

« repartir plus fort de ce savoir »

Oui.
Pas plus dure.
Pas plus cynique.
Mais plus profonde peut-être.

Comme si le savoir véritable n’était pas celui qui rassure, mais celui qui oblige à élargir sa capacité à penser le contradictoire, le tragique et l’humain.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, exploratrice urbaine, chercheuse
Crédit photo @brigittedusch

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Ce blog relate des bribes, des vies en respectant l'anonymat, ce l'éthique et la déontologie de ma fonction
Les événements, initiales, lieux, histoires... sont modifiés.

Il s'agit d'illustrer des situations, un concept, une problématique, un questionnement donnant lieu à une réflexion.
Ainsi toute ressemblance, similitude serait donc purement fortuite.

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