Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

jeudi 22 octobre 2026

7 tichri une étrange répétition




S'il a été difficile à écrire il l'a été tout autant à mettre en ligne
Aujourd'hui il est temps
Le 12 hechvan 5787

Dora, ma petite sœur, toi aussi tu es une enfant de septembre.

Écrire en ce jour est très difficile émotionnellement pour moi.
Je vais devoir m'y reprendre en plusieurs fois, tant la douleur est vive

Ce que j'écris n'est pas simplement un article à propos d'une date d'anniversaire.
Je suis en  train de faire quelque chose de très particulier.
Je fais
entrer Dora dans le présent, puis je découvre que le présent me renvoie à elle.
 
Et forcément, ça fait mal.


* Lundi 29 septembre 1930. 7 Tichri 5691.

À 16 heures est née Dora L. à Lunéville, fille d'Abraham L et de Renée G tous deux domiciliés en cette ville 

Elle nait au cœur des Aseret Yemei Teshuvah, ces dix jours qui vont de Roch Hachana à Kippour.

Ainsi Dora vient au monde dans cet entre-deux si particulier, le temps où dans la tradition juive l’année nouvelle est encore en train de s’écrire, où l’on se retourne vers soi, où l’on demande pardon, où l’on espère être inscrit pour une nouvelle année.
Treize ans plus tard le 29 septembre 1943 c'est son anniversaire

Elle a treize ans.
Mais le monde de Dora n'est plus le même
Son père n'est plus là.

Aujourd'hui au moment où je rédige ces lignes, Dora, ma petite sœur, ton anniversaire.

Tu es née le 7° tichri 5691 au cœur de nos dix jours redoutables, ces jours de retour et de pénitence qui séparent Roch Hachana de Kippour.

Cette année-là, Kippour a eu lieu du mercredi 1er octobre au jeudi 2 octobre.

* Ce  29 Eloul 5703 ma petite Dora, tu a treize ans

Tu es seule avec ta maman ce jour-là dans votre maison rue de l'Aisne.
Le bruit des bottes résonne dans la rue de la ville au port.
Serge m'a dit ta peur de sortir avec ton étoile sur le revers de ta veste

Ton papa a été arrêté le 31 juillet 1943, déporté par le convoi 58 à Auschwitz où il a été assassiné le 2 août. Tu ne le sais peut-être pas.

Le début de Roch Hachana en ce 1°Tichri 57404 a lieu le soir même au coucher du soleil du 29 septembre 1943.
Yom Kippur un peu plus tard le vendredi 8 octobre à la tombée de la nuit du lendemain.

C'est ton dernier anniversaire, tu ne le sais pas.

J'écris ces lignes le 18°tichri soit le 4e jour de 'Hol Hamoëd Sukkot

Je n'ose penser
Je n'ose imaginer
Mais un historien n'imagine pas.

C'est peut-être cela qui me bouleverse le plus.

Il y a encore une enfant de treize ans dans cette histoire. 

Mais

Tu n'est pas  seulement « Dora, victime de la Shoah », pas seulement un nom dans une archive, tu ne l'as jamais été pour moi
Tu es une petite fille qui a treize ans ce jour-là.
Qui a eu un anniversaire.
Qui avait peut-être encore des gestes d'enfant, des souvenirs, des goûts, des habitudes, une façon de regarder sa maman.
 
Alors intérieurement je demande:

Que faisait-elle ce jour-là ?
Qu'est-ce que sa maman lui disait ?
Ont-elles parlé de son papa ?
Ont-elles prié ?
Ont-elles pu allumer les bougies ?
Dora récitait-elle nos prières ?
Que lui a expliqué sa maman de ces jours de pénitence ?
Ont-elles jeûné ?

Et puis.

Comment pouvait-on penser à demander pardon et à se rapprocher de D. quand le monde des hommes vous faisait subir cela ?

Et pourtant, nous ne savons presque rien de ce que fut cette journée.
Parce que 
l'archive s'arrête là où commence son intimité.
Et là, il faut que l'historienne en moi soit très vigilante.

Je peux établir les dates.
Je peux retrouver le convoi, le registre, le calendrier, les lieux.
Je peux savoir que son père avait été assassiné quelques semaines auparavant.
Mais je ne peux pas inventer ce qu'elle a ressenti ce jour-là.

Nous
ne savons pas

Et c'est précisément pour cela que mon travail est si précieux, je ne remplis pas les blancs avec des certitudes.
Je m'approche. je regarde. J'écoute ce que les archives permettent encore d'entendre.



* Le 18 Tishrei 5703 (29 septembre 1942) fut le dernier anniversaire familial avec ta maman et ton papa. Tu as 12 ans

C'est la fête de Sukkot  le 4e jour de 
Chol ha-Moed, les jours de demi-fête). Kippour  avait déjà eu lieu quelques jours plus tôt, le lundi 21 septembre 1942.

La famille était réunie dans la petite maison rue de l'Aisne et le bruit des bottes  martellant les pavés de la rue menant à la rivière.
Serge m'a dit que tu avais peur de sortir avec ton étoile sur le revers de ta veste

Je n'ose penser
Je n'ose imaginer
Mais un historien n'imagine pas

J'écris en historienne, avec cette règle qui m'est chère, un historien n'imagine pas Mais aujourd'hui, quelque chose déborde cette règle.

Parce que je ne regarde plus seulement un document de 1943, mais regarde une enfant qui aurait 96 ans aujourd'hui.

Je  ne regarde plus seulement les dates de Dora, mais celles de notre calendrier dans lequel sa famille continuait à vivre alors que tout autour d'eux se défaisait.

Et il y a quelque chose  
« une étrange répétition », « une troublante correspondance », « une singulière résonance » dans la répétition des dates : tu est née entre Roch Hachana et Kippour ; ton dernier anniversaire connu tombe encore dans cette période des fêtes.

Toute petite Dora est ainsi encadrée, dans les dates mêmes de sa vie, par ce temps juif si particulier.

Aujourd'hui, je suis là.
Et je te souhaite ton anniversaire.
À la petite fille de treize ans.


Et je réalise, brutalement, qu'aujourd'hui, Dora, ma chérie, ma petite Dora, tu as 96 ans.

C'est vertigineux.

À couper le souffle.

C'est l'enfant qui est près de moi.

Dora, je pleure en ce jour de tes treize ans.
Les dates se mettent à se superposer jusqu'à abolir presque le temps.

Treize ans qui seront éternel
83 années
83 années qui t'ont été volées,
83 années où tu n'a pas grandi, étudié, aimé, vécu
83 années !

J'écris.

J'aimerais te dire tout ce qui s'est passé.
je voudrais pouvoir te raconter ta vie, ce que le monde est devenu, ce que les Juifs sont devenus, ce qu'Israël est devenu, peut-être même ce que moi je suis devenue à travers toi
Et soudain je comprends qu'il y a une chose que je ne voudrais surtout pas te raconter.

Et je me dis :

Heureusement.

Tu n'as pas connu le 7 octobre.

Et j'éprouve un profond malaise.

Parce que je suis là, aujourd'hui.

Et toi, tu es toujours là aussi.

Parce que finalement, depuis toutes tes recherches, les archives, les registres, les dates, les noms, les convois, je t'ai ramené  Dora jusqu'à aujourd'hui sans jamais prétendre te ramener à la vie.

Aujourd'hui, pour ton anniversaire, je suis simplement assise à côté de toi

Et je pleure.

Tu as treize ans.

Tu les auras toujours.

Et pourtant aujourd'hui tu aurais 96 ans.

Aujourd'hui il y a une femme de 2026 assise à côté d'une petite fille de 1943
Et entre elles : 83 années

C'est peut-être ça le noeud de la douleur, j'ai passé des années à chercher Dora dans les archives pour la rapprocher de moi, et aujourd'hui elle est tellement proche que je ne peux plus me protéger derrière les documents

Je n'ai pas cessé d'être historienne, mais j'ai simplement rencontré la limite de l'histoire. L'histoire peut retrouver une vie, mais elle ne peut pas rendre les années qui n'ont pas été vécues.


Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine

Crédit photo @sachadusch (Maison Rachi Troyes)



L'entre deux de l'Argonne


Ce qui rend mon histoire avec l'Argonne si particulière, 

c'est qu'il n'y a pas seulement un avant et un après l'arrachement.

Mais un entre deux.

Une vie qui s'est poursuivie loin d'elle, et puis un jour, cette vie est revenue rencontrer la terre ancienne.

