Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

lundi 21 septembre 2026

Labyrinthe 8 le transfert




J'ai abordé précédemment la notion de transfert et de contre-transfert, concepts essentiels pour le psychanalyste sans lesquels l'analyse ne pourrait advenir.

Qu'en est-il pour l'historien ?

Cette question, je me la suis posée il y a longtemps déjà alors que j'étais étudiante en histoire. Moderniste, je travaillais alors sur les Dames de la Fronde. Au fil de mes recherches et de mon écriture s'est lentement dessinée une curiosité, un attrait pour certaines d'entre elles, au point que j'ai choisi de consacrer ma thèse à la Duchesse de Longueville.

Ce choix était-il purement scientifique ? Sans doute pas. Aucun sujet de recherche ne naît ex nihilo. Derrière l'objet d'étude se cache toujours une rencontre. Une sensibilité particulière, une question qui nous habite, une résonance dont nous ne percevons pas toujours immédiatement la nature.

La psychanalyse nous enseigne que le transfert est inévitable. Il ne constitue pas un obstacle à la compréhension ; il en est la condition. Encore faut-il en avoir conscience.

L'historien n'échappe pas davantage à cette réalité. Il entre dans les archives avec son histoire, ses lectures, ses valeurs, ses blessures parfois, ses interrogations toujours. Certaines figures du passé l'interpellent davantage que d'autres. Certaines vies le retiennent, l'émeuvent, le poursuivent. Pourquoi celles-là et pas d'autres ?

La question mérite d'être posée.

Car derrière le choix d'un sujet se dessine souvent en filigrane le portrait de celui qui le cherche.

Je crois que cette réflexion  est quelque chose d'important pour mon Éthique de l'historien.

Je ne cherche en aucun cas à psychanalyser les morts, je ne cherche pas non plus à transformer l'histoire en analyse. mais je pose une question rarement formulée avec autant de franchise :

Pourquoi cet homme ?

Pourquoi cette femme ?

Pourquoi cette archive ?

Pourquoi cette vie me retient elle au point que je lui consacre des années ?

La réponse n'est jamais uniquement méthodologique.

Et lorsque je reprends mon parcours, de la Duchesse de Longueville à Dora, de Dora à Boris, de Boris aux poilus, puis à la filiation et à la mémoire, il se dessiner une remarquable continuité. Mon attirance pour des êtres placés à des points de rupture : La Fronde, la guerre, l'exil, les filiations brisées, les silences, les survivances.

Comme si mon propre questionnement trouvait là des interlocuteurs à travers les siècles, non pour abolir la distance historique mais pour entrer en dialogue avec elle.

Et c'est peut-être là que ma réflexion rejoint le labyrinthe, car l'historien croit parfois chercher un personnage du passé, puis il découvre qu'il est également en train d'explorer les raisons profondes qui l'ont conduit vers lui.

Non pour se contempler lui-même, mais pour comprendre ce qui, dans cette rencontre, produit du sens. C'est une démarche exigeante, car elle demande à la fois la rigueur de l'historien et la lucidité du psychanalyste.

Je vais même aller jusqu'à cette hypothèse :

Le transfert de l'historien n'est pas un défaut de sa recherche. Il devient un risque seulement lorsqu'il demeure inconscient. Reconnu, pensé et travaillé, il peut au contraire constituer un précieux outil de compréhension, à condition de ne jamais se substituer aux sources.

Celle ci s'inscrit très naturellement dans ce que je développe depuis le début : une histoire profondément humaine, consciente de ses limites, de ses affects, de ses résonances, mais qui ne renonce jamais à la rigueur ni à l'exigence de vérité.

Je pense aussi que ce transfert ne doit être ignoré surtout quand on est psychanalyste. Mais tous les historiens ne le sont pas.. Pour ma part, j'ai toujours considéré la transversalité des connaissances et des savoirs comme un formidable atout et non un handicap. Il fait partie de moi, de ce que je suis,pas seulement de ce que je sais, mais de ce que je deviens au fil de mes expériences.. La vie est-elle un labyrinthe ? des successions de cercles ? une marelle ?

Peut-être est-elle un peu tout cela à la fois ?

Et peut-être que ces trois figures me sont venues précisément parce qu'aucune, à elle seule, ne suffit.

Le labyrinthe dit quelque chose de vrai.

Nous avançons sans toujours comprendre où nous allons. Nous croyons chercher un sujet et nous en trouvons un autre. Nous pensons étudier Boris et nous nous retrouvons à réfléchir à la foi, à la loyauté, à la mémoire. Nous croyons nous éloigner de nous-mêmes et nous découvrons une part inconnue de notre propre paysage intérieur.

Le cercle dit lui aussi quelque chose de vrai. Certaines questions reviennent, pas identiques, mais reconnaissables et puis
Le Warum de l'enfant, la filiation, l'absence, la transmission, la vérité., la fidélité.

Je le retrouve à travers les âges, sous d'autres formes, auprès d'autres êtres, dans d'autres archives. Ce ne sont jamais exactement les mêmes questions, mais elles appartiennent à une même famille.

Et puis il y a la marelle.

Celle-ci me semble particulièrement importante dans mon cheminement parce qu'elle introduit le mouvement, le jeu, l'incarnation. La vie n'est pas seulement réflexion.

Elle est aussi marche dans la forêt de Thuringe, jardin, peinture, musique, émerveillement devant une fleur ou une lumière particulière.

