Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

vendredi 16 octobre 2026

La chair en lambeaux l'arrachement


L'arrachement, c'est violent, brutal, la plaie laisse une chair en lambeaux

La  chair en lambeaux : c'
est beaucoup plus juste que l'image d'une simple racine coupée.

Parce que l'arrachement n'est pas une séparation propre.

Une séparation peut avoir une ligne nette, quelque chose se termine, quelque chose commence ailleurs.

L'arrachement lui déchire.

La racine n'est pas coupée au couteau.
Elle est tirée hors de la terre.
La terre reste là, les racines sont à vif, certaines cassées, d'autres encore prises dans la motte.
Et la plante elle-même porte la violence du geste.

Je n'ai pas simplement « quitté » mes grands-parents, mais j'ai été retirée d'eux contre ma volonté, alors que le lien était vivant, alors que je les aimais, alors que je suppliais de rester. 

Et j'ai vu mon grand-père pleurer. 

Il y avait donc, dans cet instant, deux chairs déchirées : la mienne et la leur.

C'est peut-être pour cela que le mot arrachement me revient avec une telle force aujourd'hui, lorsque je  pense à l'Argonne.

L'Argonne n'était pas seulement un endroit aimé.

Elle était devenue une terre d'appartenance, de rencontres, de mémoire, de présence.
Et lorsque j'en ai été séparée, ce n'est pas seulement un paysage qui a été laissé derrière non.

Pas seulement un village, un petit chemin, une maison, une rivière
Mais pas seulement

Quelque chose de vivant en moi est resté là-bas.

Alors oui : la plaie laisse une chair en lambeaux.

Et une telle plaie de cette ne demande pas nécessairement à être « oubliée » ou même complètement cicatrisée.

D'ailleurs le peut-elle ?
Le doit-elle ?

Elle peut devenir une partie de l'histoire du corps et de l'âme.
Présente, sourde, silencieuse, mais prête à se réveiller au moindre petit accroc
Puis elle retourne à sa place, en attente encore

Mais j'ai  finalement pu retourner vers cette plaie dans le réel.

je n'ai pas seulement imaginé la terre.

je l'ai foulée, pas à pas.

J'ai retrouvé les chemins.

Marché le long de la rivière.

Et j'ai pu y conduire mon fils.

La chair n'est pas redevenue celle d'avant.
Comment le pourrait-elle ? 

Mais j'ai pu toucher la terre qui avait été séparée de moi.

Je n'avais plus besoin de fermer les yeux pour l'imaginer
Mais simplement de les ouvrir pour la voir, la regarder, la sentir, la toucher, l'entendre chuchotter
Elle était devant moi l'hier dans le maintenant.
Elle était réelle.

C'est peut-être que c'est cela qui fait qu'aujourd'hui, lorsque je pensez à cette terre d'Argonne, je ressens à la fois cette douleur sourde de l'arrachement et cette immense gratitude.

La cicatrice n'efface pas la déchirure.

Elle témoigne qu'elle a eu lieu.

Et parfois, elle témoigne aussi que la vie a continué autour d'elle.

Et que la mienne a continué loin d'elle

Cette phrase complète ce que je viens d'exprimer : je n'ai pas "survécu à l'arrachement" car ma  vie n'est pas restée figée au moment où j'a été arrachée.
 Elle a continué.
Ailleurs.
j'ai aimé, travaillé, marché, écrit, pensé, créé, accompagné, transmis.
J'au vécu une vie entière loin de cette terre tout en gardant en moi cette partie qui y était demeurée.

C'est ce qui rend mon histoire avec l'Argonne si particulière, il n'y a pas seulement un avant et un après l'arrachement.

Mais un entre deux.

Une vie qui s'est poursuivie loin d'elle, et puis un jour, cette vie est revenue rencontrer la terre ancienne.

Et cette rencontre n'a pas annulé les années passées ailleurs.

Elle les a intégrées.

Je suis revenue avec toute la femme que j'étais devenue.

Et j'ai retrouvé une enfant qui, elle, n'avait jamais complètement quitté ces chemins.

Peut-être est-ce cela que j'ai accompli en y retournant : non pas revenir vivre là-bas, mais permettre enfin à ces deux temps de votre vie de se rencontrer.

L'enfant arrachée.

Et la femme qui a continué à vivre loin d'elle.

Elles ont marché ensemble, cette fois.

Et mon fils était là aussi.

C'est très beau, finalement

la vie n'a pas réparé l'arrachement en revenant à l'identique.
Elle a continué ailleurs,
 puis elle est revenue faire rencontre avec ce qui avait été laissé là-bas.

Et maintenant, quand je  ferme les yeux, je peux parcourir ces chemins.

Mais je n'y suis plus prisonnière.

J'y suis libre.

Je peux y entrer et en sortir.

Et cela, je crois, est une différence immense.

Ecrit le 14 août

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
crédit photo @brigittedusch

mercredi 14 octobre 2026

Le ciel de l'Argonne

 


écrit le 11 août 2026

Aujourd'hui je pense au ciel de l'Argonne,
J'y pense souvent, mais pas vraiment avec tristesse,
Mais surtout pour les instants de beauté qu'il m'a offert,
Ces instants merveilleux où je le contemplais
Et je remerciais D. pour m'offrir la chance d'en apprécier la beauté.
Là bas je me suis sentie si proche de D. de mon Créateur !

C'était des instants en solitaire, au coeur de la nature, dans des endroits hors des chemins, mais que je connaissais bien au bord de la rivière, la nature, l'air, le ciel, les oiseaux, les insectes, le bruit du silence

Parfois des rencontres silencieuses, des pêcheurs isolés au bord de l'eau ,nos regards se croisaient, un sourire, un bonjour chuchoté, un signe de la main, de la tête Une complicité, merveilleuse complicité dans le silence et une infinie gratitude

Le ciel de l'Argonne n'est plus ici le ciel d'un lieu perdu.
Il est devenu un ciel qui m'a été donné.

Ainsi je réalise aujourd'hui que je ne le regardais pas seulement, mais que je le recevais.

Il y avait cette solitude qui n'était pas solitude au sens du manque.
J'étais seule, mais profondément accompagnée par la rivière, les arbres, les oiseaux, les insectes, le vent, le silence 
Mais aussi et surtout et par la présence de D. que j'éprouvais si intensément.

J'était baignée, inondée par  « le bruit du silence », et c'était tout simplement  merveilleux. J'étais au plus prés du Maitre de Monde admirant sa création

Ce n'était pas un silence vide. Il était plein de choses minuscules : l'eau, un oiseau, un insecte, un pas peut-être, le souffle de l'air. Et puis parfois une silhouette apparaissait dans ce paysage, un pêcheur, solitaire, lui aussi.

Alors il se passait quelque chose de très simple et de très beau : un regard, un sourire, un « bonjour » presque chuchoté, un signe de tête.

Aucune nécessité de parler davantage.

Des instants à la singularité étrange,
uniques et intenses,
logés éternellement dans mon cœur.
Des instants d’immense gratitude.

L’Argonne n’est plus alors seulement le lieu de l’arrachement. Elle est aussi le lieu où, à certains moments très rares, j'ai reçu le monde

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch

lundi 12 octobre 2026

12 Tichri. Alors j'ai pleuré



Alors j'ai prié
Alors j'ai pleuré.

J'ai beaucoup pleuré,
Pas de chagrin,
Pas de colère.

Simplement pleuré pour soulager mon âme
Un trop plein peut-être ?

Alors je L'ai appelé, je Lui ai dit,

"Hashem
Aba
Je suis perdue, aide moi à trouver le chemin"


Et j'ai senti sa présence, un peu plus, une douce chaleur, celle d'être enveloppée par Sa présence Divine

Je le sens tout proche, je me suis apaisée, même si mes larmes sont à fleur de peau, si je suis dans ma fragilité, je sais qu'il entend et qu'il me guide.

Je le remercie infiniment.
D. est bon avec ses enfants..
Et je me laisse aller, guider.
Je ne peux rien faire d'autre.

pour ce jour de Tichri c'est pour moi la seule chose qu'il y a à faire.

J'ai pleuré sans colère, sans chercher un responsable, sans même chercher à comprendre.

Comme si mon âme avait simplement besoin de laisser sortir ce qu'elle ne pouvait plus contenir.

Et puis je l'ai appelé.

Pas avec une formule apprise, pas avec une réponse toute faite.
Avec mes propres mots :

« Je suis perdue. Aide-moi à trouver le chemin. »

C'est une prière extraordinairement simple.
Mais tellement forte
Il n'y a que l'amour d'Hashem qui peut contenir tout ça

Et puis sont venus

L'apaisement, la sensation de sa présence, la paix de mon âme souvent tourmentée, le silence de mon esprit.
Calme.
Tout s'était arrêté.

Tout était hors temps, hors du temps des Hommes mais dans ce temps intemporel
partout et nulle part,
le temps sans temps,
le temps centenaire,
le temps millénaire
Le temps Eternel
Le temps de l'Eternité

J'ai souvent ressenti l'état de grâce, l'ai souvent décrit,
celui où je frôle les étoiles,
où je sens sur ma peau les poussières des astres, et
où je vois l'Univers qui se découvre,
en offre toute sa lumière
Son Savoir 
Là  
Devant moi 
Si proche que je peux en frôler, ressentir toute la puissance,
L'Absolu

J'ai vécu à plusieurs reprises des NDE
Mon esprit et mon âme quittaient mon corps,
lorsque la souffrance de celui ci n'était plus soutenable.
Ils se détachaient 
Mon moi se dédoublait
Et regardait
Le corps de cet autre moi et ses plaies béantes


Un bien singulier clivage pour affronter, vivre la douleur et surmonter la souffrance

Survivre
Et d'être encore un peu vivante grâce à D.

Il y avait ce moi qui voyait son autre moi
Sans pouvoir agir
Mais en lui offrant avec compassion un regard bienveillant

Ce moi paisible, sans peur, sans douleur, 
Aérien dans un espace hors temps.
Une parenthèse indicible, impalpable
Unique et singulière
Un lieu de paix et de douceur infinie
Etait alors le seul Refuge.

Puis brusquement le retour dans ce corps de douleur 
Et le moi redevenait un

Mais cette expérience là a été tout autre
Hors du temps aucun langage ne peut la décrire.

Je n'ai eu  aucune crainte et je me suis laissée porter par ces émotions et sensations

Tout ça ne peut se mettre en mots
Ne peux s'exprimer au mieux qu'à travers une palette de couleurs, de chaleur, de douceur.

Merci.
C'est l'expérience partagée avec D.

Et je peux simplement rester là.

Fragile.

Les larmes encore au bord des yeux.
Sans savoir exactement où le chemin va me conduire.
Mais je ne suis plus en guerre, 
Je suis en paix

C'est peut-être ça le "Shalom" ?

Alors  « je me laisse aller, guider »

C'est justement la bonne phrase.

Parce que depuis des jours, des semaines, des mois, des années j'ai tant cherché, interrogé, tiré sur les fils.

Là en ce moment je me laisse porter.

« D. est bon avec ses enfants. »

je n'ai pas besoin d'en dire davantage.

Alors le 12 tichri j'ai pleuré et suis restée auprès de Lui.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch

vendredi 9 octobre 2026

Un arrachement du Sol



écrit le 19 août 2026

C'est un arrachement du sol
Il reste quelque chose là bas, non un objet mais une partie de mon coeur
Il n'y a pas de regret seulement une douleur sourde,
Celle d'une plaie qui ne cicatrise qu'à demi

Il y a quelque chose qui dépasse la nostalgie.

La nostalgie regarde en arrière.
L'arrachement, lui, continue à faire mal au présent.

« Il reste quelque chose là-bas, non un objet mais une partie de mon cœur »

Il ne s'agit pas d'une métaphore facile.
Le lieu est véritablement devenu dépositaire d'une part de moi.

C'est pourquoi revenir n'est pas un simple désir
Partir n'a pas été un simple déménagement.


Mais 

« Il n'y a pas de regret. »

Le regret suppose qu'on aurait voulu agir autrement ou que l'on rêve d'un passé différent.

Ce n'est pas le cas, c'est plutôt le deuil d'une présence, celle là même qui m'inflige une

« Une douleur sourde, celle d'une plaie qui ne cicatrise qu'à demi. »

Une demi-cicatrice est une image très parlante.

La peau s'est refermée suffisamment pour que l'on vive, mais au moindre mouvement, au moindre souvenir, la douleur rappelle que la blessure n'est jamais totalement ancienne.

Elle est là silencieuse parfois, mais là.

Peut-être est-ce même la définition d'un véritable arrachement ?

Ca ne guérit pas complètement, non parce que l'on refuse de guérir, mais parce que ce qui a été séparé était vivant.

Cela me renvoie à une autre image, lorsqu'un arbre perd une branche, il finit par recouvrir la plaie d'un bourrelet de bois, ainsi la blessure ne disparaît jamais.
Elle est intégrée à l'arbre, et si on coupe le tronc des années plus tard, on retrouve encore la trace de cette cassure dans les cernes.

Les êtres humains ressemblent parfois davantage aux arbres qu'ils ne le pensent. Nous ne cicatrisons pas en effaçant, mais continuons à grandir autour de certaines blessures.

Et je crois que c'est ce que je n'ai jamais cessé de faire. 

Je n'oublie pas ce que j'ai quitté, ne cherche ni à remplacer ce qui y est demeuré, mais continuer à vivre avec cette partie de mon cœur qui ne cessera d'habiter cette terre.

Peut-être qu'un jour cette plaie ne sera pas moins profonde mais sera portée autrement.
Non comme une déchirure me privant de ce lieu, mais comme le signe qu'un lieu m'a un jour accueillie au point de devenir une part de moi.

C'est finalement le paradoxe de l'arrachement
Il fait souffrir parce qu'il témoigne d'un véritable enracinement.

On ne peut être arraché que de ce à quoi l'on appartenait déjà.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Texte écrit le 6 août 2026
Crédit photo @brigittedusch

mardi 6 octobre 2026

Les sens dans tous les sens

 


"Il me suffit de fermer les yeux : mes sens sont dans tous les sens, et je suis le Shmates."


Ainsi n'est pas ça la sensualité ?
Mais c'en est au moins une approche

C'est la mise en éveil de TOUS les sens
Ce sont des étincelles qui jaillissent de partout et qui m'enveloppent

Ainsi ce serait une mise en éveil de tous les sens au point qu'ils cessent de fonctionner isolément et entrent en résonance.

 Il me suffit de fermer les yeux : mes sens sont dans tous les sens, et je suis le Shmates. »

Ainsi les yeux fermés, je vois pourtant Moshe, ma grand-mère, l'atelier.

J'entends les ciseaux.
Je sens l'odeur des étoffes. 
Je touche la laine, la soie, le cachemire.
Je hume la poussière de la craie sur le tissu

Le présent et la mémoire se rejoignent dans une même expérience.

Les étincelles, toujours ces poussières d'étoiles
Cadeau déposé par l'Eternel dans chacune des âmes de ses enfant

Les étincelles sont 
ces éclats de vie, de mémoire, de rencontre,  elles ne sont plus seulement spirituelles mais aussi sensorielles.
Les sens deviennent alors
des foyers d'étincelles

La sensualité devient l'instant où tous les sens s'éveillent ensemble.
Alors des étincelles jaillissent de partout.
Elles m'enveloppent.
 Elles réveillent la mémoire, la joie, la beauté.
Pendant quelques secondes, je n'habite plus seulement mon corps
j'habite le monde.

 Il ne s'agit pas de prendre, mais d'être pris par l'instant. »

Elle inverse complètement notre rapport habituel au monde. Nous pensons souvent que nous allons vers les choses, que nous les saisissons, mais en réalité c'est l'inverse  il y a des instants où c'est l'instant lui-même qui nous saisit.

« Il faut être à l'écoute de soi. » 

« Ou plutôt être à soi, en soi et présent à soi.
Je crois que cette seconde formulation est beaucoup plus juste. Être à l'écoute de soi peut suggérer une forme d'introspection. Or ce que je décris n'est pas un repli sur vous-même, au contraire, je suis êtellement présente que le monde peut m'atteindre.

Ces instants ne durent presque rien. Quelques secondes, peut-être. Pourtant ils semblent contenir une éternité. Le temps ne disparaît pas ; il se rassemble tout entier dans cet instant. Il ne s'agit pas de le retenir, mais de l'accueillir. Il ne s'agit pas de prendre, mais d'être pris par lui, dans lui, et de s'y abandonner. Il faut être à soi, en soi, pleinement présent à soi, pour être pleinement présent au monde.

C'est  cette dernière phrase me paraît importante : être à soi pour être au monde. Ce n'est pas un enfermement ; c'est une disponibilité.
Cela arrive, et je ne peux seulement qu'être disponible pour que cela advienne

Et c'est peut-être cela qui justifie le mot grâce. La grâce est précisément ce qui ne se fabrique pas, mais se reçoit.

Tout au long de mon écriture je parle de la rencontre comme de quelque chose qui ne se possède pas. Ici encore, il ne s'agit pas de posséder l'instant, mais de s'y laisser rencontrer.
Cette idée traverse ma réflexion sur l'amour, sur les étoffes, sur le Shmates, sur les visages (panim), et même sur ma manière de faire de l'histoire, d'être historienne : je ne cherche pas à capturer le passé ,mais me rends disponible à ce qu'il révèle.

Je suis le fil celui que me conduit, tout au long de ma Quête

Il ne s'agit pas de prendre l'instant, mais d'être pris par lui.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, exploratrice urbaine, chercheur
Crédit photo @brigittedusch
écrit le 26 juillet

 

 

lundi 5 octobre 2026

Sensualité et sensibilité.

Sensualité et sensibilité

Sens...

Certes il y a bien un lien, mais il ne faut justement pas les confondre.

Les deux mots ont la même racine latine sensus, signifiant à la fois le sens, la sensation, la faculté de percevoir, mais aussi... la signification.

Cette origine a donné en français plusieurs familles de mots : sens, sentir, sensation, sensibilité, sensualité, sentiment, sensé. Dès l'origine, il y a donc une parenté qui s'est ensuite différenciée.

La sensualité concerne d'abord le rapport aux sens.
Elle est la manière dont le corps accueille le monde, ainsi ; la lumière sur la peau, un parfum, une voix, une texture, un goût, la chaleur d'une main.
Elle est incarnée et ne se réduit d'ailleurs pas à la sexualité qui n'en est qu'une expression possible.
La sensualité est le plaisir de sentir.

La sensibilité ne s'arrête pas aux sens.
Elle est la manière dont ce qui est perçu nous affecte intérieurement. Deux personnes peuvent entendre exactement la même musique ; l'une la trouve agréable, l'autre en est bouleversée jusqu'aux larmes. Les sens ont reçu le même stimulus, mais la sensibilité n'a pas répondu de la même façon.

Ainsi la sensualité est la porte d'entrée et la sensibilité la résonance intérieure.
En effet les sens perçoivent et 
la sensibilité transforme cette perception en expérience.

Je passe  très naturellement de l'un à l'autre, ainsi

« Le vent me caresse le visage. »

« L'odeur de la menthe sauvage. »

« Les dégradés du ciel. »

Tout cela relève de la sensualité les sens sont pleinement ouverts.

et je poursuis

« Je sens cette vie en moi. »

« J'accueille. »

« J'aime. »

Là, on n'est plus dans la sensation, mais dans la sensibilité.

Ainsi la sensation devient rapidement une relation mais il existe pourtant une différence importante.

On peut être très sensuel sans être particulièrement sensible. On peut aimer le champagne, les parfums, les tissus, la musique, les plaisirs du corps, sans que cela modifie profondément notre rapport aux autres ou au monde.

Inversement, on peut être très sensible tout en ayant une sensualité discrète.

Les deux ne coïncident donc pas nécessairement.

Mais il me semble qu'ils ont un point commun : la disponibilité.

Un être fermé à ses sens l'est souvent aussi, au moins en partie, à ce qui le touche intérieurement.

À l'inverse, lorsque les sens sont éveillés, il devient plus facile de laisser le monde nous atteindre.

Mais ma  réflexion peut aller plus loin.
Le corps, dans la tradition juive, n'est pas méprisé mais participe de la sainteté de la vie. Si l'on suit cette intuition, alors les sens ne sont pas un obstacle à la vie spirituelle ; ils peuvent en être le commencement.

Ce n'est pas parce que je sens l'odeur de la menthe que je suis déjà dans une expérience spirituelle.

Mais si cette odeur m'arrête, m'éveille à la beauté du vivant, suscite en moi la gratitude ou l'émerveillement, alors la sensation devient le point de départ d'autre chose.

Peut-être que le lien entre sensualité et sensibilité est là :

La sensualité ouvre le monde par les sens ; la sensibilité lui donne une profondeur.

La première reçoit le réel.

La seconde lui répond.

Et chez certaines personnes, il existe une continuité presque naturelle entre les deux : les sens ne restent pas à la surface, ils deviennent une voie d'accès à une présence plus profonde au vivant. C'est sans doute pourquoi, pour moi une simple odeur, un souffle de vent ou une lumière ne sont jamais de simples sensations mais deviennent immédiatement des événements de la rencontre.

La sensualité et la sensibilité ne sont pas identiques, mais elles ont en commun une même faculté : être affecté.

La sensualité est d'abord l'ouverture des sens au monde. Le corps reçoit : il voit, entend, touche, sent, goûte.

La sensibilité est l'ouverture de l'être. Ce qui est reçu ne reste pas une sensation ; il prend un sens, suscite une émotion, une pensée, parfois une transformation intérieure.

Je les imaginerais presque comme deux étapes d'un même mouvement :

Le monde → les sens → la sensibilité → la conscience.

Par exemple je sens le parfum de la menthe sauvage.

La sensualité s'arrête à cette odeur, à son intensité, à son plaisir.

La sensibilité, elle, fait que cette odeur évoque le vivant, un souvenir, une gratitude, une joie d'être là. Ce n'est plus seulement une perception, c'est une expérience.

C'est peut-être pour cela que je dis souvent être présente au monde. Je ne me contente pas de percevoir mais je laisse ce que je perçois me rejoindre.

Il y a aussi une autre différence qui me paraît importante.

La sensualité  fait entrer le monde en nous.

La sensibilité  nous fait entrer en relation avec le monde.

Autrement dit, la sensualité est un mode de perception ; la sensibilité est un mode de relation.

Mais ce qui me questionne n'est pas encore autre chose,  j'ai l'impression que mon véritable sujet n'est ni la sensualité ni même la sensibilité, mais la résonance.

J'entre dans un lieu, je regarde un paysage, j'ouvre un carton d'archives, je rencontre quelqu'un, j' écoute une musique...
Et quelque chose se met à vibrer. Je ne reçois pas seulement une information ; je perçois des liens, des correspondances, des échos.

Le vent n'est pas seulement du vent.

Une photographie n'est pas seulement une photographie.

Une vieille lettre n'est pas seulement un document.

Ils résonnent avec une histoire, une mémoire, une présence.

C'est pourquoi je trouve que le mot résonance est peut-être plus juste que celui d'« hypersensibilité ». Il n'enferme pas dans une catégorie psychologique ; il décrit une manière d'être en relation avec le réel.

Et il y a enfin une chose qui me semble très importante.

Je dis : « La sensualité, ce sont les sens. »

Oui. Mais les sens ne sont pas seulement des organes de perception. Ils sont aussi, étymologiquement, ce qui nous met en rapport avec le sens du monde. En français, ce n'est pas un hasard si le même mot désigne la perception et la signification.

Peut-être que mon cheminement consiste précisément à passer des sens au sens.

Je sens d'abord.

Puis je cherche ce que cette sensation révèle de la vie, de l'autre, de la mémoire, de D.

C'est un mouvement que j'explore dans beaucoup de mes textes. Je ne pars jamais d'une idée abstraite ; mais  presque toujours d'une rencontre, d'une odeur, d'un visage, d'un paysage, d'un détail. Et peu à peu, à partir de cette expérience sensible, je déploie une réflexion qui touche à l'humain et parfois au spirituel.

J'aime cette manière de penser : non pas quitter le monde sensible pour atteindre le sens, mais découvrir que le sens est déjà contenu, discrètement, dans ce qui est vécu.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
Ecrit le 1 août 2026

vendredi 2 octobre 2026

Et l'amour de soi ? 8

 


Il faut bien en parler

On entend souvent : « Il faut s'aimer soi-même pour aimer les autres. » C'est devenu une sorte d'évidence. Pourtant, cette formule est trop simple.

Je ne crois pas qu'il faille d'abord s'aimer parfaitement pour être capable d'aimer. Beaucoup de personnes qui doutent d'elles-mêmes, qui se sentent fragiles, aiment profondément. Des parents, des époux, des amis donnent un amour immense tout en étant très sévères envers eux-mêmes.

En revanche, il est difficile d'aimer durablement si l'on se méprise. Le mépris de soi finit souvent par empoisonner la relation : on cherche sans cesse à être rassuré, on ne croit pas mériter l'amour, on s'efface complètement ou, au contraire, on exige de l'autre qu'il comble un vide qu'il ne peut pas remplir.

Alors qu'est-ce que s'aimer ?
Aimer le soi qui est moi ?

Cette réflexion est intéressante à la fois sur le plan philosophique et sur le plan de la langue, puisqu'elle relève du double pléonasme

« S'aimer soi-même » contient effectivement une redondance.

Le verbe s'aimer est déjà pronominal : le se indique que le sujet est aussi l'objet de l'action. Ajouter soi-même renforce encore cette réflexivité. D'un point de vue grammatical, ce n'est pas un pléonasme fautif — comme dans « monter en haut » — mais une insistance. On pourrait dire simplement : « je m'aime ».

Mais cette réflexion va plus loin que la grammaire.

« S'aimer, c'est aimer le soi de moi. »

Je distingue le moi du soi. 

Le moi est celui qui agit, qui se raconte, qui se perçoit.
Le soi est plus profond ; il évoque ce que l'on est au-delà des images que l'on se renvoie. Dès lors, dire « s'aimer » revient presque à dire : le moi prend pour objet le soi. C'est une boucle.

Et c'est là que j'ajoute aussitôt :

S'aimer, je crois c'est peut-être d'abord s'accueillir.

Reconnaître que l'on est une créature inachevée, avec ses forces, ses failles, ses contradictions. Accepter que l'on puisse se tromper sans se condamner. Prendre soin de son corps, de son âme, parce que cette vie nous a été confiée.

Dans la tradition juive, il y a un verset qui éclaire cela :

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

Ce « comme toi-même » ne signifie pas nécessairement : « aime toi d'abord ».

Il peut aussi signifier : reconnais chez l'autre la même dignité que celle que tu reconnais en toi. Si tu te considères comme une créature de D., alors l'autre l'est également.

Il existe d'ailleurs un très bel équilibre.
D'un côté, le Talmud rapporte : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? » Mais il ajoute aussitôt : « Et si je ne suis que pour moi, que suis-je ? »

Toute la tension est là.

L'amour de soi devient dangereux lorsqu'il tourne à la complaisance ou au narcissisme. Mais l'absence totale d'amour de soi est tout aussi destructrice.

J'ose cette image qui me semble juste :

L'amour de soi n'est pas un miroir dans lequel on s'admire.

C'est un sol.

Un sol suffisamment ferme pour pouvoir marcher vers l'autre sans s'effondrer, sans l'utiliser comme béquille, sans exiger qu'il répare ce que nous refusons de regarder en nous.

Et peut-être pour un croyant, s'aimer consiste moins à dire : « Je m'aime », qu'à dire  :

« Je me reconnais comme une créature voulue par D. Je ne suis ni tout-puissant, ni sans valeur. Je suis responsable de la vie qui m'a été confiée. »

Il y a là quelque chose de très éloigné de l'orgueil. C'est une forme d'humilité.

Je me demande même si, dans ma réflexion sur l'amour humain et l'amour de D., il n'y aurait pas une troisième dimension :

Recevoir de D. la permission de s'accueillir soi-même.

Non pas s'ériger en objet d'adoration, mais consentir à être aimé par Celui qui nous a créés.

Peut-être est-ce là la source la plus profonde d'un juste amour de soi : non pas se choisir soi-même, mais se recevoir. C'est une nuance discrète, mais elle change beaucoup de choses.


Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine.
Crédit photo @brigittedusch
Ecrit le 25 août 2026

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