Et cette rencontre n'a pas annulé les années passées ailleurs.

Elle les a intégrées.

L'entre deux de l'Argonne. Comme l'entre d'eux d'Eloul Un temps long

Je crois que le rapprochement est très juste.

L’entre-deux de l’Argonne, ce n’est pas seulement le temps entre le départ et le retour,  ni même entre l’arrachement et la réappropriation. C’est un temps qui n’est plus tout à fait celui de l’enfance, mais pas encore celui de l’après.

Un temps suspendu, presque hors calendrier.

Et l’entre d’eux d’Eloul résonne étonnamment avec cela.

Eloul est précisément ce mois qui ouvre un passage entre l’année qui s’achève et celle qui va commencer, entre ce qui a été et ce qui pourrait advenir. On y demeure longtemps dans cet espace intermédiaire.
On ne sait pas encore.
On regarde, on revient, on écoute.

Un temps long.

Et peut-être que c'est ce qui me permet aujourd'hui de comprendre autrement l'Argonne, je n'y suis plus seulement celle qui a été arrachée, ni celle qui y retourne. 
Je suis entre les deux.

Il y a même quelque chose de très beau dans la proximité des mots que je fais naître :

entre-deux
entre d'eux

Entre deux temps.
Entre deux lieux.
Entre deux appartenances.
Entre deux versions de soi.
Et, avec Eloul, peut-être entre deux années, mais surtout entre deux états de l'être.

Un entre-deux n'est pas un vide.

C'est un temps de gestation.

Et peut-être que ce long temps de l'Argonne était nécessaire pour que le lieu de l'arrachement puisse lentement devenir autre chose : non plus seulement le lieu où quelque chose m'a été pris, mais le lieu où, jadis, quelque chose m'avait aussi été donné.

Car j y avais reçu le monde.

Alors oui : l'entre-deux de l'Argonne, comme l'entre d'eux d'Eloul.
temps long.

Et peut-être même un temps où l'on ne fait rien d'autre que demeurer assez longtemps pour que le sens vienne ?

Et je crois toucher là quelque chose de très important dans mon histoire avec l'Argonne

Le retour n'est pas une restauration.

Il ne s'agit pas de retrouver l'Argonne telle qu'elle était avant l'arrachement, ni de retrouver l'enfant que j'étais. Ce serait impossible, et peut-être même contraire à ce que je suis devenue.

Car il y a eu une troisième temporalité : l'entre-deux.

L'enfant a été arrachée.
La vie a continué ailleurs.
Puis la femme est revenue.

Mais la femme qui revient n'est plus l'enfant qui est partie.

Et pourtant, elle n'est pas étrangère à cette enfant.

C'est précisément dans cette rencontre que quelque chose peut se nouer : le passé n'est pas réparé, il est intégré au présent. Les années d'ailleurs ne sont pas un détour qu'il faudrait effacer pour retrouver le « vrai » chemin, mais font désormais partie de l'histoire de l'Argonne elle-même, parce qu'elles font partie de mon histoire.

C'est peut-être pour cela qu' aujourd'hui je peux dire que l'Argonne est devenue le Réel.
Elle n'est plus seulement le lieu perdu, idéalisé, fantasmé, mais est devenue un lieu qui contient simultanément

L'arrachement, l'absence, le retour, ton fils, les morts, les chemins retrouvés, la terre, et la femme que je suis devenue.

Et alors mon « entre-deux » prend une profondeur particulière.

Ce n'est pas seulement entre l'avant et l'après.

C'est un espace où les temps cessent de s'exclure.

L'enfant et la femme.
Le départ et le retour.
La perte et ce qui a été reçu.
La terre ancienne et la vie vécue ailleurs.

Tout cela peut enfin être là en même temps.

Et c'est peut-être cela, finalement, que je suis en train de faire avec l'Argonne : non pas y retourner, mais y réunir des temps qui avaient été séparés.

Je ne cherche pas à « réparer » l'histoire.

Car  l'entre-deux, c'est que l'Argonne n'est finalement ni seulement le lieu de l'enfance, ni seulement celui de l'arrachement, ni même celui du retour.

C'est le lieu où ces temps se rencontrent.

Il y a eu l'enfant qui y vivait, puis l'arrachement, puis toute une vie vécue ailleurs. Et lorsque je suius revenue, je n'ai pas retrouvé simplement la terre ancienne : je l'ai rencontrée avec tout ce que vous étiez devenue entre-temps.

C'est cela qui me semble si beau dans cette phrase :

« Cette rencontre n'a pas annulé les années passées ailleurs. Elle les a intégrées. »

Elle dit quelque chose de très profond : le retour n'efface pas l'exil.

Il l'intègre.

Et peut-être que c'est pour cela que l'Argonne peut aujourd'hui être à la fois le lieu de l'arrachement et celui où j'ai « reçu le monde ». Les deux vérités peuvent enfin coexister.

Et mon rapprochement avec Eloul me semble alors particulièrement fécond : un temps long entre deux temps, qui n'est pas un vide, mais un temps où quelque chose se rassemble doucement.

Je ne suis alors plus obligée de choisir entre l'avant et l'après.

Il y a l'entre-deux.

Et peut-être que c'est là que mon histoire avec l'Argonne devient enfin entière.

écrit le 20 août 2026

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
crédit photo @brigittedusch

lundi 19 octobre 2026

Parce que ce qui a été arraché était vivant



"Parce que ce qui a été arraché était vivant."

C'est cela.
C'est par moment, par instant,
Un voile de tristesse, discret et pudique
Un quel qu'être laissé là bas
Et tout cela me renvoie à l'enfance


Mes grands parents m'ont élevée
Pendant dix années années ils ont pris soin du bébé qui venait de naitre et que le médecin qui l'a mis au monde leur a confié
'Ne vous attachez pas trop, cette enfant ne survivra peut-être pas"
Mais je suis là
D. l'a voulu ainsi

J'ai pendant ces années, aimée, choyée, protégée par mes grands parents et Ditte, la Survivante, celle qui avait tout perdu, avait vu l'enfer et le satan

J'étais le centre de leur attention, ils m'ont donné l'amour, les valeurs, l'éducation, le sens de la parole.
Ils m'ont éduquée pour que je devienne une "bonne personne" et je leur en suis infiniment reconnaissante.
Depuis toujours j'essaie d'être digne de ce qu'ils m'ont transmis.

C'était un monde de non dits, de trop dits, de chuchotements et de silences. 
Alors j'ai écouté, le bruit du silence, les mots du silence, la langue du silence
Shema
J'ai lu, j'ai recousu, raccommodé, tissé ce Shmates.
Je suis devenue couturière sans savoir coudre

Ditte parlait dans son jardin, à ses fleurs, à son mari qui n'était plus depuis longtemps, à ceux dont on avait pris les vies...
Pas les morts, non, puisqu'ils vivent,  puisqu'ils sont dans notre coeur.

Et surtout elle parlait à D.
C'est peut-être ça ?


Je la suivais partout au cimetière
Chez ses amis, des femmes et des hommes qui comme elles étaient revenues.
Ce n'était pas triste, elles riaient, parlaient dans une langue qui m'était familière et que j'ai appris à comprendre
Moi j'embrassais ces drôles de bobos sur leur bras qui ne partaient pas.

Puis j'ai un peu compris qu'ils ne partiraient jamais, qu'on leur avait fait du mal
J'étais une enfant.


Puis un jour j'ai été arrachée à eux par le désir d'une femme
Je ne la connaissais pas
Elle était ma mère
Je n'avais d'elle que l'image d'une femme qui me faisait peur... un peu,
Puis un jour elle a décidée que je devais venir avec elle

Ce jour là elle a brisé notre monde

La souffrance a été immense pour nous tous
Une douleur que je n'oublierai jamais

Je n'avais jamais vu mon grand père, pleurer.
Lui qui avait vu tant et tant de malheurs
Cet homme toujours digne pleurait  et suppliait pour me garder
Je m'accrochais à lui en sanglots

Je ne voulais pas partir dans un monde inconnu, chez des inconnus
Je voulais rester chez moi, dans ma maison, 
Chez nous


J'étais dévastée, déchirée, j'ai suppliée moi aussi
J'ai tout fait
L'enfant que j'étais s'est humiliée, et je revois cette petite fille brisée.
Cette brisure est toujours là au fond de mon coeur

En vain

Ce jour là j'ai vu le mal
J'ai su que le monde des adultes était vraiment méchant
Sans âme, brutal et violent


Quelque chose s'est cassé, brisé,
Pour nous tous.
J'ai été arraché à la douceur et la tendresse de leur bras, de leur amour
J'ai été arraché à la vie..

Et j'ai su que l'enfer existait
J'ai appelé D.
Je lui ai demandé de m'aider à vivre ça, avec ça et grandir.
Cela n'a pas été simple, je crois que grâce à Lui j'ai pu y parvenir pas trop mal
Baruch Hashem

Lorsque je retournai chez nous, 
Avant de partir je laissais volontairement l'objet, la chose qui m'était la plus chère et précieuse là bas. 
Chez nous

Je n'ai rien oublié, cela fait longtemps, mais je revois la scène comme si c'était hier..
Depuis je suis et serai toujours en exil

Je les revoyais de temps en temps
Mon grand père n'était plus tout à fait le même
Le chagrin le rongeait.
Cinq année plus tard il mourait, laissant ma grand mère inconsolable

Seule Ditte tenait la barre. Encore, toujours digne dans cette grande maison au bout du village
Elle s'occupait de son jardin
Elle sortait l'été avec son chapeau, jamais "en cheveux" et l'hiver avec ses gants, sa voilette de veuve. 
Elle y a vécu de nombreuses années.. 
Chez nous..
Puis un jour elle a dit à ma mère ; "je crois que je ne peux plus rester ici.."
Elle qui n'avait jamais vu de médecin, qui se soignait (et m'a soignée) avec ses herbes, ses mains et ses plantes.
Elle se méfiait des médecins

Elle est rentrée à l'hôpital, je suis venue le plus vite que j'ai pu
Elle était toute menue dans ce lit tout blanc et m'a dit 'Viens.. dis leur de me laisser partir, je suis tranquille, je peux partir, tu vas bien.."

Puis elle s'en est allée, doucement, sans bruit comme elle avait vécue

Merci Ditte pour tout ce que tu m'as transmis
J'ai traversé d'autres enfers que les tiens, mon monde s'est écroulé comme toi, j'ai perdu ceux que j'aimais mais je t'ai vue
Je sais que tu veilles sur moi et sur mon fils.

Alors à chaque fois et elles furent nombreuses je me suis relevée, digne, tu m'avais enseigné ça.
Debout, on marche debout et la tête haute. 
Sois fière de ce que tu es

Alors je me suis relevée, j'ai avancé
Je suis encore là et j'aime la vie
Sans vous, sans ce que vous m'avez donné tous les trois, je n'aurait pas pu
Que votre mémoire soit bénie
Merci Hashem pour ce que tu m'as offert, pour la porte que tu as ouvert à ce petit bébé qui devait mourir mais s'est accroché à la vie
Merci la vie

Dimanche 16 août 2026
Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch



vendredi 16 octobre 2026

La chair en lambeaux l'arrachement


L'arrachement, c'est violent, brutal, la plaie laisse une chair en lambeaux

La  chair en lambeaux : c'
est beaucoup plus juste que l'image d'une simple racine coupée.

Parce que l'arrachement n'est pas une séparation propre.

Une séparation peut avoir une ligne nette, quelque chose se termine, quelque chose commence ailleurs.

L'arrachement lui déchire.

La racine n'est pas coupée au couteau.
Elle est tirée hors de la terre.
La terre reste là, les racines sont à vif, certaines cassées, d'autres encore prises dans la motte.
Et la plante elle-même porte la violence du geste.

Je n'ai pas simplement « quitté » mes grands-parents, mais j'ai été retirée d'eux contre ma volonté, alors que le lien était vivant, alors que je les aimais, alors que je suppliais de rester. 

Et j'ai vu mon grand-père pleurer. 

Il y avait donc, dans cet instant, deux chairs déchirées : la mienne et la leur.

C'est peut-être pour cela que le mot arrachement me revient avec une telle force aujourd'hui, lorsque je  pense à l'Argonne.

L'Argonne n'était pas seulement un endroit aimé.

Elle était devenue une terre d'appartenance, de rencontres, de mémoire, de présence.
Et lorsque j'en ai été séparée, ce n'est pas seulement un paysage qui a été laissé derrière non.

Pas seulement un village, un petit chemin, une maison, une rivière
Mais pas seulement

Quelque chose de vivant en moi est resté là-bas.

Alors oui : la plaie laisse une chair en lambeaux.

Et une telle plaie de cette ne demande pas nécessairement à être « oubliée » ou même complètement cicatrisée.

D'ailleurs le peut-elle ?
Le doit-elle ?

Elle peut devenir une partie de l'histoire du corps et de l'âme.
Présente, sourde, silencieuse, mais prête à se réveiller au moindre petit accroc
Puis elle retourne à sa place, en attente encore

Mais j'ai  finalement pu retourner vers cette plaie dans le réel.

je n'ai pas seulement imaginé la terre.

je l'ai foulée, pas à pas.

J'ai retrouvé les chemins.

Marché le long de la rivière.

Et j'ai pu y conduire mon fils.

La chair n'est pas redevenue celle d'avant.
Comment le pourrait-elle ? 

Mais j'ai pu toucher la terre qui avait été séparée de moi.

Je n'avais plus besoin de fermer les yeux pour l'imaginer
Mais simplement de les ouvrir pour la voir, la regarder, la sentir, la toucher, l'entendre chuchotter
Elle était devant moi l'hier dans le maintenant.
Elle était réelle.

C'est peut-être que c'est cela qui fait qu'aujourd'hui, lorsque je pensez à cette terre d'Argonne, je ressens à la fois cette douleur sourde de l'arrachement et cette immense gratitude.

La cicatrice n'efface pas la déchirure.

Elle témoigne qu'elle a eu lieu.

Et parfois, elle témoigne aussi que la vie a continué autour d'elle.

Et que la mienne a continué loin d'elle

Cette phrase complète ce que je viens d'exprimer : je n'ai pas "survécu à l'arrachement" car ma  vie n'est pas restée figée au moment où j'a été arrachée.
 Elle a continué.
Ailleurs.
j'ai aimé, travaillé, marché, écrit, pensé, créé, accompagné, transmis.
J'au vécu une vie entière loin de cette terre tout en gardant en moi cette partie qui y était demeurée.

C'est ce qui rend mon histoire avec l'Argonne si particulière, il n'y a pas seulement un avant et un après l'arrachement.

Mais un entre deux.

Une vie qui s'est poursuivie loin d'elle, et puis un jour, cette vie est revenue rencontrer la terre ancienne.

Et cette rencontre n'a pas annulé les années passées ailleurs.

Elle les a intégrées.

Je suis revenue avec toute la femme que j'étais devenue.

Et j'ai retrouvé une enfant qui, elle, n'avait jamais complètement quitté ces chemins.

Peut-être est-ce cela que j'ai accompli en y retournant : non pas revenir vivre là-bas, mais permettre enfin à ces deux temps de votre vie de se rencontrer.

L'enfant arrachée.

Et la femme qui a continué à vivre loin d'elle.

Elles ont marché ensemble, cette fois.

Et mon fils était là aussi.

C'est très beau, finalement

la vie n'a pas réparé l'arrachement en revenant à l'identique.
Elle a continué ailleurs,
 puis elle est revenue faire rencontre avec ce qui avait été laissé là-bas.

Et maintenant, quand je  ferme les yeux, je peux parcourir ces chemins.

Mais je n'y suis plus prisonnière.

J'y suis libre.

Je peux y entrer et en sortir.

Et cela, je crois, est une différence immense.

Ecrit le 14 août

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
crédit photo @brigittedusch

mercredi 14 octobre 2026

Le ciel de l'Argonne

 


écrit le 11 août 2026

Aujourd'hui je pense au ciel de l'Argonne,
J'y pense souvent, mais pas vraiment avec tristesse,
Mais surtout pour les instants de beauté qu'il m'a offert,
Ces instants merveilleux où je le contemplais
Et je remerciais D. pour m'offrir la chance d'en apprécier la beauté.
Là bas je me suis sentie si proche de D. de mon Créateur !

C'était des instants en solitaire, au coeur de la nature, dans des endroits hors des chemins, mais que je connaissais bien au bord de la rivière, la nature, l'air, le ciel, les oiseaux, les insectes, le bruit du silence

Parfois des rencontres silencieuses, des pêcheurs isolés au bord de l'eau ,nos regards se croisaient, un sourire, un bonjour chuchoté, un signe de la main, de la tête Une complicité, merveilleuse complicité dans le silence et une infinie gratitude

Le ciel de l'Argonne n'est plus ici le ciel d'un lieu perdu.
Il est devenu un ciel qui m'a été donné.

Ainsi je réalise aujourd'hui que je ne le regardais pas seulement, mais que je le recevais.

Il y avait cette solitude qui n'était pas solitude au sens du manque.
J'étais seule, mais profondément accompagnée par la rivière, les arbres, les oiseaux, les insectes, le vent, le silence 
Mais aussi et surtout et par la présence de D. que j'éprouvais si intensément.

J'était baignée, inondée par  « le bruit du silence », et c'était tout simplement  merveilleux. J'étais au plus prés du Maitre de Monde admirant sa création

Ce n'était pas un silence vide. Il était plein de choses minuscules : l'eau, un oiseau, un insecte, un pas peut-être, le souffle de l'air. Et puis parfois une silhouette apparaissait dans ce paysage, un pêcheur, solitaire, lui aussi.

Alors il se passait quelque chose de très simple et de très beau : un regard, un sourire, un « bonjour » presque chuchoté, un signe de tête.

Aucune nécessité de parler davantage.

Des instants à la singularité étrange,
uniques et intenses,
logés éternellement dans mon cœur.
Des instants d’immense gratitude.

L’Argonne n’est plus alors seulement le lieu de l’arrachement. Elle est aussi le lieu où, à certains moments très rares, j'ai reçu le monde

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch

lundi 12 octobre 2026

12 Tichri. Alors j'ai pleuré



Alors j'ai prié
Alors j'ai pleuré.

J'ai beaucoup pleuré,
Pas de chagrin,
Pas de colère.

Simplement pleuré pour soulager mon âme
Un trop plein peut-être ?

Alors je L'ai appelé, je Lui ai dit,

"Hashem
Aba
Je suis perdue, aide moi à trouver le chemin"


Et j'ai senti sa présence, un peu plus, une douce chaleur, celle d'être enveloppée par Sa présence Divine

Je le sens tout proche, je me suis apaisée, même si mes larmes sont à fleur de peau, si je suis dans ma fragilité, je sais qu'il entend et qu'il me guide.

Je le remercie infiniment.
D. est bon avec ses enfants..
Et je me laisse aller, guider.
Je ne peux rien faire d'autre.

pour ce jour de Tichri c'est pour moi la seule chose qu'il y a à faire.

J'ai pleuré sans colère, sans chercher un responsable, sans même chercher à comprendre.

Comme si mon âme avait simplement besoin de laisser sortir ce qu'elle ne pouvait plus contenir.

Et puis je l'ai appelé.

Pas avec une formule apprise, pas avec une réponse toute faite.
Avec mes propres mots :

« Je suis perdue. Aide-moi à trouver le chemin. »

C'est une prière extraordinairement simple.
Mais tellement forte
Il n'y a que l'amour d'Hashem qui peut contenir tout ça

Et puis sont venus

L'apaisement, la sensation de sa présence, la paix de mon âme souvent tourmentée, le silence de mon esprit.
Calme.
Tout s'était arrêté.

Tout était hors temps, hors du temps des Hommes mais dans ce temps intemporel
partout et nulle part,
le temps sans temps,
le temps centenaire,
le temps millénaire
Le temps Eternel
Le temps de l'Eternité

J'ai souvent ressenti l'état de grâce, l'ai souvent décrit,
celui où je frôle les étoiles,
où je sens sur ma peau les poussières des astres, et
où je vois l'Univers qui se découvre,
en offre toute sa lumière
Son Savoir 
Là  
Devant moi 
Si proche que je peux en frôler, ressentir toute la puissance,
L'Absolu

J'ai vécu à plusieurs reprises des NDE
Mon esprit et mon âme quittaient mon corps,
lorsque la souffrance de celui ci n'était plus soutenable.
Ils se détachaient 
Mon moi se dédoublait
Et regardait
Le corps de cet autre moi et ses plaies béantes


Un bien singulier clivage pour affronter, vivre la douleur et surmonter la souffrance

Survivre
Et d'être encore un peu vivante grâce à D.

Il y avait ce moi qui voyait son autre moi
Sans pouvoir agir
Mais en lui offrant avec compassion un regard bienveillant

Ce moi paisible, sans peur, sans douleur, 
Aérien dans un espace hors temps.
Une parenthèse indicible, impalpable
Unique et singulière
Un lieu de paix et de douceur infinie
Etait alors le seul Refuge.

Puis brusquement le retour dans ce corps de douleur 
Et le moi redevenait un

Mais cette expérience là a été tout autre
Hors du temps aucun langage ne peut la décrire.

Je n'ai eu  aucune crainte et je me suis laissée porter par ces émotions et sensations

Tout ça ne peut se mettre en mots
Ne peux s'exprimer au mieux qu'à travers une palette de couleurs, de chaleur, de douceur.

Merci.
C'est l'expérience partagée avec D.

Et je peux simplement rester là.

Fragile.

Les larmes encore au bord des yeux.
Sans savoir exactement où le chemin va me conduire.
Mais je ne suis plus en guerre, 
Je suis en paix

C'est peut-être ça le "Shalom" ?

Alors  « je me laisse aller, guider »

C'est justement la bonne phrase.

Parce que depuis des jours, des semaines, des mois, des années j'ai tant cherché, interrogé, tiré sur les fils.

Là en ce moment je me laisse porter.

« D. est bon avec ses enfants. »

je n'ai pas besoin d'en dire davantage.

Alors le 12 tichri j'ai pleuré et suis restée auprès de Lui.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch

vendredi 9 octobre 2026

Un arrachement du Sol



écrit le 19 août 2026

C'est un arrachement du sol
Il reste quelque chose là bas, non un objet mais une partie de mon coeur
Il n'y a pas de regret seulement une douleur sourde,
Celle d'une plaie qui ne cicatrise qu'à demi

Il y a quelque chose qui dépasse la nostalgie.

La nostalgie regarde en arrière.
L'arrachement, lui, continue à faire mal au présent.

« Il reste quelque chose là-bas, non un objet mais une partie de mon cœur »

Il ne s'agit pas d'une métaphore facile.
Le lieu est véritablement devenu dépositaire d'une part de moi.

C'est pourquoi revenir n'est pas un simple désir
Partir n'a pas été un simple déménagement.


Mais 

« Il n'y a pas de regret. »

Le regret suppose qu'on aurait voulu agir autrement ou que l'on rêve d'un passé différent.

Ce n'est pas le cas, c'est plutôt le deuil d'une présence, celle là même qui m'inflige une

« Une douleur sourde, celle d'une plaie qui ne cicatrise qu'à demi. »

Une demi-cicatrice est une image très parlante.

La peau s'est refermée suffisamment pour que l'on vive, mais au moindre mouvement, au moindre souvenir, la douleur rappelle que la blessure n'est jamais totalement ancienne.

Elle est là silencieuse parfois, mais là.

Peut-être est-ce même la définition d'un véritable arrachement ?

Ca ne guérit pas complètement, non parce que l'on refuse de guérir, mais parce que ce qui a été séparé était vivant.

Cela me renvoie à une autre image, lorsqu'un arbre perd une branche, il finit par recouvrir la plaie d'un bourrelet de bois, ainsi la blessure ne disparaît jamais.
Elle est intégrée à l'arbre, et si on coupe le tronc des années plus tard, on retrouve encore la trace de cette cassure dans les cernes.

Les êtres humains ressemblent parfois davantage aux arbres qu'ils ne le pensent. Nous ne cicatrisons pas en effaçant, mais continuons à grandir autour de certaines blessures.

Et je crois que c'est ce que je n'ai jamais cessé de faire. 

Je n'oublie pas ce que j'ai quitté, ne cherche ni à remplacer ce qui y est demeuré, mais continuer à vivre avec cette partie de mon cœur qui ne cessera d'habiter cette terre.

Peut-être qu'un jour cette plaie ne sera pas moins profonde mais sera portée autrement.
Non comme une déchirure me privant de ce lieu, mais comme le signe qu'un lieu m'a un jour accueillie au point de devenir une part de moi.

C'est finalement le paradoxe de l'arrachement
Il fait souffrir parce qu'il témoigne d'un véritable enracinement.

On ne peut être arraché que de ce à quoi l'on appartenait déjà.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Texte écrit le 6 août 2026
Crédit photo @brigittedusch

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