Psychanalye Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

dimanche 21 février 2021

Journal d'Yreine, 1



J'ai longtemps hésité à mettre ces mots en ligne, ils appartiennent à Yreine et à elle seule, elle ne les a écrits que pour elle, dans le désordre qui fut celui de sa vie. Une vie qu'elle a passé à mettre en ordre, à assembler les morceaux d'un puzzle éparpillé aux quatre coins du monde des vivants et des morts. Ce journal n'est pas toujours daté, il a été écrit au fil des émotions, du temps, des humeurs.

Lundi
Début de la semaine, début du récit de ma vie, ou du moins de mon histoire. J'ai choisi d'écrire sous le nom d'Yreine, ce n'est pas celui de mon état civil, mais celui que ma mère avait choisi pour moi, à ma naissance ou avant je ne sais plus. C'est elle qui me l'a dit un jour, et puis non, ce ne fut pas Yreine, mais un autre, choisi par un inconnu, un étranger, un homme a qui je dois la vie, une vie vaut bien un prénom !
J'ai souvent pensé à ça, longtemps, car je ne me suis jamais vraiment senti à ma place, jamais, pas plus dans ma famille que dans la vie. Enfant, j'étais cette petite fille étrange qui ne ressemblait à personne. "Mais à qui donc ressemble cette enfant ? " Je me souviens de ces mots, qui résonnaient déjà à mes oreilles mais dont je ne comprenais pas le sens. Plus tard j'ai compris que c'était une chance de ne ressembler à personne, et j'ai misé toute ma vie là dessus. Bonne mise, et ma grand mère ne m'y avait-elle pas encouragée "tu as des défauts, cultives les : c'est toi."
La Perfection, avec une majuscule, être parfait, différent, autre que tous les autres. Le refrain de mon enfance. Je n'ai guère eu de mal, car je suis née différente. Mais il fallait être parfaite, la meilleure, la première de la classe. Pousser l'effort encore, toujours plus. Heureusement, j'étais une bonne élève, dont on pouvait être fière, sauf quand mes résultats n'étaient pas à la hauteur de ce qui était espéré. Je me souviens de ces repas de famille où mon cahier de notes était convoqué, commenté, où j'étais le point de mire de ces adultes jugeant, hautains et sans pitié. C'était terrifiant pour la petite fille que j'étais. Heureusement il y avait ma Tante, ma Rose d'amour celle qui n'avait pas d'enfant, celle dont la petite fille était morte à la naissance. Cette femme magnifique qui a trainé toute sa vie son chagrin de mère morte à défaut d'enfant né. Elle m'a aimée et était mon refuge dans cette torture à la quelle elle seule mettait fin. 
Tout ça est un peu en vrac, mais la vie c'est ça, les souvenirs et la mémoire aussi, ça va, ça vient, on tire sur la bobine et tout se déroule.

Yreine ça sonne mieux, ça me va bien, je me demande pourquoi je n'y ai pas pensé plus tôt. J'aurai du mettre les habits d'Yreine pour entrer dans la vie, m'y installer, peut-être cela aurait-il été différent. Je n'ai aucun regret, de rien, et c'est bien. Mais la redécouverte de ce prénom qui aurait du être le mien est comme un soleil, un de ces soleils qui apparait après l'orage, qui chasse d'un coup les nuages sombres obscurcissant le ciel. Une magie, "Comme un voile qui s'est levé" avait dit Mme de Longueville à propos de son retour à Dieu. Ce n'est pas anodin, rien ne l'est. Les liens enfin se tissent à l'endroit, l'ouvrage prend forme, même s'il doit aller rechercher des bouts de fils ou de laine laissé là depuis longtemps. Patchwork ou pas, l'inabouti sera abouti, parfait ? Je ne sais mais tout s'assemble enfin.
Il est tard, je ne vais pas tarder. Je ne sais comment sera ma nuit, encore, peuplée d'étranges étrangetés, sûrement. Ces voyages au pays des songes se révèlent parfois intenses, cauchemardesques, presque effrayants. Ils me hantent la journée. Mais je voyage au gré des maisons habitées ou inventées pour mettre en scène le non abouti, le fantasmé ou l'espéré qui n'est jamais venu. Je me réveille chaque matin différente, parée de cette expérience singulière aussi, que j'aime et redoute à la fois. 
La journée ne fut ni belle ni laide, elle fut.

Brigitte Dusch, historienne, psychanalyste
Crédit photo @brigittedusch

 

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Ce blog relate des bribes, des vies en respectant l'anonymat, ce l'éthique et la déontologie de ma fonction
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Ainsi toute ressemblance, similitude serait donc purement fortuite.

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