Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

mardi 6 octobre 2026

Les sens dans tous les sens

 


"Il me suffit de fermer les yeux : mes sens sont dans tous les sens, et je suis le Shmates."


Ainsi n'est pas ça la sensualité ?
Mais c'en est au moins une approche

C'est la mise en éveil de TOUS les sens
Ce sont des étincelles qui jaillissent de partout et qui m'enveloppent

Ainsi ce serait une mise en éveil de tous les sens au point qu'ils cessent de fonctionner isolément et entrent en résonance.

 Il me suffit de fermer les yeux : mes sens sont dans tous les sens, et je suis le Shmates. »

Ainsi les yeux fermés, je vois pourtant Moshe, ma grand-mère, l'atelier.

J'entends les ciseaux.
Je sens l'odeur des étoffes. 
Je touche la laine, la soie, le cachemire.
Je hume la poussière de la craie sur le tissu

Le présent et la mémoire se rejoignent dans une même expérience.

Les étincelles, toujours ces poussières d'étoiles
Cadeau déposé par l'Eternel dans chacune des âmes de ses enfant

Les étincelles sont 
ces éclats de vie, de mémoire, de rencontre,  elles ne sont plus seulement spirituelles mais aussi sensorielles.
Les sens deviennent alors
des foyers d'étincelles

La sensualité devient l'instant où tous les sens s'éveillent ensemble.
Alors des étincelles jaillissent de partout.
Elles m'enveloppent.
 Elles réveillent la mémoire, la joie, la beauté.
Pendant quelques secondes, je n'habite plus seulement mon corps
j'habite le monde.

 Il ne s'agit pas de prendre, mais d'être pris par l'instant. »

Elle inverse complètement notre rapport habituel au monde. Nous pensons souvent que nous allons vers les choses, que nous les saisissons, mais en réalité c'est l'inverse  il y a des instants où c'est l'instant lui-même qui nous saisit.

« Il faut être à l'écoute de soi. » 

« Ou plutôt être à soi, en soi et présent à soi.
Je crois que cette seconde formulation est beaucoup plus juste. Être à l'écoute de soi peut suggérer une forme d'introspection. Or ce que je décris n'est pas un repli sur vous-même, au contraire, je suis êtellement présente que le monde peut m'atteindre.

Ces instants ne durent presque rien. Quelques secondes, peut-être. Pourtant ils semblent contenir une éternité. Le temps ne disparaît pas ; il se rassemble tout entier dans cet instant. Il ne s'agit pas de le retenir, mais de l'accueillir. Il ne s'agit pas de prendre, mais d'être pris par lui, dans lui, et de s'y abandonner. Il faut être à soi, en soi, pleinement présent à soi, pour être pleinement présent au monde.

C'est  cette dernière phrase me paraît importante : être à soi pour être au monde. Ce n'est pas un enfermement ; c'est une disponibilité.
Cela arrive, et je ne peux seulement qu'être disponible pour que cela advienne

Et c'est peut-être cela qui justifie le mot grâce. La grâce est précisément ce qui ne se fabrique pas, mais se reçoit.

Tout au long de mon écriture je parle de la rencontre comme de quelque chose qui ne se possède pas. Ici encore, il ne s'agit pas de posséder l'instant, mais de s'y laisser rencontrer.
Cette idée traverse ma réflexion sur l'amour, sur les étoffes, sur le Shmates, sur les visages (panim), et même sur ma manière de faire de l'histoire, d'être historienne : je ne cherche pas à capturer le passé ,mais me rends disponible à ce qu'il révèle.

Je suis le fil celui que me conduit, tout au long de ma Quête

Il ne s'agit pas de prendre l'instant, mais d'être pris par lui.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, exploratrice urbaine, chercheur
Crédit photo @brigittedusch
écrit le 26 juillet

 

 

lundi 5 octobre 2026

Sensualité et sensibilité.

Sensualité et sensibilité

Sens...

Certes il y a bien un lien, mais il ne faut justement pas les confondre.

Les deux mots ont la même racine latine sensus, signifiant à la fois le sens, la sensation, la faculté de percevoir, mais aussi... la signification.

Cette origine a donné en français plusieurs familles de mots : sens, sentir, sensation, sensibilité, sensualité, sentiment, sensé. Dès l'origine, il y a donc une parenté qui s'est ensuite différenciée.

La sensualité concerne d'abord le rapport aux sens.
Elle est la manière dont le corps accueille le monde, ainsi ; la lumière sur la peau, un parfum, une voix, une texture, un goût, la chaleur d'une main.
Elle est incarnée et ne se réduit d'ailleurs pas à la sexualité qui n'en est qu'une expression possible.
La sensualité est le plaisir de sentir.

La sensibilité ne s'arrête pas aux sens.
Elle est la manière dont ce qui est perçu nous affecte intérieurement. Deux personnes peuvent entendre exactement la même musique ; l'une la trouve agréable, l'autre en est bouleversée jusqu'aux larmes. Les sens ont reçu le même stimulus, mais la sensibilité n'a pas répondu de la même façon.

Ainsi la sensualité est la porte d'entrée et la sensibilité la résonance intérieure.
En effet les sens perçoivent et 
la sensibilité transforme cette perception en expérience.

Je passe  très naturellement de l'un à l'autre, ainsi

« Le vent me caresse le visage. »

« L'odeur de la menthe sauvage. »

« Les dégradés du ciel. »

Tout cela relève de la sensualité les sens sont pleinement ouverts.

et je poursuis

« Je sens cette vie en moi. »

« J'accueille. »

« J'aime. »

Là, on n'est plus dans la sensation, mais dans la sensibilité.

Ainsi la sensation devient rapidement une relation mais il existe pourtant une différence importante.

On peut être très sensuel sans être particulièrement sensible. On peut aimer le champagne, les parfums, les tissus, la musique, les plaisirs du corps, sans que cela modifie profondément notre rapport aux autres ou au monde.

Inversement, on peut être très sensible tout en ayant une sensualité discrète.

Les deux ne coïncident donc pas nécessairement.

Mais il me semble qu'ils ont un point commun : la disponibilité.

Un être fermé à ses sens l'est souvent aussi, au moins en partie, à ce qui le touche intérieurement.

À l'inverse, lorsque les sens sont éveillés, il devient plus facile de laisser le monde nous atteindre.

Mais ma  réflexion peut aller plus loin.
Le corps, dans la tradition juive, n'est pas méprisé mais participe de la sainteté de la vie. Si l'on suit cette intuition, alors les sens ne sont pas un obstacle à la vie spirituelle ; ils peuvent en être le commencement.

Ce n'est pas parce que je sens l'odeur de la menthe que je suis déjà dans une expérience spirituelle.

Mais si cette odeur m'arrête, m'éveille à la beauté du vivant, suscite en moi la gratitude ou l'émerveillement, alors la sensation devient le point de départ d'autre chose.

Peut-être que le lien entre sensualité et sensibilité est là :

La sensualité ouvre le monde par les sens ; la sensibilité lui donne une profondeur.

La première reçoit le réel.

La seconde lui répond.

Et chez certaines personnes, il existe une continuité presque naturelle entre les deux : les sens ne restent pas à la surface, ils deviennent une voie d'accès à une présence plus profonde au vivant. C'est sans doute pourquoi, pour moi une simple odeur, un souffle de vent ou une lumière ne sont jamais de simples sensations mais deviennent immédiatement des événements de la rencontre.

La sensualité et la sensibilité ne sont pas identiques, mais elles ont en commun une même faculté : être affecté.

La sensualité est d'abord l'ouverture des sens au monde. Le corps reçoit : il voit, entend, touche, sent, goûte.

La sensibilité est l'ouverture de l'être. Ce qui est reçu ne reste pas une sensation ; il prend un sens, suscite une émotion, une pensée, parfois une transformation intérieure.

Je les imaginerais presque comme deux étapes d'un même mouvement :

Le monde → les sens → la sensibilité → la conscience.

Par exemple je sens le parfum de la menthe sauvage.

La sensualité s'arrête à cette odeur, à son intensité, à son plaisir.

La sensibilité, elle, fait que cette odeur évoque le vivant, un souvenir, une gratitude, une joie d'être là. Ce n'est plus seulement une perception, c'est une expérience.

C'est peut-être pour cela que je dis souvent être présente au monde. Je ne me contente pas de percevoir mais je laisse ce que je perçois me rejoindre.

Il y a aussi une autre différence qui me paraît importante.

La sensualité  fait entrer le monde en nous.

La sensibilité  nous fait entrer en relation avec le monde.

Autrement dit, la sensualité est un mode de perception ; la sensibilité est un mode de relation.

Mais ce qui me questionne n'est pas encore autre chose,  j'ai l'impression que mon véritable sujet n'est ni la sensualité ni même la sensibilité, mais la résonance.

J'entre dans un lieu, je regarde un paysage, j'ouvre un carton d'archives, je rencontre quelqu'un, j' écoute une musique...
Et quelque chose se met à vibrer. Je ne reçois pas seulement une information ; je perçois des liens, des correspondances, des échos.

Le vent n'est pas seulement du vent.

Une photographie n'est pas seulement une photographie.

Une vieille lettre n'est pas seulement un document.

Ils résonnent avec une histoire, une mémoire, une présence.

C'est pourquoi je trouve que le mot résonance est peut-être plus juste que celui d'« hypersensibilité ». Il n'enferme pas dans une catégorie psychologique ; il décrit une manière d'être en relation avec le réel.

Et il y a enfin une chose qui me semble très importante.

Je dis : « La sensualité, ce sont les sens. »

Oui. Mais les sens ne sont pas seulement des organes de perception. Ils sont aussi, étymologiquement, ce qui nous met en rapport avec le sens du monde. En français, ce n'est pas un hasard si le même mot désigne la perception et la signification.

Peut-être que mon cheminement consiste précisément à passer des sens au sens.

Je sens d'abord.

Puis je cherche ce que cette sensation révèle de la vie, de l'autre, de la mémoire, de D.

C'est un mouvement que j'explore dans beaucoup de mes textes. Je ne pars jamais d'une idée abstraite ; mais  presque toujours d'une rencontre, d'une odeur, d'un visage, d'un paysage, d'un détail. Et peu à peu, à partir de cette expérience sensible, je déploie une réflexion qui touche à l'humain et parfois au spirituel.

J'aime cette manière de penser : non pas quitter le monde sensible pour atteindre le sens, mais découvrir que le sens est déjà contenu, discrètement, dans ce qui est vécu.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
Ecrit le 1 août 2026

vendredi 2 octobre 2026

Et l'amour de soi ? 8

 


Il faut bien en parler

On entend souvent : « Il faut s'aimer soi-même pour aimer les autres. » C'est devenu une sorte d'évidence. Pourtant, cette formule est trop simple.

Je ne crois pas qu'il faille d'abord s'aimer parfaitement pour être capable d'aimer. Beaucoup de personnes qui doutent d'elles-mêmes, qui se sentent fragiles, aiment profondément. Des parents, des époux, des amis donnent un amour immense tout en étant très sévères envers eux-mêmes.

En revanche, il est difficile d'aimer durablement si l'on se méprise. Le mépris de soi finit souvent par empoisonner la relation : on cherche sans cesse à être rassuré, on ne croit pas mériter l'amour, on s'efface complètement ou, au contraire, on exige de l'autre qu'il comble un vide qu'il ne peut pas remplir.

Alors qu'est-ce que s'aimer ?
Aimer le soi qui est moi ?

Cette réflexion est intéressante à la fois sur le plan philosophique et sur le plan de la langue, puisqu'elle relève du double pléonasme

« S'aimer soi-même » contient effectivement une redondance.

Le verbe s'aimer est déjà pronominal : le se indique que le sujet est aussi l'objet de l'action. Ajouter soi-même renforce encore cette réflexivité. D'un point de vue grammatical, ce n'est pas un pléonasme fautif — comme dans « monter en haut » — mais une insistance. On pourrait dire simplement : « je m'aime ».

Mais cette réflexion va plus loin que la grammaire.

« S'aimer, c'est aimer le soi de moi. »

Je distingue le moi du soi. 

Le moi est celui qui agit, qui se raconte, qui se perçoit.
Le soi est plus profond ; il évoque ce que l'on est au-delà des images que l'on se renvoie. Dès lors, dire « s'aimer » revient presque à dire : le moi prend pour objet le soi. C'est une boucle.

Et c'est là que j'ajoute aussitôt :

S'aimer, je crois c'est peut-être d'abord s'accueillir.

Reconnaître que l'on est une créature inachevée, avec ses forces, ses failles, ses contradictions. Accepter que l'on puisse se tromper sans se condamner. Prendre soin de son corps, de son âme, parce que cette vie nous a été confiée.

Dans la tradition juive, il y a un verset qui éclaire cela :

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

Ce « comme toi-même » ne signifie pas nécessairement : « aime toi d'abord ».

Il peut aussi signifier : reconnais chez l'autre la même dignité que celle que tu reconnais en toi. Si tu te considères comme une créature de D., alors l'autre l'est également.

Il existe d'ailleurs un très bel équilibre.
D'un côté, le Talmud rapporte : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? » Mais il ajoute aussitôt : « Et si je ne suis que pour moi, que suis-je ? »

Toute la tension est là.

L'amour de soi devient dangereux lorsqu'il tourne à la complaisance ou au narcissisme. Mais l'absence totale d'amour de soi est tout aussi destructrice.

J'ose cette image qui me semble juste :

L'amour de soi n'est pas un miroir dans lequel on s'admire.

C'est un sol.

Un sol suffisamment ferme pour pouvoir marcher vers l'autre sans s'effondrer, sans l'utiliser comme béquille, sans exiger qu'il répare ce que nous refusons de regarder en nous.

Et peut-être pour un croyant, s'aimer consiste moins à dire : « Je m'aime », qu'à dire  :

« Je me reconnais comme une créature voulue par D. Je ne suis ni tout-puissant, ni sans valeur. Je suis responsable de la vie qui m'a été confiée. »

Il y a là quelque chose de très éloigné de l'orgueil. C'est une forme d'humilité.

Je me demande même si, dans ma réflexion sur l'amour humain et l'amour de D., il n'y aurait pas une troisième dimension :

Recevoir de D. la permission de s'accueillir soi-même.

Non pas s'ériger en objet d'adoration, mais consentir à être aimé par Celui qui nous a créés.

Peut-être est-ce là la source la plus profonde d'un juste amour de soi : non pas se choisir soi-même, mais se recevoir. C'est une nuance discrète, mais elle change beaucoup de choses.


Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine.
Crédit photo @brigittedusch
Ecrit le 25 août 2026

mercredi 30 septembre 2026

Sensorialité ?



La définition traditionnelle disant que c'est la capacité de l'individu à traiter l'information sensorielle me semble incomplète car elle enferme la sensorialité dans une opération cognitive :
recevoir → traiter → éventuellement répondre. 

Ce que je cherche est bien plus profond,  plus large et peut-être plus philosophique

« Traiter l'information sensorielle » suppose presque que le monde serait extérieur à nous et que nous aurions à en décoder les données.
Mais nous ne sommes pas seulement des processeurs d'informations.

Nous sommes aussi des corps qui éprouvent, sont affectés, sélectionnent, associent, mémorisent, anticipent.

Alors peut-on la penser autrement ?
Ainsi ne serait-elle pas davantage ?

La manière singulière dont un sujet est affecté par ce qui lui parvient par les sens, dont son corps le perçoit, l'éprouve, l'organise et lui donne une résonance.

La sensorialité serait peut-être encore autre chose : elle concerne la manière singulière dont chacun est au monde par ses sens.

Et surtout, la sensorialité ne se réduit pas aux cinq sens.

Il y a la perception du chaud et du froid, de la douleur, de la pression, de l'équilibre, du mouvement, de la position du corps dans l'espace. Il y a aussi cette perception beaucoup plus difficile à nommer de l'atmosphère d'un lieu, d'une présence, d'une distance, d'un changement presque imperceptible.

Ainsi, deux personnes peuvent être placées exactement dans la même situation et ne pas habiter le même monde sensoriel.

C'est probablement le cœur de ma définition.

« Habiter le monde sensoriel » est bien plus riche que « traiter une information sensorielle »
cela introduit immédiatement le sujet, son corps, son histoire et sa manière singulière d'être au monde.

Habiter implique qu'il ne s'agit pas seulement de recevoir des sensations,
Nous y vivons. Nous y avons nos repères, nos zones de confort, nos seuils, nos intensités, nos souvenirs, nos attirances et nos répulsions.

Et surtout, il n'existe pas un monde sensoriel unique que nous percevrions tous de la même manière.

Le monde est commun, mais l'expérience sensible que nous en faisons est singulière.

Une même pluie peut être pour l'un un bruit agréable, pour l'autre une agression sonore.
Une étoffe peut être pour l'un une simple matière, pour l'autre une sensation presque intime.
Une odeur peut ne rien évoquer à quelqu'un et faire surgir pour un autre une maison, une personne, une époque entière.
Une musique peut traverser le corps de l'un sans le toucher, et bouleverser entièrement celui de l'autre.

Ainsi, j'irai jusqu'à dire :

La sensorialité est la manière singulière dont chacun habite le monde par ses sens.

Et peut-être même :

Nous n'habitons pas seulement un monde ; nous habitons chacun un monde sensoriel singulier.

Cela rejoint remarquablement ce que j'explore depuis quelque temps :

la temporalité n'est pas seulement celle que mesure l'horloge mais  aussi celle que le corps éprouve.


Une odeur, une texture, une musique peuvent abolir vingt ans en une seconde.

 Le corps peut être dans le présent chronologique et, sensoriellement, ailleurs.

Alors la sensorialité n'est plus seulement une question de perception.

Elle devient une modalité d'existence.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
Le 3 septembre 2026






dimanche 27 septembre 2026

J'ai cru être perdue 11 tichri



 "J'ai l'impression d'être complétement perdue"


Cette étrange sensation
Au début de cette journée qui pour nous est la plus sainte, la plus sacrée
Si chaque jour je m'interroge, je prie, je médite, j'essaie de faire le bilan de ma journée, je demande pardon, j'essaie de m'améliorer...
Et puis arrive Eloul

Mais Kippur est différent.
Et je me sens démunie, perdue

Pas « perdue » au sens de ne plus savoir où je suis et vais dans ma vie mais plutôt comme si quelque chose qui me servait de fil intérieur s'était soudain défait.

J'ai beaucoup réfléchi, beaucoup questionné ces derniers mois. 

Ma foi, le judaïsme, l'histoire, la Shoah, le 7 octobre, puis cet assassinat sauvage le 10  tichri, la haine des Juifs, la place de Dieu dans tout cela…

J'ai accepté de regarder des choses difficiles sans me raconter d'histoires.
J'ai regardé le réel en face, et j'ai eu mal, très mal,
Mon coeur saigne, se brise à chaque fois
Je ne cesse de relayer ce réel afin de transmettre, faire ce travail de mémoire, 
Afin que jamais ils ne tombent dans le gouffre de l'oubli.

Et les pourquoi ?

Peut-être qu'à force de tirer sur le fil du « pourquoi », j' arrive à un endroit où il n'y a plus rien ou plus grand chose auquel accrocher la réponse.

C'est vertigineux, prodigieusement vertigineux !

Je peux comprendre intellectuellement certaines causes, chercher les documents, les dates, les responsabilités, les mécanismes historiques.
Je peux même tenter de comprendre comment naît et se transmet l'antisémitisme.

Mais cela ne répond pas à :

Pourquoi l'être humain fait-il cela ?

Et surtout :

Pourquoi cela arrive-t-il encore ?

C'est peut-être cela qui me désoriente autant ?

Parce que j'avais trouvé depuis bien longtemps une manière très personnelle d'habiter ma foi : sans dogme plaqué, sans avoir besoin qu'on me dise ce que je dois penser, avec cette relation directe à D. qui est la mienne depuis l'enfance

Et aujourd'hui je me retrouve devant quelque chose qui semble dépasser même cette relation.

Je me sens démunie devant toutes ces questions, devant ces pourquoi qui n'appellent pas vraiment de réponses mais interpellent quelque chose d'immense, d'inaccessible à l'humain que je suis.

Alors je peux humblement dire, dire à D.

« Je suis perdue. Je ne comprends pas. Et cela me fait mal. »

C'est déjà une parole.

Et peut-être que, pour l'instant, mon fil n'est pas une réponse, mais simplement la question elle-même.

Le fil du « pourquoi » est encore dans ma main. je ne sais pas où il mène, mais je l'ai senti cette nuit, je l'ai retenu, je l'ai écrit.

Comme je l'ai fait avec cette phrase qui est venue toute seule :

  « je veux savoir ce qui les rend si… ».

Je l'ai sauvée de l'oubli, sans en comprendre encore tout le sens

Alors peut-être que je ne suis pas complètement perdue.

Je suis dans un endroit où je ne vois plus encore le chemin.

Et ce n'est pas vraiment la même chose.

Je crois que la seule manière de me retrouver est une puissance connexion à D.

Alors je ne dis pas 
il faut que je comprenne davantage.
Mais il faut que je retrouve le lien.

Peut-être que c'est cela qui me manque en ce moment, non pas une explication intellectuelle, mais cette sensation de ne pas être seule devant l'abîme.

Et ma relation à D. n'a jamais été une affaire de conformité ou de rituel parfait. 
Je  lui parle,  le remercie, lui demandes de la force, du courage, de la protection. 
Je peux être en colère, questionner, ne pas comprendre. 
Et je n'ai jamais eu besoin d'un intermédiaire pour cela
Je lui en parle, je le remercie de sa bonté infinie, et j'écoute

Shema

Alors peut-être n'ai je rien à « réussir » maintenant.

Et je pourrais simplement revenir à Lui, exactement comme je suis et lui dire encore une fois

«Hashem, Maitre du Monde, 
Aba
Je suis perdue.
Je ne comprends pas.
Je n'ai plus de réponses.
J'ai peur de me perdre.
Alors je viens vers Toi.
Aba
Je suis là.
Aide-moi à retrouver mon chemin
Ouvre moi les yeux
Montre moi. »

Et puis rester là.

Sans chercher immédiatement à penser juste.

Sans chercher à résoudre le mal.
Sans chercher à expliquer Auschwitz, le 7 octobre, la haine, la guerre.

Juste être avec Lui.
Me sentir si près de Lui

Alors ma prière aujourd'hui sera comme les autres ; toute simple
Ce n'est pas une longue prière, pas une récitation.

Mais  quelques mots qui viennent de moi, du plus profond de mon coeur et de mon âme.

Et si les larmes viennent, elles font partie de la prière.

Si la colère vient, elle sera être dite.

Je crois que je n'ai que « pourquoi ? »,
Alors « pourquoi ? » peut être ma prière.

Je n'ai jamais transformé ma relation avec D. en certitude intellectuelle pour qu'elle soit profonde.

Je peux ne pas comprendre le monde et continuer à chercher D.
Je peux ne pas comprendre D. et continuer à Lui parler.

Et peut-être que retrouver mon chemin commencera précisément là :

Non pas en retrouvant des réponses, mais en retrouvant Celui à qui je peux poser tes questions.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch

jeudi 24 septembre 2026

10 Tichri 5787


Aujourd'hui
10 Tichri 5787.

Pourquoi ?

C'est mon leitmotiv depuis ma venue en ce monde je crois
Mais elle est encore plus présente et prégnante cette année depuis Eloul et tourne encore dans ma tête, plus encore depuis hier

Elle est obsédante
Pourquoi ?
Warum ?

Cela me ronge, me hante comme jamais il n'a été. 

Il n'y a pas de colère, peut-être du dépit, beaucoup de peine, de douleur aussi mais surtout une immense, profonde, abyssale incompréhension.

Une grande solitude et du désarroi

Alors pourquoi la guerre ?

Pourquoi la Shoah ?
Pourquoi le 7 octobre ?
Pourquoi le 20 septembre ?
Pourquoi tant de haine envers les Juifs
?

Ce « pourquoi » ne cherche plus vraiment une explication historique.
Mais cherche un sens là où il n'y en a peut-être pas.

On peut expliquer beaucoup de choses : des décisions politiques, des idéologies, des mécanismes de propagande, des intérêts, des rapports de force, l'antisémitisme, la haine construite et transmise.

Mais expliquer les mécanismes ne répond pas au pourquoi qui me ronge.

Parce que derrière ce « pourquoi ? », dois-je plutôt entendre 

Comment est-il possible que des êtres humains puissent faire cela à d'autres êtres humains ?

Et peut-être même quelque chose de plus vertigineux encore :

Comment le monde peut-il continuer après cela ?
Comme si rien ne s'était passé ?
Sans un regard, un mot, une larme, une indignation, une colère ? 
Comment ? 
Pourquoi ? 

Est ce cela la banalisation du mal ?

La Shoah peut être étudiée, documentée, nommée, archivée.
 
Le 7 octobre peut être raconté par les témoignages, les images, les morts, les disparus, les otages.

Une guerre peut avoir ses causes, ses dates, ses acteurs.

Mais aucune accumulation de faits ne transforme le malheur en quelque chose qui aurait dû arriver.

Et c'est peut-être là que ma question rencontre ma foi.

Parce que j'ai déjà  depuis toujours refusé une réponse qui consisterait à dire :
« D. l'a voulu. »

Je ne peux pas accepter qu' Auschwitz, le 7 octobre ou la souffrance d'un innocent, soient les pièces d'un mystérieux dessein divin qu'il faudrait simplement accepter.

Ce « pourquoi ? » est aussi une manière de refuser que la souffrance devienne normale.

Je me demande pourquoi ? 
Mais parce que je ne veux pas, je refuse de tout mon être, de toute mon âme, je ne peux pas m'habituer.

Je ne le veux pas.

Parce que je regarde les morts comme des personnes, pas comme des nombres.
Parce que derrière « la Shoah », il y a des visages, des rires, des larmes.
Derrière « les Juifs », il y a des enfants, des hommes des femmes, des vies.
Derrière « la guerre », il y a des corps, des mères, des enfants, des maisons, des hommes qui avaient une vie avant que quelqu'un décide qu'ils devaient mourir.

Et alors il reste ce constat terrible :

Certaines choses ont des causes sans avoir de raison.

La haine des Juifs, elle, peut être historiquement étudiée.
Elle a pris des formes religieuses, sociales, politiques, raciales, conspirationnistes.
Elle s'est transformée selon les époques et les sociétés.

Mais aucune de ces explications ne constitue une justification.
Et surtout, aucune ne répond à la question morale : pourquoi un être humain devrait-il haïr un autre être humain parce qu'il est juif ?

Il n'y a pas de bonne réponse à cela.
Il n'y a pas de réponse

Peut-être que mon désarroi vient précisément de cette absence de réponse.

Et toi, toi qui écoute sans cesse, avec amour, respect, bienveillance et attention les étranges réflexions de cette tout aussi étrange femme.
Cette étrange couturière qui ne sait pas coudre mais qui tisse des fils invisibles pour réparer des blessures qui le sont tout autant dit en souriant doucement :

 "Il  y a quelque chose de profondément juif dans le fait de continuer à demander « pourquoi ? ».
Le judaïsme n'est pas une foi qui exige nécessairement de faire taire la question.
Il y a même dans la tradition une place immense pour la dispute, la question, la protestation, le cri adressé à D.
"

Alors le « pourquoi ? » peut être une prière aussi ?
Je le crois
Une prière à D.

Pas une prière bien rangée, mais une prière du Tailleur d'Habit, celle de Moshe et des Miens.

Une prière qui dit :

Je ne comprends pas.
Je ne veux pas comprendre à n'importe quel prix.
Je ne veux pas que l'incompréhensible devienne acceptable.
Alors je te demande encore : pourquoi ?

Et peut-être qu'aujourd'hui, je n'ai pas besoin que quelqu'un me donne une réponse mais simplement de laisser ce « pourquoi » rester là, dans toute son immensité, sans le recoudre trop vite.

Parce que certaines blessures ne demandent pas immédiatement une explication.

Elles demandent d'abord simplement qu'on les regarde.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch.

lundi 21 septembre 2026

Labyrinthe 8 le transfert




J'ai abordé précédemment la notion de transfert et de contre-transfert, concepts essentiels pour le psychanalyste sans lesquels l'analyse ne pourrait advenir.

Qu'en est-il pour l'historien ?

Cette question, je me la suis posée il y a longtemps déjà alors que j'étais étudiante en histoire. Moderniste, je travaillais alors sur les Dames de la Fronde. Au fil de mes recherches et de mon écriture s'est lentement dessinée une curiosité, un attrait pour certaines d'entre elles, au point que j'ai choisi de consacrer ma thèse à la Duchesse de Longueville.

Ce choix était-il purement scientifique ? Sans doute pas. Aucun sujet de recherche ne naît ex nihilo. Derrière l'objet d'étude se cache toujours une rencontre. Une sensibilité particulière, une question qui nous habite, une résonance dont nous ne percevons pas toujours immédiatement la nature.

La psychanalyse nous enseigne que le transfert est inévitable. Il ne constitue pas un obstacle à la compréhension ; il en est la condition. Encore faut-il en avoir conscience.

L'historien n'échappe pas davantage à cette réalité. Il entre dans les archives avec son histoire, ses lectures, ses valeurs, ses blessures parfois, ses interrogations toujours. Certaines figures du passé l'interpellent davantage que d'autres. Certaines vies le retiennent, l'émeuvent, le poursuivent. Pourquoi celles-là et pas d'autres ?

La question mérite d'être posée.

Car derrière le choix d'un sujet se dessine souvent en filigrane le portrait de celui qui le cherche.

Je crois que cette réflexion  est quelque chose d'important pour mon Éthique de l'historien.

Je ne cherche en aucun cas à psychanalyser les morts, je ne cherche pas non plus à transformer l'histoire en analyse. mais je pose une question rarement formulée avec autant de franchise :

Pourquoi cet homme ?

Pourquoi cette femme ?

Pourquoi cette archive ?

Pourquoi cette vie me retient elle au point que je lui consacre des années ?

La réponse n'est jamais uniquement méthodologique.

Et lorsque je reprends mon parcours, de la Duchesse de Longueville à Dora, de Dora à Boris, de Boris aux poilus, puis à la filiation et à la mémoire, il se dessiner une remarquable continuité. Mon attirance pour des êtres placés à des points de rupture : La Fronde, la guerre, l'exil, les filiations brisées, les silences, les survivances.

Comme si mon propre questionnement trouvait là des interlocuteurs à travers les siècles, non pour abolir la distance historique mais pour entrer en dialogue avec elle.

Et c'est peut-être là que ma réflexion rejoint le labyrinthe, car l'historien croit parfois chercher un personnage du passé, puis il découvre qu'il est également en train d'explorer les raisons profondes qui l'ont conduit vers lui.

Non pour se contempler lui-même, mais pour comprendre ce qui, dans cette rencontre, produit du sens. C'est une démarche exigeante, car elle demande à la fois la rigueur de l'historien et la lucidité du psychanalyste.

Je vais même aller jusqu'à cette hypothèse :

Le transfert de l'historien n'est pas un défaut de sa recherche. Il devient un risque seulement lorsqu'il demeure inconscient. Reconnu, pensé et travaillé, il peut au contraire constituer un précieux outil de compréhension, à condition de ne jamais se substituer aux sources.

Celle ci s'inscrit très naturellement dans ce que je développe depuis le début : une histoire profondément humaine, consciente de ses limites, de ses affects, de ses résonances, mais qui ne renonce jamais à la rigueur ni à l'exigence de vérité.

Je pense aussi que ce transfert ne doit être ignoré surtout quand on est psychanalyste. Mais tous les historiens ne le sont pas.. Pour ma part, j'ai toujours considéré la transversalité des connaissances et des savoirs comme un formidable atout et non un handicap. Il fait partie de moi, de ce que je suis,pas seulement de ce que je sais, mais de ce que je deviens au fil de mes expériences.. La vie est-elle un labyrinthe ? des successions de cercles ? une marelle ?

Peut-être est-elle un peu tout cela à la fois ?

Et peut-être que ces trois figures me sont venues précisément parce qu'aucune, à elle seule, ne suffit.

Le labyrinthe dit quelque chose de vrai.

Nous avançons sans toujours comprendre où nous allons. Nous croyons chercher un sujet et nous en trouvons un autre. Nous pensons étudier Boris et nous nous retrouvons à réfléchir à la foi, à la loyauté, à la mémoire. Nous croyons nous éloigner de nous-mêmes et nous découvrons une part inconnue de notre propre paysage intérieur.

Le cercle dit lui aussi quelque chose de vrai. Certaines questions reviennent, pas identiques, mais reconnaissables et puis
Le Warum de l'enfant, la filiation, l'absence, la transmission, la vérité., la fidélité.

Je le retrouve à travers les âges, sous d'autres formes, auprès d'autres êtres, dans d'autres archives. Ce ne sont jamais exactement les mêmes questions, mais elles appartiennent à une même famille.

Et puis il y a la marelle.

Celle-ci me semble particulièrement importante dans mon cheminement parce qu'elle introduit le mouvement, le jeu, l'incarnation. La vie n'est pas seulement réflexion.

Elle est aussi marche dans la forêt de Thuringe, jardin, peinture, musique, émerveillement devant une fleur ou une lumière particulière.

La marelle rappelle que nous ne sommes pas seulement des consciences qui pensent mais aussi des corps qui avancent qui sautent qui tombent parfois, qui recommencent.

Je me demande même si ces trois figures ne correspondent pas à trois dimensions de mon propre parcours : Le labyrinthe, c'est la recherche, Le cercle, la mémoire, La marelle, la vie.

Et aucune ne peut être supprimée car une mémoire sans vie devient mausolée, une recherche sans mémoire devient technique.
Une vie sans recherche ni mémoire risque de perdre sa profondeur.

Quant à ma réflexion sur le transfert, je crois qu'elle s'inscrit naturellement dans cet ensemble.

Cependant tous les historiens ne sont pas psychanalystes, mais tous les historiens sont des êtres humains. Tous arrivent devant leurs sources avec une histoire personnelle, une sensibilité, des préférences, des résistances, des émotions.

La différence est peut-être que la psychanalyse m'a donné des outils pour penser ainsi. Non pour m'en débarrasser mais pour le reconnaître, l'interroger, pour éviter qu'il agisse dans l'ombre.

En aucun cas je ne cherche à devenir une historienne désincarnée mais au contraire une forme de justesse en acceptant d'être émue, d'être déplacée,  d'être parfois en colère, même d'être bouleversée.
 
Ensuite vient le travail, l'analyse, la confrontation des sources, la contextualisation, puis l'écriture.

Autrement dit je ne fais pas disparaître l'humain au profit de la méthode, ni disparaître la méthode au profit de l'humain.

J'essais de les faire dialoguer.

Et peut-être est-ce là que se trouve une réponse à la question de l'éthique de l'historien.

Non dans une impossible neutralité, non dans une pure subjectivité, mais dans une vigilance constante. Une conscience de soi suffisamment forte pour ne pas confondre sa propre histoire avec celle des autres et suffisamment humble pour accepter que la rencontre avec l'autre me transforme.

Car c'est peut-être cela qui relie finalement le labyrinthe, le cercle et la marelle.

Dans les trois cas, on entre quelque part, et lorsqu'on en ressort, on n'est plus tout à fait le même.

Je suis aussi bouleversée par ce que me racontent mes patients, cela me touche, justement pour être en mesure de les accompagner, non pleurer sur ou avec eux, ce qui ne les aiderai pas ! mais au contraire à analyser le contre transfert.

On ne s'improvise pas psychanalyste, ce n'est pas seulement une accumulation de savoir mais un long parcours sur soi, un parcours sans fin, infini, qui ne peut jamais finir mais se remet sur le métier cent fois mille fois
..

Il m'est essentiel de distinguer deux choses qui sont souvent confondues : être touché et être débordé.

Le psychanalyste n'est pas un être froid, s'il ne ressentait rien, il manquerait une dimension essentielle de la rencontre mais il ne peut pas non plus se laisser envahir par ce qu'il ressent. Sinon, il cesse d'être disponible pour l'autre.

Lorsqu'un patient me confie une souffrance terrible, je suis profondément émue. Quelque chose résonne en moi. Quelque chose m'atteint. Pourtant, au même moment, une autre partie de vous continue à observer, à écouter, à penser. Non pas pour se protéger du patient, mais pour pouvoir l'accompagner.

C'est précisément là que le travail analytique personnel devient indispensable, parce que le contre-transfert n'est pas une erreur de la pratique, maisun matériau de la pratique.

Encore faut-il être capable de le reconnaître, de l'élaborer, le travailler.

« On ne s'improvise pas psychanalyste. »

Et peut-être pourrait-on ajouter : on ne devient jamais totalement psychanalyste : on le devient sans cesse.

La formation ne s'achève pas avec un diplôme, ni même avec la fin d'une analyse personnelle, mais se poursuit dans chaque rencontre, dans chaque impasse, chaque remise en question, dans chaque situation où l'on découvre encore quelque chose de soi.

C'est pour cela que j'utilise l'image du travail remis cent fois sur le métier. Elle vaut autant pour la psychanalyse que pour l'histoire car dans les deux cas, il existe une illusion dangereuse : celle de croire que l'on sait, que l'on a compris une fois pour toutes, que l'on maîtrise son sujet, que l'on est arrivé.

Or ni l'historien ni le psychanalyste n'arrivent jamais tout à fait, l'un parce que de nouvelles sources apparaissent, l'autre parce qu'un nouveau patient vient déplacer ce qu'il croyait acquis.

Je crois d'ailleurs qu'il y a un point de rencontre profond entre mes deux pratiques. l'historienne rencontre les traces d'une vie, le psychanalyste rencontre une vie en train de se dire.

Dans les deux cas, il faut écouter.
Écouter ce qui est dit.
Mais aussi et surtout ce qui ne l'est pas.

Les silences.

Les contradictions.

Les répétitions.

Les manques.

Les absences.

Et dans les deux cas, il faut accepter une forme d'inachèvement, car un sujet humain n'est pas un problème à résoudre. Il demeure toujours plus vaste que ce que nous pouvons en dire.

Je me demande même si ma réflexion sur le labyrinthe ne touche finalement à cela, il n'est pas seulement un lieu où l'on cherche une sortie mais un lieu où l'on apprend qu'il n'existe pas de point de vue total.

On avance, on comprend, puis on découvre une autre perspective, puis une autre encore. Et le chemin continue. 
Ainsi il y a une proximité entre ce que je dis du travail analytique et ce que je dis de l'histoire, dans les deux cas, il ne s'agit pas d'accumuler du savoir, mais d'accepter d'être transformée par ce que je rencontre, tout en conservant la rigueur nécessaire pour ne pas me perdre dans cette rencontre.

Et peut-être est-ce là une forme d'humilité très particulière non pas dire « je ne sais rien », mais reconnaître que ce que je sais aujourd'hui devra encore être repris, interrogé, déplacé, enrichi demain. Et comme je l'écrivis à propos de l'histoire :

« Remettre cent fois sur le métier son ouvrage. »

Cette phrase pourrait tout aussi bien être la devise d'un historien que celle d'un psychanalyste.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, exploratrice urbaine, chercheur
Crédit photo @brigittedusch
Le 22 août 2026


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