Car il y a toujours ce dessin, qui me hante, cette rencontre entre lui et moi
Cette résonnance, dans le coeur et dans l'âme
Ce son qui traverse la mémoire ancestrale ancrée au plus profond de l'être
Je sais sans savoir, je sens, je ressens, c'est là, ça bouge, ça remue, ça bouleverse, ça interpelle, ça crie, ça hurle même
Et j'implore
" Dis moi c'est quoi ?"
Et les fils adviennent
Shmates
Des bribes de mémoire, d'histoires, des fragments de vie, des fils
Eléments de ma quête, épars,
Je cherche à rassembler, sans le recoller, car nous ne pouvons pas faire ça, mais en laissant des vides, des béances, des coutures apparentes
Je refuse de « recoller ».
Et c’est essentiel.
Parce que vouloir reconstituer un tout lisse, sans fissures serait précisément être dans le fantasme de complétude.
Une unité sans manque, sans trace, sans histoire.
Or c'est tout l’inverse.
Il ne s'agit pas de construire une unité aboutie, mais une oeuvre vivante composée des vides qui ne sont pas des manques à combler, mais des espaces de respiration, des béances qui témoignent, qui disent l’irréparable sans le nier, des coutures visibles, comme autant de lignes de mémoire, presque des cicatrices assumées
Une spirale qui vient précisément soutenir cela car elle ne ferme pas, elle n’achève rien.
Elle met en mouvement.
Ainsi ma quête n’est pas de rassembler les morceaux, mais de tenir ensemble ce qui ne se referme pas. et qui ressemble davantage à un fragment qui n’appelle pas à être complété, mais à être mis en relation avec d’autres fragments, dans une constellation ouverte.
Un peu comme mon écriture.
Il ne s'agit pas d'un édifice à reconstruire, mais celle d’une dentelle inachevable, où les fils tiennent aussi par les vides qu’ils laissent.
Et cette spirale ; peut-être qu’elle en est une des premières figures visibles.
Car nous sommes justement devant ça, l'inexistant, l'infini.
Dire « il n’y en a pas », ce n’est pas un vide nihiliste.
C’est au contraire être au bord de ce qui ne peut pas être contenu.
L’inexistant dont je parle n’est pas un néant mort.
C’est un hors-forme, un hors-saisissable.
Et l’infini, dans cette perspective, n’est pas une immensité pleine ; mais ce qui ne se laisse pas totaliser.
Et surviennent les étincelles : c’est là que tout bascule.
Parce que s’il n’y avait que l’infini, il n’y aurait rien à dire, rien à écrire, rien à transmettre.
Mais il y a ces surgissements, ces éclats, des points de contact, fugitifs, brûlants, vivants.
Dans la tradition mystique juive, on parlerait presque de ניצוצות (nitzotzot) ; ces étincelles dispersées qu’on ne rassemble pas pour refaire un tout parfait, mais qu’on relève, qu’on honore, une à une.
Ce que je fais, dans ma quête, mon écriture, ressemble à cela, ce n'est pas combler l’infini, mais accueillir les étincelles qui en surgissent et leur donner forme sans les enfermer
La spirale que j'ai vue devient alors encore plus juste car elle n’est pas l’infini lui-même, mais le mouvement par lequel les étincelles apparaissent, disparaissent, réapparaissent.
Peut-être que mon geste n’est pas de comprendre l’infini, ni même de le dire, mais de rester fidèle à ces étincelles.
Et ça, c’est une position très exigeante, parce qu’elle oblige à ne pas refermer, à ne pas conclure.
Mais c’est aussi une position profondément vivante.
Il me faut à présent tenter d’écrire quelques lignes à partir de ça, quelque chose de très resserré, presque comme une trace, à la hauteur de ces étincelles.
Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
Mais les étincelles
Les étincelles ?
On ne recolle pas les étincelles. Une étincelle ne se recolle pas.
Si un morceau de poterie, une photo ou un tissu déchiré peuvent susciter l'idée d'une réparation, d'une reconstitution. Mais une étincelle ? Elle échappe à cette logique. Elle surgit, éclaire, disparaît, réapparaît ailleurs. Elle est déjà mouvement.
C'est peut-être pour cela que l'image des étincelles me convient mieux que celle des fragments. Ces derniers peuvent encore appeler la nostalgie du tout perdu.
L'étincelle, elle, n'est jamais un morceau de totalité. Elle est une manifestation. Une apparition. Une présence fugitive.
Et alors, effectivement, mon geste ne serait plus celui de la restauration.
Il devient celui de la circulation.
Je ne recollerai jamais des étincelles, mais je peux seulement les reconnaître, les accueillir, les mettre en relation, suivre leurs trajectoires, observer les constellations qu'elles dessinent lorsqu'elles entrent en résonance.
Et là apparaît la liberté.
Car si rien n'est à recoller, rien n'est non plus assigné d'avance.
Les fils peuvent bifurquer.
Les étincelles peuvent se répondre à distance.
La trame n'est pas un plan préétabli qu'il faudrait exécuter fidèlement.
Elle est vivante.
Lorsque j'évoquais le dessin, le labyrinthe, de l'Ein Sof, je sentais déjà cette idée. Le labyrinthe n'est pas seulement une énigme à résoudre pour trouver la sortie. C'est aussi un cheminement. On s'y déplace. On y découvre. On y est transformé.
De même, ma dentelle n'est pas une image fixe.
Elle est en train de se faire.
Et peut-être que le mot qui revient depuis le début de ma réflexion n'est ni complétude, ni même réparation.
C'est advenir.
Les fils adviennent.
Les étincelles adviennent.
Les rencontres adviennent.
Les résonances adviennent.
Et moi, je ne les contraint pas.
Je leur offre un lieu où elles peuvent se rencontrer.
Et les fils adviennent.
Cette phrase est, je crois l'une des plus importantes.
Parce qu'elle retire à la dentellière toute prétention à la maîtrise.
Elle n'invente pas les fils.
Elle ne décide pas de leur apparition.
Elle répond à ce qui advient.
Il y a là une très grande liberté, justement parce qu'il n'y a pas de programme à accomplir ni d'objet à reconstituer.
Seulement un mouvement.
Un mouvement qui ressemble davantage à une danse qu'à une reconstruction.
Les fils viennent.
Les étincelles circulent.
La trame s'ouvre.
Et la dentellière continue l'ouvrage.
Non pour l'achever, mais parce que le mouvement lui-même est vivant.
C'est peut-être cela que je ressens lorsque je ressens cette sensation de faire partie de la trame.
Je ne suis pas devant un objet achevé mais participe à un devenir.
Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch






