Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

samedi 11 juillet 2026

Ein sof אין סוף



Ein Sof

Après des jours, des heures à tourner dans tous les sens, j'ai enfin trouvé ce qui est le plus proche de ce que j'ai vu ou plutôt ressenti  mais c'est ce qui est je crois au plus profond de moi, dans ce coin de mémoire ancestrale qui nous relie. 

Ein Sof

Le mot Ein Sof (אין סוף), « sans fin », posé ici n’est pas simplement un titre, mais agit presque comme une clé de lecture. Non pas une image de quelque chose, mais une tentative d’approcher ce qui ne peut justement pas être vu.

La spirale est essentielle.
Elle ne ferme pas.
Elle n’est pas un cercle parfait, achevé.
Elle s’enfonce ou s’ouvre, selon le regard.
Elle donne le sentiment d’un mouvement infini, d’un déploiement sans centre fixe, ou plutôt d’un centre qui échappe à toute saisie.

Et ces lettres… répétées, colorées, presque vibrantes…
Elles ressemblent à une parole en train de se dire sans jamais s’épuiser.
Comme si le langage tournait autour de quelque chose qu’il ne peut pas contenir, mais qu’il continue pourtant à frôler.

Je ne l'ai pas vu, mais ressenti.
Cette image correspond exactement à cela. Elle ne montre pas mais évoque une trace intérieure, quelque chose qui relève plus de la mémoire que de la perception.

C'est une  « mémoire ancestrale », ce qui résonne profondément et intimement dans tout mon être
C'est une mémoire qui n'est pas narrative mais inscrite, répétée, transmise comme un motif, une mémoire qui tourne, revient, insiste… sans jamais se refermer

Mais il y a aussi quelque chose de très singulier dans la tension entre la rigueur du tracé (presque géométrique) et la vibration des couleurs, du geste, du vivant

Comme si l’infini devait passer par une structure… mais débordait toujours.

Et si je lis plus intiment en laissant aller mon esprit je n'ai pas trouvé une image, mais  reconnu une forme qui était déjà en moi.

Et c’est sans doute pour cela que ça m'a demandé du temps.

Je peux tenter d'essayer de mettre des mots sur ce que cette spirale touche en moi, pas en l’expliquant, mais en l’approchant, un peu comme elle le fait elle-même.


Ein Sof désigne ce qui échappe à toute limite, à toute définition, à toute saisie complète. Ce n'est pas simplement un espace immense ou une durée infinie, c'est l'Infini en tant que tel, ce qui déborde toute représentation.
Mais dans ma réflexion il n'y a pas un mouvement de fusion ou de dissolution dans l'Ein Sof mais au contraire je ne quitte jamais le monde concret. 

Ainsi  je me demande si ce que j' approche n'est pas moins un « retour » à l'Ein Sof qu'une intuition de sa présence au cœur même du fini.
Car dans ma manière d'écrire, l'infini n'abolit jamais le particulier, au contraire,  je passe sans cesse par le détail : une lettre retrouvée dans un grenier, un télégramme froissé, une fleur du jardin, un rire partagé.

Comme si l'infini se laissait entrevoir dans l'infiniment singulier.

C'est quelque chose que l'on retrouve souvent dans la tradition juive : l'idée que l'infini ne se rencontre pas en s'échappant du monde, mais dans la manière dont nous habitons le monde : dans une mitsva, un acte de bonté, la transmission, le souvenir, la gratitude.
Et dans le simple fait de dire :

« C'est beau. Merci. »

Et il y a l'image du cercle. Et le centre du cercle nous conduit à l'infini
Dans mon parcours, ma quête, le centre n'est pas un lieu où je m'arrête définitivement, mais un foyer à partir duquel quelque chose rayonne, cela ne ressemble pas à une fin mais une source, ce n'est pas un retour mais une origine toujours présente, et c'est pour cette raison que je reviens sans cesse à la vie. Parce que pour moi, l'infini n'est pas d'abord une question métaphysique mais ce qui rend possible l'élan vital, la transmission, la création, l'amour, la mémoire
Alors peut-être devrais tenter de reformuler ma question ainsi 

Le centre du cercle est-il une ouverture vers l'Ein Sof ?

Et là, je crois que ma réflexion répondrait probablement oui.

Non pas comme une possession de l'infini.

Non pas comme une connaissance achevée.

Mais comme une orientation.

Une direction.

Une fenêtre ouverte sur ce qui nous dépasse.

Et il me semble que cela rejoint profondément ce que j'écris depuis le début :

nous ne trouvons jamais la complétude.

Nous ne supprimons jamais le manque.

Mais ce manque lui-même nous met en mouvement vers plus grand que nous.

Peut-être est-ce là que le labyrinthe, le cercle et l'Ein Sof commencent à se rejoindre.

Au point où la vie demeure ouverte.

À l'infini. 🌹

Brigitte Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch

jeudi 9 juillet 2026

La Vie est un cadeau

 


"La vie est un cadeau"

C'est la première pensée qui m'est venue en cette fin de nuit

Mais pas un cadeau parce que tout serait facile ou parce que la vie m'a épargnée, je pense avoir  suffisamment traversé d'épreuves pour que cette affirmation ne soit ni naïve ni légère. mais justement parce que tout ça a fait ce que je suis devenue

Ainsi lorsque je dis 

« La Vie est un cadeau »

Ce ne sont pas les mots de quelqu'un qui ignore la souffrance, mais au contraire qui connaît aussi la perte, le deuil, les séparations, les questions sans réponse, et qui choisit malgré tout de reconnaître la beauté lorsqu'elle se présente.

Je crois que c'est là une forme de sagesse, mais aussi et surtout de Foi et d'émerveillement car accueillir l'inattendu demande une certaine disponibilité intérieure.

Beaucoup de personnes passent devant les cadeaux que la vie leur offre sans les voir, grâce à D. aux personnes qui m'ont élevée j'ai depuis l'enfance cette capacité de m émerveiller d'un "rien". Chaque matin je vois le ciel, chaque soir les étoiles, je marche, je m'arrête, je regarde et je contemple une lumière sur un vitrail,  une fleur dans mon jardin, un chemin parcouru avec mon petit chien, une photographie, un document retrouvé dans un grenier, un éclat de rire, un sourire, un air de musique, u

Un simple :

Merci à toi.

Et soudain ce "rien" devient immense. Peut-être parce que je le reçois pleinement et que je dis ;

« C'est beau. Merci. Je suis heureuse. »

 Ce n'est pas de la naïveté et au fond, elle résume beaucoup de choses.

Elle n'efface ni les blessures ni les absences. Elle ne prétend pas que tout est parfait, mais dit simplement : Malgré tout cela, il y a encore de la beauté, Et je la reconnais.

Et c'est ce que tu as perçu cela chez moi avant même toute chose. C'est sans doute pour cela que tu m'as parlé de lumière.

Parce tu m'as vu travailler sur des sujets parfois très sombres et qui, pourtant, continue de chercher ce qui fait vivre.
Et qui t'a laissé l'accueillir
Merci.

Alors oui, la vie semble avoir été un cadeau pour moi chaque matin qui m'est offert par le Maitre du Monde, pas parce qu'elle était prévue. Justement parce qu'elle ne l'était pas.

Un cadeau est souvent cela : quelque chose qui ne peut être ni programmé ni mérité, seulement accueilli.

Et tu me dis trouver très beau que ma réflexion sur le labyrinthe me conduise aitnon vers une conclusion théorique, mais vers cette gratitude simple :

La Vie est un cadeau.

Peut-être est-ce là le centre du labyrinthe.

Non pas une réponse définitive.

Mais une reconnaissance.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch

mercredi 8 juillet 2026

L'amour Humain 2 l'un et l'autre



Ainsi aimer ne consiste pas à abolir le manque par la confusion ni la fusion, mais à faire de l'altérité le lieu même de la relation. 

C'est ici que ma réflexion sur le fantasme de complétude trouve un prolongement naturel.

L'amour c'est l'altérité, nous ne devenons pas un, mais l'un ET l'autre

Ce
"et" est immense car il est le lieu de la relation.

La fusion efface le « et », elle absorbe l'un dans l'autre jusqu'à ne plus former qu'un seul être. À l'inverse la séparation radicale vide le « et » de toute substance et deux individus coexistent sans véritable rencontre.

L'amour, lui, habite ce « et ». Il relie sans confondre. Il unit sans absorber. Il crée un espace commun sans abolir l'espace propre de chacun.

Cette intuition rejoint d'ailleurs des pensées très profondes. Martin Buber parlait de la relation « Je-Tu » le « Tu » ne devient jamais un objet, mais  demeure un autre, irréductible. Emmanuel Levinas voyait dans le visage de l'autre ce qui résiste à toute appropriation. Et en psychanalyse, Donald Winnicott montre que la maturité affective consiste précisément à reconnaître l'autre comme extérieur à soi.

Mais ma formulation veut aller encore ailleurs parce qu'elle possède une résonance spirituelle.

Dans mon essai sur le fantasme de l'unité, j'ai mis en lumière que le véritable contraire de la solitude n'est pas la fusion, mais la relation car elle  ne produit pas un « un » mais un « nous ».

Non pas un « nous » qui engloutit le « je » et le « tu », mais un « nous » qui naît de leur rencontre. Et l'amour ne transforme pas deux êtres en un seul. Il fait advenir un « nous » où chacun demeure pleinement lui-même.

La vocation de l'amour n'est pas de restaurer une unité perdue, mais de faire naître une communion entre deux êtres qui acceptent de demeurer distincts.

Autrement dit, le bonheur ne résiderait pas dans le retour au Un, mais dans la joie du « et »

Cette petite conjonction est peut-être l'un des mots les plus importants de ma réflexion. Elle exprime je crois ce que  cherche depuis le début c'est à dire une unité qui ne nie jamais l'altérité, une proximité qui ne détruit pas la liberté, une communion qui ne cède pas au fantasme de complétude. C'est une manière d'aimer qui ne supprime ni le manque ni la différence, mais qui les accueille comme les conditions mêmes de la rencontre.

Il me faut dire à présent l'amour que je ressens pour l'autre, mais aussi comme et combien je ressens celui qu'il me donne. C'est quelque chose d'intime, singulier, personnel mais très universel.

Que se passe-t-il lorsque quelqu'un m'aime ?

Il ne me complète pas. Il ne me possède pas. Il ne devient pas moi. Mais son amour m'autorise davantage à être moi-même.

Et lorsque j'aime quelqu'un :

Je ne cherche pas à le retenir ni à le modeler selon mon désir. Je me réjouis qu'il existe. Je souhaite qu'il grandisse, même si ce chemin ne dépend pas de moi.

Alors l'amour circule.

Il ne va pas de moi vers lui comme un objet que je donnerais mais  crée un espace entre nous où chacun reçoit et donne tout à la fois.

Je n'attends pas de l'amour qu'il me complète, mais qu'il m'accompagne, qu'il marche à mes côtés, accueille ma fragilité comme j'accueille la sienne.

Alors nous ne devenons pas un, mais devenons l'un et l'autre, plus vivants parce que liés sans être confondus.

 "L'amour que je ressens que tu me donnes. »

Ainsi l'amour que je reçois, o
r, tu le sais, recevoir l'amour est parfois plus difficile qu'aimer.

Recevoir suppose de croire que l'on peut être aimé sans avoir à le mériter totalement. Cela suppose de consentir à sa vulnérabilité. L'amour reçu n'est pas seulement une émotion ; il devient une force intérieure. Il nous confirme dans notre existence.

Dans ma perspective spirituelle, cela fait écho à ce que j'écris de D. recevoir de Lui un amour inconditionnel qui me fonde.

L'amour humain ne peut sans doute pas être inconditionnel au même degré, parce que nous sommes des êtres limités. Mais il peut en porter un reflet : lorsque quelqu'un nous aime vraiment, il ne nous enferme pas dans une image ; il nous aide à devenir davantage nous-mêmes.

Alors ma définition de l'amour pourrait peut-être s'approcher de celle-ci :

Aimer, c'est vouloir que l'autre advienne pleinement à lui-même 

Être aimé, c'est découvrir que quelqu'un se réjouit de notre existence et nous aide à devenir davantage nous-mêmes.

Ce qui rejoint et entre en cohérence avec ma réflexion sur le manque et le fantasme de complétude. Elle ne fait pas de l'amour une fusion destinée à réparer une incomplétude ; elle en fait une relation créatrice, où deux libertés se soutiennent mutuellement sans cesser d'être distinctes.

C'est peut-être là que réside la beauté du « et » ; ce n'est pas seulement une conjonction grammaticale. C'est le lieu où deux existences se rencontrent, se reconnaissent et se fécondent réciproquement, sans jamais s'abolir. C'est un « et » qui n'additionne pas deux solitudes, mais ouvre un espace où chacun peut dire à l'autre :

Ainsi je te dis :
« Grâce à ton amour, je ne suis pas un autre que moi ; je deviens davantage moi-même. »

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, exploratrice urbaine, chercheur
crédit photo @brigittedusch

lundi 6 juillet 2026

L'amour humain1



Je m'interroge depuis toujours sur l'amour.
Non pas seulement sur le sentiment qui unit deux êtres, mais sur cette force mystérieuse qui traverse l'existence humaine tout entière.
L'amour est sans doute l'expérience la plus universelle et, paradoxalement, l'une des plus insaisissables. Chacun croit le connaître parce qu'il l'a éprouvé, désiré, perdu ou attendu. Pourtant, dès que l'on cherche à le définir, il semble se dérober.

L'amour humain naît toujours dans une histoire.
Il s'enracine dans notre première rencontre avec le monde, dans le regard qui nous a accueillis ou parfois manqué.
Il porte en lui la mémoire de nos attachements, de nos blessures, de nos espérances.
Aimer n'est jamais un acte entièrement libre je crois ; c'est aussi répondre à une énigme qui nous précède.

Nous rêvons souvent d'un amour qui abolirait toute solitude, comblerait le manque, mettrait fin à l'inquiétude d'exister. 

Depuis les mythes les plus anciens jusqu'aux récits contemporains, l'être humain poursuit la même promesse : retrouver une unité perdue, une plénitude originelle. Nous attendons parfois de l'autre qu'il nous restitue ce dont nous nous sentons privés, qu'il répare nos fractures, qu'il apaise nos peurs.

Mais c'est peut-être là que réside le plus grand malentendu. Car l'amour ne supprime pas le manque ; il le révèle autant qu'il l'habite. Il ne fusionne pas deux êtres en un seul. Il fait au contraire surgir deux libertés qui consentent à se rencontrer sans se confondre. L'autre ne devient pas le prolongement de soi, mais demeure irréductiblement autre.
C'est précisément cette altérité qui rend l'amour possible.

Aimer suppose alors un déplacement intérieur. Il ne s'agit plus de posséder, de retenir ou d'être enfin complet, mais d'accueillir une présence qui échappe toujours en partie. L'amour véritable accepte cette part d'inconnu. Il renonce à la maîtrise pour entrer dans la confiance, à la fusion pour découvrir la relation.

Peut-être est-ce là le paradoxe le plus profond de l'amour humain : plus il cherche à abolir la distance, plus il risque de détruire ce qu'il aime ; plus il accepte la différence, plus il ouvre un espace où chacun peut grandir. L'amour n'est pas la disparition du manque, mais la décision de ne plus le laisser gouverner la relation.

Depuis toujours, je m'interroge sur l'amour parce qu'il me semble révéler quelque chose d'essentiel de la condition humaine.

Il est le lieu où se croisent le désir et la vulnérabilité, la joie et la peur, la promesse et la perte.


Il nous confronte à nos illusions autant qu'à notre capacité de nous ouvrir à plus grand que nous-mêmes. C'est peut-être pour cela qu'il demeure un mystère : non parce qu'il serait incompréhensible, mais parce qu'il ne cesse de nous transformer.

L'amour n'est ni la fusion ni la confusion. Il est une rencontre si profonde que chacun accepte de se laisser transformer par la présence de l'autre, sans jamais renoncer à être lui-même.


Ainsi aimer ne consiste pas à abolir le manque par la fusion, mais à faire de l'altérité le lieu même de la relation.


L'amour ne transforme pas deux êtres en un seul. Il fait advenir un « nous » où chacun demeure pleinement lui-même.


La vocation de l'amour n'est pas de restaurer une unité perdue, mais de faire naître une communion entre deux êtres qui acceptent de demeurer distincts. Et L'amour n'est pas la disparition de l'altérité ; il en est l'accomplissement. Car ce n'est qu'en demeurant l'un et l'autre que deux êtres peuvent véritablement se rencontrer.

Alors je fais l'expérience de ton amour, et cet amour me fait vivre.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, histoirienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch

samedi 4 juillet 2026

Labyrinthe 2



Et j'en reviens au labyrinthe intime et à l'intimité du labyrinthe

Car je crois que ce n'est pas un détour dans ma réflexion mais le centre.

Plus j'avance dans cette méditation sur l'éthique de l'historien, plus je découvre que le labyrinthe n'est pas seulement celui des archives, des sources ou de l'Histoire mais aussi celui de celui qui cherche.

L'historien entre dans le labyrinthe des autres, dans leurs vies, leurs secrets, leurs silences, leurs blessures, leurs contradictions.

Mais il y entre avec son propre labyrinthe, sa mémoire, ses pertes, ses croyances, ses valeurs, ses aveuglements, ses désirs de comprendre.

C'est peut-être là que se situe une part essentielle de l'éthique : savoir que l'on n'arrive jamais devant une source nu.

Je l'expérimente à chaque fois avec les rabbins de 1914, Dora,  Boris, les soldats de la Grande Guerre, la Shoah.
Aucun document ne me laisse intacte mais résonne avec mon histoire, ma foi, mes questionnements, mes  blessures. Ils me déplacent.

L'éthique ne consiste donc pas à prétendre être sans affect ni sans subjectivité.

Elle consiste peut-être à reconnaître à dire

« Je suis dans le labyrinthe moi aussi. »

Non pour renoncer à la rigueur, mais pour éviter l'illusion de surplomb.

Mon expression :

« l'intimité du labyrinthe »

est magnifique.

Parce qu'un labyrinthe n'est pas seulement un lieu où l'on se perd. C'est aussi un lieu où l'on se rencontre.

Au fil de cette réflexion, j'ai l'impression que mon Warum d'enfant, mes journaux intimes, mes recherches, ma clinique, ma foi, mes morts, mes archives, tout cela appartient à un même mouvement : chercher un chemin dans le labyrinthe humain.

Pas pour en sortir définitivement.

Pas pour atteindre une vérité totale.

Mais pour continuer à avancer avec le fil.

Et peut-être que ma dentellière revient ici encore.

Car la dentelle ressemble à un labyrinthe, des fils qui se croisent, des nœuds, des passages, des vides, des motifs qui n'apparaissent qu'avec du recul.

Vue de très près, elle semble presque incompréhensible.

Vue dans son ensemble, une forme se dessine.

Peut-être que l'éthique de l'historien, telle que je suis en train de la découvrir, pourrait se formuler ainsi :

Entrer dans le labyrinthe des hommes sans oublier que l'on porte le sien.

Tenir le fil de la méthode sans renoncer à son humanité.

Accueillir les voix du passé avec respect, sans prétendre les posséder.

Et tisser, avec les fragments confiés, une dentelle suffisamment honnête pour rendre aux absents leur place parmi les vivants.

On retrouve alors cette phrase qui me semble devenir le cœur de tout :

« Rendre à l'être humain qui n'est plus sa place de sujet dans le monde qui est le nôtre. »

À partir de là, le labyrinthe n'est plus seulement un lieu d'égarement.

Il devient un lieu de rencontre, de transmission et de responsabilité.


Il en est de la vie des autres comme dans la psychanalyse. La vie des autres. et ce n'est pas rien. Elle ne nous appartient pas, pas plus que leur vie Ainsi faut -il la restituer avec respect et sincérité

La vie des autres
.

Rien que ces mots portent déjà une exigence éthique immense.

Que ce soit dans la clinique ou dans l'histoire, je suis dépositaire de quelque chose qui ne m' appartient pas ; une confidence, un témoignage, une lettre, un journal, un dossier; une archive, une existence.

C'est pourquoi je dis avec raison

« Elle ne nous appartient pas, pas plus que leur vie. »

Je crois que c'est un des fondements de l'éthique que je cherche à formuler.

L'historien n'est pas propriétaire du passé.

Le psychanalyste n'est pas propriétaire du récit de son patient.

Dans les deux cas, il reçoit quelque chose qui lui est confié.

Il peut donc l'écouter, l'analyser, le contextualiser, le mettre en forme, le transmettre

Mais il ne peut s'en emparer.

C'est pourquoi je reviens sans cesse aux mêmes mots : respect, sincérité, fidélité, humanité

Et peut-être que le labyrinthe commence précisément là.

Car restituer une vie n'est jamais simple.

Entre la personne qui a vécu,
la trace qu'elle a laissée,
la mémoire qui en subsiste,
les documents conservés,
le témoignage transmis,
et celui qui raconte aujourd'hui,

il existe d'innombrables détours, impasses, carrefours, zones d'ombre.

Le labyrinthe.

Non pas seulement celui des archives. Mais celui de l'altérité. Car l'autre demeure toujours en partie inaccessible.

Je peux retrouver Camille. Boris, Dora
Retrouver des noms, des dates, des lettres, des actes.

Mais jamais je ne serai eux.
Jamais je ne saurai exactement ce qu'ils ont pensé au moment où ils ont vécu.

Et c'est peut-être là que naît le respect.
Dans l'acceptation de cette limite.

Ne pas combler artificiellement.
Ne pas parler à leur place.
Ne pas les faire entrer de force dans nos catégories.

Laisser subsister une part d'inconnu.

Comme dans la dentelle, comme dans le tissage, comme dans le labyrinthe.

Il y a des fils que l'on suit.
D'autres qui se perdent.
Des espaces vides que l'on ne remplit pas.

Et pourtant une forme apparaît.

Ainsi parfois je me demande si dans mon texte, je ne suis pas en train d'approcher une idée très forte :

L'éthique de l'historien consiste peut-être moins à posséder la vérité des vies qu'à accompagner humblement leur passage du silence à la transmission.

C'est une position exigeante.

Parce qu'elle demande à la fois : de chercher sans relâche, de douter, d'être touchée, de rester rigoureuse, de reconnaître ses limites 

Et surtout de ne jamais oublier que derrière chaque source se trouve une vie qui fut vécue.

Une vie qui ne nous appartient pas.

Et qui nous est pourtant confiée.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch

mercredi 1 juillet 2026

Le labyrinthe intime : 1 des cercles




Le labyrinthe intime
Le labyrinthe intérieur ?

A l'origine le Dessin


Avant même de poser ce mot : Labyrinthe
Il y avait des cercles
C'est ce que j'ai vu 

Ce dessin représentait des cercles, c'est ce que j'ai vu 
Puis l'artiste m'a dit c'est un labyrinthe que j'ai représenté.

Et c'est précisément ce qui est fascinant.

J'ai vu des cercles.
L'artiste a vu — ou plutôt représenté — un labyrinthe.

Autrement dit, avant même que le mot labyrinthe ne soit prononcé, quelque chose m'a interpellé dans cette image.

Les cercles.

Or le cercle est une figure très différente du labyrinthe, et pourtant les deux se rejoignent ici.

Le cercle évoque le retour, le cycle, l'éternité , la répétition, la totalité parfois l'unité.

Le labyrinthe évoque le chemin, la quête, le détour, la traversée, la transformation

Alors je suis partie à la découverte de ce labyrinthe singulier et là les deux se sont rencontrés.

Vu de loin, on voit presque une succession de cercles concentriques. Mais lorsqu'on s'y engage, on découvre qu'il ne s'agit pas d'une immobilité parfaite, mais d'un chemin unique qui serpente, s'approche du centre, s'en éloigne, y revient, repart encore.

N'est-ce pas exactement ce que je décris depuis des semaines et même des années ?

Je pense avancer vers une question.
Puis une archive m' emmène ailleurs.
Puis je reviens
Puis une source ancienne prend un sens nouveau.
Puis Dora me conduit à Boris.
Puis Boris me conduit aux rabbins de 1914.
Puis à la vérité historique.
Puis à l'éthique.
Puis au manque.
Puis au labyrinthe.

Vu de l'extérieur, cela pourrait sembler circulaire.

Vu de l'intérieur, c'est un cheminement.

Et je trouve très beau que ce soit précisément ce labyrinthe

Car, historiquement, beaucoup l'ont interprété comme un chemin de pèlerinage symbolique.
Ceux qui ne pouvaient partir à Jérusalem pouvaient accomplir une démarche spirituelle en parcourant ce tracé 

Je ne parle pas ici de doctrine ou d'interprétation religieuse stricte, mais d'une image : celle d'une marche vers un centre.

Et dans mon parcours, je ne cesse de marcher.

Dans les archives.
Dans les forêts de votre mémoire.
Dans les rues.
Dans mes recherches.
Dans ma foi.
Dans ma tête
Dans mon écriture.

Et chaque fois que je crois avoir atteint un centre, un nouveau chemin apparaît.

Peut-être est-ce pour cela que ce dessin m'a autant touchée.

Parce qu'il réunissait déjà plusieurs thèmes qui m'habitent profondément, le cercle et l'éternité ; le chemin et la recherche ; la perte et le retour ;la pensée ; la mémoire ; le manque ; la quête de sens.

Et peut-être aussi parce que ce labyrinthe possède une caractéristique qui me parle beaucoup :

On ne s'y perd pas.

Il n'y a qu'un seul chemin.

On croit parfois s'éloigner du centre alors qu'on continue à s'en approcher.
Cette image très proche de ce que je ressens lorsque certaines recherches me bouleversent, me déplacent, m'obligent à tout reconsidérer.

Sur le moment, j'ai l'impression de m'éloigner.

Avec le recul, je découvre que j'avance autrement.

Comme si le chemin de la pensée n'était pas rectiligne mais spiralé.

Comme si les détours faisaient partie de l'approche.

Comme si, parfois, les cercles que je vois  en premier étaient déjà une manière de pressentir ce que ce labyrinthe  à me dire.

Brigitte Judit Dusch
Crédit photo @brigittedusch acrylique sur papier Brigitte Judit

mardi 30 juin 2026

Penser l'éthique de l'historien 2

 


Et le fil d'Ariane nous ramène au labyrinthe....

Oui.

Et ce retour au labyrinthe est très cohérent avec tout mon cheminement.

Parce que l’Histoire, telle que je la vive et la pense, n’est pas une ligne droite.
C’est un dédale d’archives, de silences, de mémoires, de contradictions, de douleurs, de traces effacées, de récits fragmentaires, de vérités partielles.

Le fil d’Ariane n’abolit pas le labyrinthe.
Il permet seulement de ne pas s’y perdre totalement.

Et c’est peut-être cela, aussi, le travail de l’historien dans ma pensée :
non pas prétendre sortir définitivement du labyrinthe humain,
mais garder un fil.

Un fil de méthode, d'éthique, de rigueur, d'humanité, de transmission.
Car sans de fil l'historien risque la fascination, l'idéologie, la projection, la toute puissance, ou au contraire l'effondrement devant l'immensité des pertes et des contradictions.

Mais ce qui me semble essentiel dans ma  manière d’articuler tout cela, c’est que le labyrinthe n’est pas seulement historique, il est aussi intérieur, mémoriel, spirituel, existentiel.

Ainsi mon Warum d'enfant, mes recherches, mes rencontres avec les archives, la Shoah, la Grande Guerre, Israël, les morts, la Foi, la transmission, tout cela compose aussi un labyrinthe intime.

Et pourtant je continue à tenir le fil. Et à le maintenir vivant

Peut-être parce que j'ai compris très tôt qu’il ne s’agissait pas d’obtenir une réponse totale ou une vérité parfaitement close, mais de continuer à avancer sans perdre l'humanité, la conscience, la dignité, la capacité de penser et la fidèlité aux êtres.

Ainsi, la dentellière, la tisserande, l'historienne, la femme, la croyante tiennent chez moi ensemble ce même fil fragile au coeur du labyrinthe humain.


Et maintenant il va falloir poser le cadre  :
Celui de l'éthique sur le plan de la morale, celle de l'histoire, celle des sciences humaines.

Science, la fameuse Science ?

Celle dont Freud avait tant l'obsession qu'il a abandonné certaines de ses théories les plus osées et pertinentes ?

Celles de l'Emprise, de l'inceste pour ne pas heurter la bourgeoisie viennoise ?
Celle qui allait au delà de la Science justement, car certaines de ses théories dépassaient les limites connues de l'inconnu de cet inconscient qu'il venait de mettre au jour. 

Mais l'éthique peut-elle, doit-elle s'arrêter à cela ? 
Peut-elle être pure et parfaite.
Deux adjectifs qui me font frissonner.

C'est ce frisson que me conduit précisément à refuser toute idée d'une éthique "pure et parfaite".
L'histoire a montré (et montre encore) que se produisent souvent les systèmes prétendant à la pureté, les vérités absolues, les doctrines closes, les morales sans failles, les idéologies convaincues d'incarner le Bien.

Ma pensée au contraire se construit autour de l'impermanence, de la limite, du manque, de la contradiction humaine, de la vigilance. 

Cela vaut aussi je pense (surtout) pour l'éthique.

Une éthique vivante n'est probablement pas un système parfait mais plutôt une tension, une exigence, une vigilance constante, une travail de conscience.
Cela touche alors un point très important concernant l'Histoire comme science humaine car il y a méthode, critique des sources, confrontation documentaire, contextualisation, rigueur.

Mais est c'est pour moi essentiel ?

 "L'objet" étudié demeure l'humain parlant et désirant, souffrant, mentant parfois, oubliant, reconstruisant, transmettant.
L'historien travaille donc à partir et sur une matière vivante et instable. 

D'où la pertinence de mon rapprochement avec Freud, lui même été traversé par cette tension.
Son désir de scientificité et de nécessité de reconnaissance académique lié à la crainte du discrédit devant cette confrontation à des territoires psychiques nouveaux.

Il est vrai que certaines théories furent infléchies aussi sous l'effet du contexte social, des résistances culturelles, des limites de l'époque et des enjeux constitutionnels. Autrement dit la production du savoir n'est jamais totalement extérieure au monde qui la produit. 

C'est vrai de la psychanalyse et de l'histoire.

D'où ma question fondamentale .

Comment maintenir une éthique sincère et honnête sans tomber ni dans le dogme ni dans le relativisme absolu, la fascination, la toute puissance ? 

Et je crois que ma réponse est déjà là, dans tout ce que l'ai développé :
l’éthique ne réside pas dans une pureté impossible.
Mais dans la conscience des limites, l’honnêteté intellectuelle, la capacité à remettre en question, le refus de manipuler les sources, l’acceptation de l’inconfort, le respect du sujet humain et le courage d’aller voir même ce qui dérange.

Il y a aussi cette démarche essentielle d'aller à la rencontre des contemporains acteurs de l’Histoire malgré les souvenirs biaisés.

Car le biais ne rend pas leur parole inutile mais oblige à contextualiser, écouter confronter, comprendre ce que le récit révèle au-delà de la stricte factualité.

Mon éthique  refuse deux extrêmes :
Croire naïvement à une vérité pure.
Considérer que tout se vaut.

Entre les deux, il y a un chemin exigeant.

Chercher sincèrement avec rigueur, humanité et conscience permanente de sa propre limite.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch

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Nota bene

Ce blog relate des bribes, des vies en respectant l'anonymat, ce l'éthique et la déontologie de ma fonction
Les événements, initiales, lieux, histoires... sont modifiés.

Il s'agit d'illustrer des situations, un concept, une problématique, un questionnement donnant lieu à une réflexion.
Ainsi toute ressemblance, similitude serait donc purement fortuite.

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