Je m'interroge depuis toujours sur l'amour.
Non pas seulement sur le sentiment qui unit deux êtres, mais sur cette force mystérieuse qui traverse l'existence humaine tout entière.
L'amour est sans doute l'expérience la plus universelle et, paradoxalement, l'une des plus insaisissables. Chacun croit le connaître parce qu'il l'a éprouvé, désiré, perdu ou attendu. Pourtant, dès que l'on cherche à le définir, il semble se dérober.
L'amour humain naît toujours dans une histoire.
Il s'enracine dans notre première rencontre avec le monde, dans le regard qui nous a accueillis ou parfois manqué.
Il porte en lui la mémoire de nos attachements, de nos blessures, de nos espérances.
Aimer n'est jamais un acte entièrement libre je crois ; c'est aussi répondre à une énigme qui nous précède.
Nous rêvons souvent d'un amour qui abolirait toute solitude, comblerait le manque, mettrait fin à l'inquiétude d'exister.
Depuis les mythes les plus anciens jusqu'aux récits contemporains, l'être humain poursuit la même promesse : retrouver une unité perdue, une plénitude originelle. Nous attendons parfois de l'autre qu'il nous restitue ce dont nous nous sentons privés, qu'il répare nos fractures, qu'il apaise nos peurs.
Mais c'est peut-être là que réside le plus grand malentendu. Car l'amour ne supprime pas le manque ; il le révèle autant qu'il l'habite. Il ne fusionne pas deux êtres en un seul. Il fait au contraire surgir deux libertés qui consentent à se rencontrer sans se confondre. L'autre ne devient pas le prolongement de soi, mais demeure irréductiblement autre.
C'est précisément cette altérité qui rend l'amour possible.
Aimer suppose alors un déplacement intérieur. Il ne s'agit plus de posséder, de retenir ou d'être enfin complet, mais d'accueillir une présence qui échappe toujours en partie. L'amour véritable accepte cette part d'inconnu. Il renonce à la maîtrise pour entrer dans la confiance, à la fusion pour découvrir la relation.
Peut-être est-ce là le paradoxe le plus profond de l'amour humain : plus il cherche à abolir la distance, plus il risque de détruire ce qu'il aime ; plus il accepte la différence, plus il ouvre un espace où chacun peut grandir. L'amour n'est pas la disparition du manque, mais la décision de ne plus le laisser gouverner la relation.
Depuis toujours, je m'interroge sur l'amour parce qu'il me semble révéler quelque chose d'essentiel de la condition humaine.
Il est le lieu où se croisent le désir et la vulnérabilité, la joie et la peur, la promesse et la perte.
Il nous confronte à nos illusions autant qu'à notre capacité de nous ouvrir à plus grand que nous-mêmes. C'est peut-être pour cela qu'il demeure un mystère : non parce qu'il serait incompréhensible, mais parce qu'il ne cesse de nous transformer.
L'amour n'est ni la fusion ni la confusion. Il est une rencontre si profonde que chacun accepte de se laisser transformer par la présence de l'autre, sans jamais renoncer à être lui-même.
Ainsi aimer ne consiste pas à abolir le manque par la fusion, mais à faire de l'altérité le lieu même de la relation.
L'amour ne transforme pas deux êtres en un seul. Il fait advenir un « nous » où chacun demeure pleinement lui-même.
La vocation de l'amour n'est pas de restaurer une unité perdue, mais de faire naître une communion entre deux êtres qui acceptent de demeurer distincts. Et L'amour n'est pas la disparition de l'altérité ; il en est l'accomplissement. Car ce n'est qu'en demeurant l'un et l'autre que deux êtres peuvent véritablement se rencontrer.
Alors je fais l'expérience de ton amour, et cet amour me fait vivre.
Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, histoirienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
