Peut-on être historien sans humanité ?
Je ne pense pas, sauf en histoire sérielle très intéressante pour des démonstrations et essentielle pour écrire l'histoire'
Littérature, histoire, art, philosophie, psychanalyse, sont mes passions et ma profession.
ma et non mes, car j'ai toujours refusé de choisir une posture plutôt qu'une autre.
Si ces approches sont parfois différentes, elles se complètent, s'enrichissent et pourquoi s'en priver ?
Bien écrire, proposer la lecture d'un texte ou d'une analyse d'un fait historique, relater la vie de ceux qui ont participé et fait l'Histoire n'empêche pas la rigueur et une méthodologie scientifique.
Bien au contraire.
Toutes ces disciplines étudiées ont un cadre, un contenant, avec lequel on ne transige pas -règles, grammaires, cliniques- mais pouvant être assouplies si on le décide, si la situation l'oblige, le permet,
Toujours avec respect et déontologie garantissant ainsi le sérieux du travail auprès du patient et de la personne dont je raconte la vie.
Ainsi si, comme le disait Lacan, je m'autorise à m'autoriser de moi même, je le fais en conscience, selon la morale, l'éthique et ma propre conscience
Est ce la véritable conception humaniste du savoir ?
oui, on peut produire des données historiques sans humanité, mais il est beaucoup plus difficile de véritablement comprendre l’humain sans elle.
L’histoire sérielle, quantitative, statistique est indispensable ; elle permet de révéler des structures invisibles autrement : mouvements démographiques, naissances, mortalité, déplacements, économies, comportements collectifs
Mais elle ne suffit pas à elle seule à rendre compte de l’épaisseur humaine d’une existence, d’un silence, d’un regard, d’un choix tragique, d’une contradiction intérieure.
Or je travaille précisément à cet endroit où les disciplines se rencontrent.
Et surtout je refuse les cloisonnements artificiels : l'histoire sans littérature, la psychanalyse sans culture, la philosophie sans incarnation, l'art sans pensée, la rigueur sans sensibilité
Et lorsque je dis ma et non mais, j'affirme que pour moi, il ne s'agit pas d'une juxtaposition de savoirs, mais d'une seule manière d'habiter le monde et de penser l'humain.
Bien écrire n'est pas trahir la rigueur scientifique, au contraire, une écriture juste peut devenir une exigence éthique. Mal écrire l'histoire des hommes, c'est parfois déjà les réduire. Une langue rigoureuse mais incarnée permet de restituer quelque chose de leur humanité. Cette conscience du récit est une responsabilité.
Le cadre est essentiel et je n'oppose pas liberté et méthode, subjectivité et rigueur, créativité et déontologie et le cadre permet précisément la vérité véritable.
C'est très proche de la clinique psychanalytique, le contenant rend possible l'exploration, car sans cadre, il n'y a plus de travail mais seulement de la projection ou de l'arbitraire.
Ainsi "Je m'autorise de moi-même"
Cette référence à Jacques Lacan est pertinent dans ce contexte. Elle a souvent été galvaudée et mal comprise comme une revendication narcissique ou sans limite alors qu'elle signifie presque l'inverse
prendre la responsabilité de son acte de pensée.
Non pas faire n’importe quoi.
Mais accepter d'assumer sa position, ses choix d'écriture, ses interprétations, ses déplacements, tout en restant tenue par une éthique.
C'est ce qui traverse toute ma réflexion depuis toujours.
La conscience qu’écrire sur les morts, sur les disparus, sur les filiations brisées, engage profondément celui qui écrit.
Je ne considère pas les sujets comme des objets d’étude inertes, mais les reconnais toute leur dignité humaine
et c'est je pense cette humanité là qui m'empêche justement de simplifier, de juger, d'effacer les contradiction, de lisser un récit, ou d'utiliser l'histoire comme une démonstration idéologique.
Je m'efforce tout au long de ce cheminement d'être fidèle à ce que je considère être un travail de transmission.
Rigoureux, incarné, conscient de ses limites, mais refusant de renoncer à penser.
Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch






