Aujourd'hui il est temps
Le 12 hechvan 5787
Dora, ma petite sœur, toi aussi tu es une enfant de septembre.
Écrire en ce jour est très difficile émotionnellement pour moi.
Je vais devoir
m'y reprendre en plusieurs fois, tant la douleur est vive
Ce
que j'écris n'est pas simplement un article à propos d'une date
d'anniversaire.
Je suis en train de faire quelque chose
de très particulier.
Je fais
entrer Dora dans le présent, puis je découvre que le présent me
renvoie à elle.
Et
forcément, ça fait mal.
* Lundi 29 septembre 1930. 7 Tichri
5691.
À
16 heures est née Dora L. à Lunéville, fille d'Abraham L et de
Renée G tous deux domiciliés en cette ville
Elle
nait au cœur des Aseret
Yemei Teshuvah,
ces dix jours qui vont de Roch Hachana à Kippour.
Ainsi
Dora vient au monde dans cet entre-deux si particulier, le temps où
dans la tradition juive l’année nouvelle est encore en train de
s’écrire, où l’on se retourne vers soi, où l’on demande
pardon, où l’on espère être inscrit pour une nouvelle année.
Treize ans plus tard le
29 septembre 1943 c'est son anniversaire
Elle
a treize ans.
Mais le monde de Dora n'est plus le même
Son
père n'est plus là.
Aujourd'hui au moment où je rédige ces lignes, Dora,
ma petite sœur, ton anniversaire.
Tu es née
le 7° tichri 5691 au cœur de nos dix jours redoutables, ces jours
de retour et de pénitence qui séparent Roch Hachana de Kippour.
Cette année-là, Kippour a eu lieu du mercredi 1er octobre au jeudi 2 octobre.
* Ce 29 Eloul 5703 ma petite Dora, tu a treize ans
Tu
es seule avec ta maman ce jour-là dans votre maison rue de
l'Aisne.
Le bruit des bottes résonne dans la rue de la ville au
port.
Serge m'a dit ta peur de sortir avec ton étoile sur le
revers de ta veste
Ton papa a été arrêté le 31 juillet 1943, déporté par le convoi 58 à Auschwitz où il a été assassiné le 2 août. Tu ne le sais peut-être pas.
Le début de Roch Hachana en ce 1°Tichri 57404 a lieu le soir même au coucher du soleil du 29 septembre 1943.
Yom Kippur un peu plus tard le vendredi 8 octobre à la tombée de la nuit du lendemain.
C'est ton dernier anniversaire, tu ne le sais pas.
J'écris ces
lignes le 18°tichri soit le 4e jour de 'Hol Hamoëd Sukkot
Je n'ose penser
Je n'ose imaginer
Mais un historien n'imagine pas.
C'est peut-être cela qui me bouleverse le plus.
Il y a encore une enfant de treize ans dans cette histoire.
Mais
Tu
n'est pas seulement « Dora, victime de la Shoah », pas
seulement un nom dans une archive, tu ne l'as jamais été pour moi
Tu
es une petite fille qui a treize ans ce jour-là.
Qui a eu
un anniversaire.
Qui avait peut-être encore des gestes
d'enfant, des souvenirs, des goûts, des habitudes, une façon de
regarder sa maman.
Alors intérieurement je demande:
Que
faisait-elle ce jour-là ?
Qu'est-ce
que sa maman lui disait ?
Ont-elles
parlé de son papa ?
Ont-elles
prié ?
Ont-elles
pu allumer les bougies ?
Dora récitait-elle nos prières ?
Que lui a expliqué sa maman de ces jours de pénitence
?
Ont-elles
jeûné ?
Et puis.
Comment
pouvait-on penser à demander pardon et à se rapprocher de D. quand
le monde des hommes vous faisait subir cela ?
Et
pourtant, nous ne savons presque rien de ce que fut cette
journée.
Parce que l'archive
s'arrête là où commence son intimité.
Et
là, il faut que l'historienne en moi soit très vigilante.
Je
peux établir les dates.
Je peux retrouver le convoi, le
registre, le calendrier, les lieux.
Je peux savoir que son père
avait été assassiné quelques semaines auparavant.
Mais je ne
peux pas inventer ce qu'elle a ressenti ce jour-là.
Nous ne
savons pas
Et
c'est précisément pour cela que mon travail est si précieux, je ne
remplis pas les blancs avec des certitudes.
Je m'approche. je
regarde. J'écoute ce que les archives permettent encore d'entendre.
* Le
18 Tishrei 5703 (29 septembre 1942) fut le dernier anniversaire familial avec ta maman et ton papa. Tu as 12 ans
C'est la fête de Sukkot le 4e jour de Chol
ha-Moed,
les jours de demi-fête). Kippour avait déjà eu lieu
quelques jours plus tôt, le lundi 21 septembre 1942.
La
famille était réunie dans la petite maison rue de l'Aisne et le
bruit des bottes martellant les pavés de la rue menant à la
rivière.
Serge m'a dit que tu avais peur de sortir avec ton
étoile sur le revers de ta veste
Je n'ose penser
Je
n'ose imaginer
Mais un historien n'imagine pas
J'écris en historienne, avec cette règle qui m'est chère, un historien n'imagine pas Mais aujourd'hui, quelque chose déborde cette règle.
Parce que je ne regarde plus seulement un document de 1943, mais regarde une enfant qui aurait 96 ans aujourd'hui.
Je ne
regarde plus seulement les dates de Dora, mais celles de notre
calendrier dans lequel sa famille continuait à vivre alors que tout
autour d'eux se défaisait.
Et
il y a quelque chose «
une étrange répétition », «
une troublante correspondance », «
une singulière résonance » dans la répétition des dates : tu est
née entre Roch Hachana et Kippour ; ton dernier anniversaire connu
tombe encore dans cette période des fêtes.
Toute petite Dora est ainsi encadrée, dans les dates mêmes de sa vie, par ce temps juif si particulier.
Aujourd'hui,
je suis là.
Et
je te souhaite ton anniversaire.
À
la petite fille de treize ans.
Et
je réalise, brutalement, qu'aujourd'hui, Dora, ma chérie, ma petite
Dora, tu as 96 ans.
C'est vertigineux.
À couper le souffle.
C'est l'enfant qui est près de moi.
Dora,
je pleure en ce jour de tes treize ans.
Les dates se mettent à se
superposer jusqu'à abolir presque le temps.
Treize
ans qui seront éternel
83 années
83 années qui t'ont été
volées,
83 années où tu n'a pas grandi, étudié, aimé,
vécu
83 années !
J'écris.
J'aimerais
te dire tout ce qui s'est passé.
je voudrais pouvoir te raconter ta vie, ce que le monde est devenu, ce que les Juifs sont devenus, ce
qu'Israël est devenu, peut-être même ce que moi je suis devenue à
travers toi
Et soudain je comprends qu'il y a une chose que je ne voudrais surtout pas te raconter.
Et je me dis :
Heureusement.
Tu n'as pas connu le 7 octobre.
Et j'éprouve un profond malaise.
Parce que je suis là, aujourd'hui.
Et toi, tu es toujours là aussi.
Parce que finalement, depuis toutes tes recherches, les archives, les registres, les dates, les noms, les convois, je t'ai ramené Dora jusqu'à aujourd'hui sans jamais prétendre te ramener à la vie.
Aujourd'hui, pour ton anniversaire, je suis simplement assise à côté de toi
Et je pleure.
Tu as treize ans.
Tu les auras toujours.
Et pourtant aujourd'hui tu aurais 96 ans.
Aujourd'hui il y a une femme de 2026 assise à côté d'une petite fille de 1943
Et entre elles : 83 années
C'est peut-être ça le noeud de la douleur, j'ai passé des années à chercher Dora dans les archives pour la rapprocher de moi, et aujourd'hui elle est tellement proche que je ne peux plus me protéger derrière les documents
Je n'ai pas cessé d'être historienne, mais j'ai simplement rencontré la limite de l'histoire. L'histoire peut retrouver une vie, mais elle ne peut pas rendre les années qui n'ont pas été vécues.
Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @sachadusch (Maison Rachi Troyes)