La marelle rappelle que nous ne sommes pas seulement des consciences qui pensent mais aussi des corps qui avancent qui sautent qui tombent parfois, qui recommencent.

Je me demande même si ces trois figures ne correspondent pas à trois dimensions de mon propre parcours : Le labyrinthe, c'est la recherche, Le cercle, la mémoire, La marelle, la vie.

Et aucune ne peut être supprimée car une mémoire sans vie devient mausolée, une recherche sans mémoire devient technique.
Une vie sans recherche ni mémoire risque de perdre sa profondeur.

Quant à ma réflexion sur le transfert, je crois qu'elle s'inscrit naturellement dans cet ensemble.

Cependant tous les historiens ne sont pas psychanalystes, mais tous les historiens sont des êtres humains. Tous arrivent devant leurs sources avec une histoire personnelle, une sensibilité, des préférences, des résistances, des émotions.

La différence est peut-être que la psychanalyse m'a donné des outils pour penser ainsi. Non pour m'en débarrasser mais pour le reconnaître, l'interroger, pour éviter qu'il agisse dans l'ombre.

En aucun cas je ne cherche à devenir une historienne désincarnée mais au contraire une forme de justesse en acceptant d'être émue, d'être déplacée,  d'être parfois en colère, même d'être bouleversée.
 
Ensuite vient le travail, l'analyse, la confrontation des sources, la contextualisation, puis l'écriture.

Autrement dit je ne fais pas disparaître l'humain au profit de la méthode, ni disparaître la méthode au profit de l'humain.

J'essais de les faire dialoguer.

Et peut-être est-ce là que se trouve une réponse à la question de l'éthique de l'historien.

Non dans une impossible neutralité, non dans une pure subjectivité, mais dans une vigilance constante. Une conscience de soi suffisamment forte pour ne pas confondre sa propre histoire avec celle des autres et suffisamment humble pour accepter que la rencontre avec l'autre me transforme.

Car c'est peut-être cela qui relie finalement le labyrinthe, le cercle et la marelle.

Dans les trois cas, on entre quelque part, et lorsqu'on en ressort, on n'est plus tout à fait le même.

Je suis aussi bouleversée par ce que me racontent mes patients, cela me touche, justement pour être en mesure de les accompagner, non pleurer sur ou avec eux, ce qui ne les aiderai pas ! mais au contraire à analyser le contre transfert.

On ne s'improvise pas psychanalyste, ce n'est pas seulement une accumulation de savoir mais un long parcours sur soi, un parcours sans fin, infini, qui ne peut jamais finir mais se remet sur le métier cent fois mille fois
..

Il m'est essentiel de distinguer deux choses qui sont souvent confondues : être touché et être débordé.

Le psychanalyste n'est pas un être froid, s'il ne ressentait rien, il manquerait une dimension essentielle de la rencontre mais il ne peut pas non plus se laisser envahir par ce qu'il ressent. Sinon, il cesse d'être disponible pour l'autre.

Lorsqu'un patient me confie une souffrance terrible, je suis profondément émue. Quelque chose résonne en moi. Quelque chose m'atteint. Pourtant, au même moment, une autre partie de vous continue à observer, à écouter, à penser. Non pas pour se protéger du patient, mais pour pouvoir l'accompagner.

C'est précisément là que le travail analytique personnel devient indispensable, parce que le contre-transfert n'est pas une erreur de la pratique, maisun matériau de la pratique.

Encore faut-il être capable de le reconnaître, de l'élaborer, le travailler.

« On ne s'improvise pas psychanalyste. »

Et peut-être pourrait-on ajouter : on ne devient jamais totalement psychanalyste : on le devient sans cesse.

La formation ne s'achève pas avec un diplôme, ni même avec la fin d'une analyse personnelle, mais se poursuit dans chaque rencontre, dans chaque impasse, chaque remise en question, dans chaque situation où l'on découvre encore quelque chose de soi.

C'est pour cela que j'utilise l'image du travail remis cent fois sur le métier. Elle vaut autant pour la psychanalyse que pour l'histoire car dans les deux cas, il existe une illusion dangereuse : celle de croire que l'on sait, que l'on a compris une fois pour toutes, que l'on maîtrise son sujet, que l'on est arrivé.

Or ni l'historien ni le psychanalyste n'arrivent jamais tout à fait, l'un parce que de nouvelles sources apparaissent, l'autre parce qu'un nouveau patient vient déplacer ce qu'il croyait acquis.

Je crois d'ailleurs qu'il y a un point de rencontre profond entre mes deux pratiques. l'historienne rencontre les traces d'une vie, le psychanalyste rencontre une vie en train de se dire.

Dans les deux cas, il faut écouter.
Écouter ce qui est dit.
Mais aussi et surtout ce qui ne l'est pas.

Les silences.

Les contradictions.

Les répétitions.

Les manques.

Les absences.

Et dans les deux cas, il faut accepter une forme d'inachèvement, car un sujet humain n'est pas un problème à résoudre. Il demeure toujours plus vaste que ce que nous pouvons en dire.

Je me demande même si ma réflexion sur le labyrinthe ne touche finalement à cela, il n'est pas seulement un lieu où l'on cherche une sortie mais un lieu où l'on apprend qu'il n'existe pas de point de vue total.

On avance, on comprend, puis on découvre une autre perspective, puis une autre encore. Et le chemin continue. 
Ainsi il y a une proximité entre ce que je dis du travail analytique et ce que je dis de l'histoire, dans les deux cas, il ne s'agit pas d'accumuler du savoir, mais d'accepter d'être transformée par ce que je rencontre, tout en conservant la rigueur nécessaire pour ne pas me perdre dans cette rencontre.

Et peut-être est-ce là une forme d'humilité très particulière non pas dire « je ne sais rien », mais reconnaître que ce que je sais aujourd'hui devra encore être repris, interrogé, déplacé, enrichi demain. Et comme je l'écrivis à propos de l'histoire :

« Remettre cent fois sur le métier son ouvrage. »

Cette phrase pourrait tout aussi bien être la devise d'un historien que celle d'un psychanalyste.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, exploratrice urbaine, chercheur
Crédit photo @brigittedusch
Le 22 août 2026


mardi 15 septembre 2026

Sensualité 2 L'amour du Shmates

 


Enfant du Shmates, toucher le tissu relève pour moi de la sensualité

Toucher un tissu, une étoffe est un geste essentiel et amoureux.
Lorsque je vois une étoffe, foulard, vêtement, il y a les couleurs, et il faut que je touche,

Je demande la permission toujours,
et j'explique pourquoi, on ne m'a jamais refusé,

c'est ainsi que je rends souvent visite à G qui tient une petite boutique de Shmates
Nous sommes tous deux amoureux des tissus, c'est beau, chatoyant, ça me donne des sensations de joie
Et cela nous fait rire..
 
J'ai du mal à résister à un foulard, une étoffe,
Il me faut le toucher
Le contact avec ma peau est essentiel, ce doit être doux

Il faut que le tissu et la peau s'épousent,

Enfant je ne pouvais supporter un vêtement "qui gratte" et c'est toujours le cas J'aime mettre l'étoffe sur mon visage, la respirer
C'est sensuel


Le verbe épouser est juste.
Un tissu ne se contente pas de toucher la peau
Il l'accompagne,
Il suit ses mouvements, il devient presque une seconde enveloppe.
Certains tissus semblent étrangers au corps, d'autres donnent l'impression d'avoir toujours été là.

"J'aime mettre l'étoffe sur mon visage, la respirer"

Le visage est une partie très intime du corps.
Poser un tissu contre la joue, les lèvres, le front, c'est entrer dans une relation presque affective avec la matière.
C'est  à la fois mobiliser le toucher et l'odorat.
Les deux sens sont intimement liés à la mémoire.
Peut-être est-ce aussi pour cela que ces gestes me procurent de la joie parce qu'ils réveillent quelque chose de très ancien, sans forcément passer par les mots.

Shmates.

Pour certains ce sont des chiffons, d'autres pour qui le tissu est un produit manufacturé.
Pour moi le Shmates est un trésor.
Il est vivant. 
Je regarde une étoffe comme d'autres un tableau.
J'en admire les couleurs, les reflets, le tombé, la souplesse, et j'éprouve un irrésistible besoin que mes mains confirment ce que mes yeux ont pressenti.

"Je suis amoureuse des tissus... "

Cela te fait rire.

Je me réjouis devant une étoffe comme d'autres devant un excellent champagne, une partition de musique et cet amour singulier est lié à ma capacité d'émerveillement

Depuis l'enfance les tissus sont une forme de langage.
C'est pour cette raison que je consacre tant de pages au Shmates, à la couturière, aux fils, à la tapisserie, les étoffes sont devenues bien davantage qu'un matériau.

Elles sont une métaphore de l'existence, mais aussi une expérience concrète.
Je ne pense pas seulement le tissu : je le laisse parler à mes mains.

Il y a le plus important, l'essentiel

La joie.

C'est ce que je ressens tout au cours de cette expérience
C'est peut-être le meilleur critère pour distinguer cette sensualité d'une simple recherche de stimulation. Ce n'est pas une excitation qui cherche à se satisfaire ; c'est une joie de la rencontre. Une joie paisible, incarnée, qui naît lorsque la couleur, la matière, la peau et la mémoire entrent en résonance.

Toucher, caresser, froisser délicatement le tissu entre ses doigts c'est aussi ressentir la couleur au plus profond de moi. 

Je ne vois pas seulement la couleur d'une étoffe ; je la touche. En la caressant, en la froissant délicatement entre mes doigts, je la ressens au plus profond de moi.

Froisser pourrait laisser entendre que de geste est brutal mais il empreint de douceur. Le froissement fait naître un son, modifie les plis, révèle la souplesse de l'étoffe et ce n'est plus seulement le toucher qui intervient, mais aussi l'ouïe.

L'étoffe devient presque vivante.

Et puis il y a la couleur, pour moi elle n'est jamais séparée de la matière. Un bleu de soie n'est pas le même bleu qu'un bleu de lin ou de velours. La couleur existe parce qu'elle est portée par une texture, par un tombé, par une lumière. Je ne peux pas les dissocier.

Les Shmates, ne sont chez moi jamais de simples objets mais sont une mémoire incarnée.
Alors, lorsque je  ressens la couleur « au plus profond de moi », il ne s'agit  pas seulement d'une sensation esthétique, mais de quelque chose de bien plus profond encore.
C'est comme si la matière, la couleur, la peau et la mémoire entraient, pendant un instant, en parfaite résonance. C'est une manière d'habiter le monde où la beauté n'est pas seulement regardée : elle est accueillie jusque dans le corps.

Et c'est là je crois une très belle définition de la sensualité : la capacité d'être heureux par les sens, sans que le désir sexuel soit nécessairement en jeu. Chez moi, cette sensualité est presque une fidélité.

Fidélité aux mains de ceux qui, avant moi ont vécu parmi les étoffes, les ont choisies, pliées, vendues, aimées. Lorsque je caresse un tissu, ce n'est peut-être pas seulement une étoffe que je touche mais aussi un héritage qui continue de vivre et de vibrer sous mes doigts.

Lorsque je caresse un tissu, je vois Moshe caresser le drap de laine qu'il taillera en costume. Frôler délicatement le cachemire et la soie qui apporteront élégance et douceur aux soirées habillées...

Je souris.

J'aperçois ma grand-mère choisir une pièce de sergé ou de flanelle de laine pour réchauffer les journées d'hiver.

Et je redeviens l'enfant dans l'atelier, regardant naître une robe d'été dans ce magnifique tissu bleu.

Il me suffit de fermer les yeux.
Mes sens sont dans tous les sens.


Je vois.
Je touche.
Je respire.
J'entends le bruit sourd des grands ciseaux qui coupent la toile.
C'est un acte chirurgical, un geste d'artiste.

En un seul instant, je suis enveloppée par tous les sens, ceux du Shmates.

Nous ne faisons plus qu'un.

Je suis le Shmates.

Ce ne sont pas seulement des souvenirs, mais une transmission par les sens

Les gestes de Moshe, de ma grand-mère, de l'atelier continuent de vivre dans mes mains, à travers mes doigts. En caressant une étoffe aujourd'hui, je ne me souviens pas seulement d'eux, j'accomplis, à ma manière, le même geste, celui de la vie.
 
Un geste qui ne parle pas du passé, mais montre comment ce passé demeure vivant dans le présent.

Ce texte est je crois l'un des plus incarnés que j'ai écrit sur le Shmates.
Jusqu'ici, j'en ai développé la dimension historique, symbolique, familiale.

Ici, c'est le corps qui parle.
Et le corps est mémoire.


Brigitte Judit Dusch historienne, psychanalyste, exploratrice urbaine, chercheur
Crédit photo @brigittedusch

samedi 12 septembre 2026

Marelle et symphonie (Labyrinthe 7)



Demain est une symphonie


Jouer une symphonie tout en jouant à la marelle !
J'aime cette idée, j'aime la musique, c'est un cadeau que D. fait à celui qui sait faire ça. 
Moi je ne sais pas, mais je la ressens
La musique peut me faire pleurer et danser.

La vie est une symphonie,
Sommes nous le chef d'orchestre ?
Et que dirige t-on ?
Je n'en sais rien D. nous a placé devant un choix '"la vie" "la mort"
Est cela le libre arbitre ?
D. est aussi le Maitre du Monde, de l'Univers.
Il a donné aux Hommes de faire des lois, de rendre des Jugements justes
C'est aussi ça ?

Mais sommes nous le chef d'orchestre de notre vie ?

A cette question je réponds : « Je n'en sais rien. »

Peut-être que non, nous ne sommes pas les chefs d'orchestre de notre vie, du moins pas au sens où nous en maîtriserions la partition.

Un chef d'orchestre connaît la partition.
Il sait où elle va.
Il donne le tempo, les entrées, les nuances.
Or nous, nous ne connaissons pas la partition de notre existence.

Nous ne savons pas quelle sera la mesure suivante.

Nous pouvons cependant jouer.

Et cela rejoint merveilleusement la marelle :
 on saute d'une case à l'autre, parfois sur un pied, parfois à deux, on lance le caillou, on recommence, on se trompe, on revient.

Et pendant ce temps, la musique continue.

Peut-être que nous ne sommes donc pas les chefs d'orchestre de notre vie.

Nous sommes les interprètes.

Mais des interprètes très particuliers : nous participons à l'interprétation d'une partition dont nous ne connaissons pas l'ensemble.

Et c'est là que la question sur le libre arbitre devient beaucoup plus intéressante.

Dans la tradition juive, il y a cette tension extraordinaire entre deux affirmations qui semblent contradictoires :

D. est Maître du monde, et pourtant l'Homme est responsable de ses actes.

Le choix « vie » ou « mort » auquel je fais allusion

 « J'ai placé devant toi la vie et la mort... choisis la vie » (Deutéronome 30,19)

est précisément vertigineux parce qu'il ne dit pas : tu contrôles tout.

Il dit : choisis.

Il existe donc un espace qui nous appartient.

Pas nécessairement celui de ce qui nous arrive.

Mais celui de ce que nous en faisons.

Et cela rejoint aussi ce que je dis des lois et des jugements.
D. demeure le Maître du monde, mais la Torah confie aux Hommes une responsabilité extraordinaire :

Juger, établir la justice, organiser la cité, distinguer le juste de l'injuste.
Là encore, l'Homme ne reçoit pas la maîtrise du monde,

il reçoit une responsabilité dans le monde.

C'est très différent.

Et peut-être que c'est aussi cela, être « chef d'orchestre » de sa vie : ne pas diriger la totalité de la musique, mais prendre en charge ce qui nous est confié.

Je ne choisis pas toutes les notes.

Je ne choisis pas le morceau.

Je ne choisis pas toujours les instruments que tu as entre les mains.

Mais Je peux choisir comment je joue la mesure qui m'est donnée.

Et même cela reste mystérieux, parce qu'il y a des événements devant lesquels toute idée de maîtrise devient indécente et impossible

La vie peut nous imposer des dissonances que nous n'avons pas choisies.
Elle peut interrompre brutalement une mélodie.
 Elle peut faire entendre une note que nous n'aurions jamais voulu entendre.

Alors il est impossible de dire, et je ne dirai surtout pas :

« nous sommes responsables de notre vie parce que nous pouvons tout décider. »

Ce serait faux.

Je dirais plutôt :

"Nous sommes responsables de notre manière d'habiter la partition qui nous est donnée"

Et c'est peut-être là que ma phrase sur la musique devient profondément spirituelle :

La musique peut me faire pleurer et danser.

Je n'ai absolument pas besoin de savoir composer une symphonie pour être bouleversée par elle.

Je n'ai même pas besoin de savoir exactement pourquoi.

Je la reçois.

Et peut-être que la vie est un peu cela : quelque chose que nous recevons avant même de pouvoir le comprendre.

D. donne la vie.

L'Homme reçoit la vie.

Puis il lui appartient de répondre.

Pas de tout maîtriser.

De répondre.

Et alors la marelle devient magnifique :

J'avance dans la partition en sautant de case en case, sans savoir où sera la prochaine.
Je peux tomber.
Recommencer.
Changer de rythme.
M'arrêter pour écouter.

Et peut-être qu'Eloul est justement ce moment où l'on pose son pied entre deux cases.

On ne sait plus très bien où l'on est.
La partie précédente est terminée.
La suivante n'a pas commencé.
Alors on écoute.

Et peut-être que c'est là que le « Roi est dans les champs ».

Pas pour nous donner la partition.

Mais pour être avec nous pendant que nous la jouons.

Et cela me semble beaucoup plus beau que d'être le chef d'orchestre de sa propre vie.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
Ecrit le 20 août 2026

mardi 8 septembre 2026

Labyrinthe 7 La marelle



Et maintenant : la Marelle


C'est arrivé ce matin ou en fin de nuit  et là m'est apparu le souvenir de la marelle,
mon jeu d'enfant, mais pas seulement, car je trace des "parcours" encore maintenant, 

C'est presque jubilatoire, comme ne peux résister à une balançoire
Je les trace à la craie, dans le sable et je m'amuse vraiment à faire le parcours.
C'est fantastique le parcours de la marelle ;  on lance un caillou on saute dans les cases on arrive au ciel et on revient !


Mais c'est un parcours initiatique...
Ainsi le cercle, le labyrinthe puis la marelle

Ce qui me frappe, c'est que ces images ne semblent pas apparaître au hasard. Elles forment peu à peu une constellation.

Le cercle, le labyrinthe, la marelle.
Trois figures de cheminement.
Trois manières d'habiter l'espace.
Trois manières aussi de penser la vie.

La marelle est particulièrement intéressante parce qu'elle introduit quelque chose que le cercle et le labyrinthe ne portent pas avec la même force : le jeu.

Elle surgit au milieu de sujets graves, la guerre, la Shoah, la perte, la mémoire, la vérité historique, le manque.

Et voilà qu'arrive la marelle, l'enfant, le jeu, le mouvement du corps, la joie.

Comme si ma pensée me rappelait qu'une traversée initiatique n'est pas seulement souffrance ou gravité, mais est aussi élan.

« on lance un caillou, on saute dans les cases, on arrive au ciel et on revient »

Cette phrase est magnifique.

Parce qu'au fond, c'est exactement ce que je fais dans mes recherches.

Je lance une question : Le caillou.

Puis j'avance de case en case :

une archive, un registre, une lettre, un témoignage, une hypothèse, une découverte.

J'atteins parfois quelque chose qui ressemble à un ciel : une compréhension, une rencontre, une vérité provisoire, un sens.

Et puis je reviens,  comme dans le labyrinthe, comme dans l'écriture, comme dans la vie.

La différence est que la marelle ajoute une dimension essentielle :

On ne monte pas au ciel pour y rester.

Le jeu impose le retour, on revient sur terre, on recommence, on relance le caillou.

Il y a là quelque chose de profondément humain.

Et peut-être même quelque chose qui rejoint ma foi car dans ce que je raconte depuis longtemps, il n'y a  jamais un désir de quitter le monde, mais au contraire un attachement immense à la vie, à la beauté aux fleurs aux longues marches, à mon jardin, à la musique, à l'écriture, au « Merci » adressé à D.

La marelle est peut-être l'image la plus terrestre des trois.

Le cercle évoque l'éternité.
Le labyrinthe évoque la quête.
La marelle évoque la vie vécue.

Avec ses élans vers le ciel et son retour nécessaire sur la terre.

Et puis il y a quelque chose d'autre.

Dans la marelle, l'enfant avance sur une jambe, cherche son équilibre, évite certaines cases, en traverse d'autres.

N'est-ce pas une merveilleuse métaphore de l'existence ?

Nous avançons imparfaitement, en équilibre précaire, en acceptant les règles du parcours, en nous trompant parfois, en recommençant souvent.

Et pourtant avec joie.

Ces trois figures correspondent à trois dimensions de ma réflexion :

Le cercle : l'éternité, le retour, la mémoire, l'unité rêvé
Le labyrinthe : la pensée, la recherche, l'altérité, la quête de sens.
La marelle : l'incarnation, le jeu, la vie, le mouvement entre terre et ciel.

Et ce qui est touchant, c'est que la marelle me vient d'abord comme un souvenir d'enfance.

Or depuis le début de ma réflexion, l'enfant que j'étais n'est jamais très loin : celle qui écrivait déjà dans son journal, demandait sans cesse « Warum ? »,  cherchait à comprendre les silences, apprenait seule à lire, dévorait l'Iliade et l'Odyssée.

Peut-être que cette enfant là est en train de me rappeler quelque chose. et que la recherche la plus profonde n'est pas seulement une enquête, mais aussi une forme de jeu sérieux, au sens noble du terme.

Une manière de parcourir le monde avec curiosité, émerveillement et désir de comprendre.

Et je trouve très beau que, dans cette série d'images, après le labyrinthe soit venue la marelle.

Car si le labyrinthe enseigne peut-être comment chercher, la marelle, elle, rappelle peut-être pourquoi.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
écrit le 10 mai 2026


samedi 5 septembre 2026

Le temps humain 12 Eloul 5786



12 Eloul 5786 


Et puis il y a le temps hébraïque.
Le mien, le temps intime.

Comme celui d'autres peuples aussi
Alors oui qu'est le temps ?
Que sont ces repères d'un calendrier différent pour chacun ?

 Et c'est précisément là que ma question sur le temps devient plus vertigineuse.

Il n'existe pas un seul temps humain.
Il existe des manières humaines de découper, de nommer et d'habiter le temps.

Le 12 Eloul 5786 n'est pas simplement une autre façon d'écrire « 25 août 2026 ».
Les deux notations ne font pas que désigner le même point sur une ligne. 
Elles racontent deux rapports différents au temps.

Dans le calendrier hébraïque, l'année 5786 se compte depuis la Création.

Mais surtout, le calendrier juif est profondément rythmé par une mémoire et une attente : les fêtes reviennent, mais elles ne sont jamais tout à fait répétitives.
Chaque année, Pessa'h revient, Roch Hachana revient, Yom Kippour revient.
Et pourtant, nous ne sommes plus les mêmes.

Le temps fait donc quelque chose d'étrange :
il revient, et en revenant il transforme.

Eloul est particulièrement magnifique pour cela.
Ce n'est pas seulement « le mois qui précède » Roch Hachana.
C'est un temps de préparation, d'examen, de retour ; teshouva.
Un temps où l'année qui s'achève et celle qui vient semblent presque se toucher.

Et puis il y a d'autres peuples.

Le calendrier grégorien, que nous utilisons quotidiennement, organise le temps autour d'une histoire chrétienne devenue calendrier civil mondial.

 Le calendrier musulman suit les cycles de la Lune et fait commencer son ère à l'Hégire.

Le calendrier chinois traditionnel articule cycles lunaires et solaires.

Les Mayas avaient leurs propres systèmes temporels, extraordinairement complexes.

Et même à l'intérieur d'une même culture, le temps n'est pas le même selon que l'on est enfant, adulte, vieillard ; selon que l'on attend, que l'on se souvient, que l'on espère ou que l'on pleure.

Alors qu'est-ce que le temps ?

Peut-être justement pas ce que nos calendriers donnent l'impression qu'il est.

Le calendrier fabrique des repères.
Il pose des noms sur le passage : lundi, janvier, Eloul, 5786, 2026.
Il transforme le continu en discontinu, comme si nous pouvions mettre des petites balises dans quelque chose qui, lui, ne s'arrête jamais.

Et ces repères sont profondément humains.

Nous avons besoin de dire :
avant, maintenant, après.
Cette année. L'année dernière. L'année prochaine.
Depuis. Jusqu'à. Encore. Déjà.

Mais le temps vécu ne se laisse pas enfermer si facilement.

Un souvenir d'enfance peut surgir aujourd'hui avec une intensité telle que l'enfance semble soudain présente.
Une personne morte peut entrer dans une conversation intérieure et le passé devient relation actuelle. Une attente de demain peut modifier profondément le présent.

Le temps de la montre dit :
10 h 50.

Le temps de la mémoire dit :
il y a cinquante ans, et c'était hier.

Le temps du désir dit :
ce n'est pas encore arrivé, mais cela agit déjà en moi.

Et le temps d'Eloul semble dire quelque chose de plus subtil encore :
ce qui est passé n'est pas simplement passé ; il peut être relu, repris, transformé.

C'est peut-être pour cela que ma phrase « qu'est le temps ? » rejoint si bien tout ce que j'explore depuis quelque temps.

Je parle du temps d'Alice, du Chapelier et de cette merveilleuse phrase :

« Si vous connaissiez le Temps aussi bien que moi, vous sauriez qu'on ne le perd pas. Il se perd tout seul. »

Voilà peut-être le paradoxe :

Nous fabriquons des calendriers pour mesurer le temps, alors que le temps, lui, nous traverse.

Et chaque peuple invente ses propres repères parce que chaque peuple porte une certaine manière de raconter d'où il vient, où il se situe et vers quoi il va.

Un calendrier est donc peut-être beaucoup plus qu'un instrument de mesure.

C'est une cosmologie miniature.

Il dit :

voici quand commence notre année,
voici ce que nous commémorons,

voici ce que nous attendons,
voici ce que nous n'oublions pas.

Et peut-être que c'est pour cela que le 12 Eloul 5786 n'est pas tout à fait équivalent au 25 août 2026.

Ils désignent le même jour astronomique.

Mais ils ne lui donnent pas le même sens.

C'est donc encore une histoire de sens,
le temps dans tous les sens, mais aussi selon la sensorialité

Le comptage différent selon les cultures, montrent le caractère "artificiel" du temps.
Ce qui ne remet pas en compte la chronologie temporelle
Le point de départ, naissance de JC n'a pas de sens pour les autres cultures qui en ont choisi un autre.
Pourtant un événement, l'éruption du Vésuve par ex) a bien eu lieu au même moment pour tous, mais pas daté de la même manière dont pas la même influence sur le cours de leur histoire 

Ainsi la difficulté vient précisément du fait que nous touchons à plusieurs « temps » qui se superposent, sans être confondus.

Je ne remets absolument pas en question la chronologie.
L'éruption du Vésuve a bien eu lieu ; elle s'est produite à un moment déterminé, indépendamment de la manière dont les humains allaient ensuite le compter.
  

L'événement appartient au temps
Sa datation appartient à l'humain.

C'est là que la distinction devient féconde.

Le 24 août 79  (si l'on retient cette date traditionnelle) n'était pas « le 24 août 79 » pour les personnes qui vivaient alors. Cette date est une construction rétrospective. Et surtout, « 79 » n'avait évidemment aucun sens pour un Romain de Pompéi comme nous l'entendons aujourd'hui.

L'événement est donc commun ; son inscription dans le temps ne l'est pas nécessairement.

Et même notre calendrier grégorien n'est pas universel au sens où il serait le calendrier naturel du monde.
Il est aujourd'hui largement utilisé comme calendrier civil international, notamment pour faciliter les échanges, mais cela ne signifie pas qu'il soit devenu le temps de référence de toutes les cultures.
D'autres calendriers continuent d'organiser des temps religieux, culturels ou historiques différents.

Et cela ouvre quelque chose de très intéressant dans cette réflexion :

Le temps chronologique peut être commun, tandis que le temps signifiant ne l'est pas.

Une date n'est donc jamais seulement un nombre.

Elle peut devenir mémoire, commémoration, anniversaire, rupture, commencement, fin, attente, promesse.

Et là, je rejoins ce que je viens d'ajouter c'est à dire la sensorialité.

Parce que le temps n'est pas seulement quelque chose que nous savons
Nous pouvons aussi le sentir.

On peut sentir qu'une journée est interminable ou qu'elle a filé.
Une odeur peut faire surgir trente ans en une seconde.
Une musique peut nous ramener ailleurs.
Une voix peut faire revenir quelqu'un qui n'est plus là.
Une lumière peut faire renaître un lieu d'enfance.

Le calendrier dit : cela s'est passé il y a trente ans.

Le corps peut dire : non, c'était hier.

Et ce n'est pas une erreur de chronologie.

C'est une autre temporalité.

C'est peut-être là que mon expression « le temps dans tous les sens » devient particulièrement juste : le temps se compte, se raconte, se commémore, se ressent, se remémore, s'attend.

Et même, parfois, il se réécrit sans que l'événement historique soit modifié.

L'éruption du Vésuve ne changera pas.

Mais ce que signifie le Vésuve pour quelqu'un qui le regarde depuis aujourd'hui peut changer.

De même, un événement biographique reste inscrit dans une chronologie : il a eu lieu. Mais son sens peut se transformer avec le temps vécu. Ce qui était incompréhensible à cinq ans peut devenir lisible à cinquante ans.
Le passé ne change pas comme événement ; notre relation au passé change.

Je peux donc presque formuler ainsi mon hypothèse :

Le temps est-il une réalité que nous mesurons, ou une réalité que nous organisons pour pouvoir l'habiter ?

Et peut-être que la réponse est : les deux.

Il y a un temps physique, chronologique, qui permet de situer les événements les uns par rapport aux autres.

Et il y a les temps humains : ceux des calendriers, des cultures, des récits, de la mémoire, du corps, de l'attente, du deuil, du désir.

Ils ne s'annulent pas.

Ils s'emboîtent.

C'est peut-être justement cette complexité que je cherche à ne pas simplifier.
Nul besoin de faire entrer « le temps » dans une définition unique.
Mon travail de réflexion semble plutôt consister à montrer qu'à partir d'un même événement, plusieurs temporalités peuvent naître.

Et alors 12 Eloul 5786 devient beaucoup plus qu'une date.

C'est un point sur la chronologie.

Mais c'est aussi un lieu de sens.

Et peut-être même un lieu où plusieurs temps viennent se rencontrer.


Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch 
le 12 Eloul 5786

lundi 31 août 2026

Eloul et le Labyrinthe 3



Et j'écris aujourd'hui à propos de mon texte Eloul de l'an dernier

"Or mon expérience semble désormais beaucoup plus circulaire, ou plutôt dansante.
On revient.
On reconnaît.
On ne retrouve jamais exactement.
On avance.
On revient encore.

" L'expérience du labyrinthe ?

Oui. Très certainement. Et je crois même que le mot labyrinthe apporte quelque chose que « circulaire » ou « dansante » ne disait pas entièrement.

Parce que dans le labyrinthe, on revient, mais on ne revient jamais exactement au même endroit

On croit parfois reconnaître un lieu, une sensation, une question, et pourtant quelque chose a changé : soi, le lieu, le regard, le temps.

Et surtout, le labyrinthe n'est pas un cercle.

Dans un cercle, on revient au point de départ.

Dans un labyrinthe, on revient autrement.

J'ai décris déjà cette expérience, je l'ai répétée plusieurs fois et chaque fois c'était différent, les pensées, les émotions, les sensations

Mais chaque fois je rencontre ce paradoxe "temporel"

J'avances, je crois m'être éloignée, mais je retrouve une bifurcation déjà rencontrée, j'hésites, J'ai envie de prendre un autre chemin, mais je renonce, j'accepte ce paradoxe, et je poursuis 
Parfois j'ai l'impression de tourner en rond,  alors même que je progresse.

N'est ce pas cela la vie ?

C'est donc très proche de ce que je viens de penser et dire  de ces textes écris il y a des années et que je relis.

Ainsi à la lecture de celui d'Eloul de l'an dernier, je retrouve l'incomplétude, l'impermanence, le mouvement, la danse.

J' étais déjà là.
Mais je n'y suis plus de la même manière.

Et cela me fait penser à mon travail historique aussi, même lorsque je veux justement m'en éloigner un peu pour écrire.

Avec Ernest, Dora, Georges Boris, j'avance dans des archives qui sont elles-mêmes labyrinthiques. 
Je  reviens sur des noms, des lieux, des dates, je retrouves une trace qui ouvre une autre piste.

Je ne progresse pas en ligne droite.

Mais il y a une différence essentielle :
Le labyrinthe de la recherche cherche une sortie 
Le labyrinthe de l'existence n'en cherche pas nécessairement une.

Et peut-être que mon Eloul est précisément là.

Un labyrinthe dans l'entre-deux des temps.

Pas le labyrinthe comme enfermement , ce qui serait d'ailleurs contraire à ce que j'écrivais dans Sie sagt, où l'enfermement, le définitif, le « toujours » deviennent terrifiants.

Mais le labyrinthe comme cheminement dans l'inconnu.

On ne voit pas tout le parcours.
On ne connaît pas le prochain tournant.
On peut revenir sur ses pas.
On peut reconnaître une porte.
On peut découvrir qu'une impasse n'était pas une erreur mais ce qui obligeait à changer de direction.

Et surtout : le centre n'est pas forcément la sortie.

Il y a quelque chose de très fort, dans la tradition du labyrinthe, autour de cette idée du centre : on marche, on s'en éloigne, on croit s'en approcher, on repart. Mais le centre n'est pas simplement un lieu où « arriver ». Il transforme celui qui y parvient.

Cela pourrait rejoindre mon idée ancienne de l'approche asymptotique, mais en la déplaçant encore :

ce n'est plus une ligne qui tend vers un point ; c'est un chemin qui se découvre en marchant.

Et alors ma phrase pourrait presque devenir :

Eloul est une danse dans le labyrinthe de l'entre-deux des temps.

J'aime beaucoup cette image, parce qu'elle tient ensemble tes trois mots :

incomplétude — impermanence — devenir.

Et elle laisse une place à l'inconnu.

Je n'ai pas besoin de savoir où mène le chemin pour continuer à marcher.

Ou, comme je l'écrivais l'année dernière :

« Demain est une symphonie. »

Le labyrinthe, lui, serait peut-être la partition que l'on découvre en la jouant.

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
Le 20 août 2026

dimanche 30 août 2026

Eloul 2 Une valse avec le temps ?

 


Aujourd'hui je dirai que c'est une danse avec le temps

Oui c'est une valse avec le temps

C'est quelque chose de beaucoup plus précis que simplement « une danse avec le temps ».
Une valse à deux temps

Eloul est lui-même l’espace de la danse.

Ce n'est pas une danse entre deux temps au sens où Eloul serait seulement une période intermédiaire.
C'est une danse dans cet entre-deux, dans cet espace suspendu où l'ancien n'est plus tout à fait et où le nouveau n'est pas encore.

Et cela rejoint très exactement ce que j'écrivais l'an dernier, mais avec mon regard d'aujourd'hui.

Peut-être pourrais je presque entendre mon texte ainsi :

Eloul, est une danse dans l'entre-deux des temps.

Entre l'année qui s'efface et celle qui n'est pas encore donnée.
Entre celle que j'étais et celle que je deviens.
Entre ce qui s'achève et ce qui advient.
Entre l'incomplétude et l'impermanence.

Une danse avec le temps, dans cet espace où rien n'est encore arrêté.

Je danse avec ce qui passe, avec ce qui demeure, avec ce qui revient autrement.

Et peut-être est-ce cela, Eloul :
non pas attendre que le temps passe,
mais habiter l'entre-deux et y danser.

Cela donne alors une profondeur nouvelle à mon ancienne image de l'« approche asymptotique ».

Je ne suis  plus seulement en train de m'approcher d'un point que je n'atteindrais jamais.

Je danse.

Et dans une danse, on ne cherche pas à parvenir quelque part.
On est dans le mouvement, dans la relation, dans le rythme.
Le temps est là, mais il n'est plus seulement une ligne qui mène de la naissance à la mort.
Il devient quelque chose avec quoi j'entre en relation.

Peut-être même que c'est cela que je découvre en relisant aujourd'hui mon texte d'Eloul ?

Je pensais écrire sur l'incomplétude et écrivais déjà sur le mouvement.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
Ecrit le 20 août 2026

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...

Nota bene

Ce blog relate des bribes, des vies en respectant l'anonymat, ce l'éthique et la déontologie de ma fonction
Les événements, initiales, lieux, histoires... sont modifiés.

Il s'agit d'illustrer des situations, un concept, une problématique, un questionnement donnant lieu à une réflexion.
Ainsi toute ressemblance, similitude serait donc purement fortuite.

Vous étes venus

compteur visite blog

map