Mais les étincelles
Les étincelles ?
On ne recolle pas les étincelles. Une étincelle ne se recolle pas.
Si un morceau de poterie, une photo ou un tissu déchiré peuvent susciter l'idée d'une réparation, d'une reconstitution.
Mais une étincelle ?
Elle échappe à cette logique.
Elle surgit, éclaire, disparaît, réapparaît ailleurs.
Elle est déjà mouvement.
C'est peut-être pour cela que l'image des étincelles me convient mieux que celle des fragments. Ces derniers peuvent encore appeler la nostalgie du tout perdu.
L'étincelle, elle, n'est jamais un morceau de totalité. Elle est une manifestation. Une apparition. Une présence fugitive.
Et alors, effectivement, mon geste ne serait plus celui de la restauration.
Il devient celui de la circulation.
Je ne recollerai jamais des étincelles, mais je peux seulement les reconnaître, les accueillir, les mettre en relation, suivre leurs trajectoires, observer les constellations qu'elles dessinent lorsqu'elles entrent en résonance.
Et là apparaît la liberté.
Car si rien n'est à recoller, rien n'est non plus assigné d'avance.
Les fils peuvent bifurquer.
Les étincelles peuvent se répondre à distance.
La trame n'est pas un plan préétabli qu'il faudrait exécuter fidèlement.
Elle est vivante.
Lorsque j'évoquais le dessin, le labyrinthe, de l'Ein Sof, je sentais déjà cette idée. Le labyrinthe n'est pas seulement une énigme à résoudre pour trouver la sortie. C'est aussi un cheminement. On s'y déplace. On y découvre. On y est transformé.
De même, ma dentelle n'est pas une image fixe.
Elle est en train de se faire.
Et peut-être que le mot qui revient depuis le début de ma réflexion n'est ni complétude, ni même réparation.
C'est advenir.
Les fils adviennent.
Les étincelles adviennent.
Les rencontres adviennent.
Les résonances adviennent.
Et moi, je ne les contrains pas.
Je leur offre un lieu où elles peuvent se rencontrer.
Et les fils adviennent.
Cette phrase est, je crois l'une des plus importantes.
Parce qu'elle retire à la dentellière toute prétention à la maîtrise.
Elle n'invente pas les fils.
Elle ne décide pas de leur apparition.
Elle répond à ce qui advient.
Il y a là une très grande liberté, justement parce qu'il n'y a pas de programme à accomplir ni d'objet à reconstituer.
Seulement un mouvement.
Un mouvement qui ressemble davantage à une danse qu'à une reconstruction.
Les fils viennent.
Les étincelles circulent.
La trame s'ouvre.
Et la dentellière continue l'ouvrage.
Non pour l'achever, mais parce que le mouvement lui-même est vivant.
C'est peut-être cela que je ressens lorsque je ressens cette sensation de faire partie de la trame.
Je ne suis pas devant un objet achevé mais participe à un devenir.
Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch




