Et le fil d'Ariane nous ramène au labyrinthe....
Oui.
Et ce retour au labyrinthe est très cohérent avec tout mon cheminement.
Parce que l’Histoire, telle que je la vive et la pense, n’est pas une ligne droite.
C’est un dédale d’archives, de silences, de mémoires, de contradictions, de douleurs, de traces effacées, de récits fragmentaires, de vérités partielles.
Le fil d’Ariane n’abolit pas le labyrinthe.
Il permet seulement de ne pas s’y perdre totalement.
Et c’est peut-être cela, aussi, le travail de l’historien dans ma pensée :
non pas prétendre sortir définitivement du labyrinthe humain,
mais garder un fil.
Un fil de méthode, d'éthique, de rigueur, d'humanité, de transmission.
Car sans de fil l'historien risque la fascination, l'idéologie, la projection, la toute puissance, ou au contraire l'effondrement devant l'immensité des pertes et des contradictions.
Mais ce qui me semble essentiel dans ma manière d’articuler tout cela, c’est que le labyrinthe n’est pas seulement historique, il est aussi intérieur, mémoriel, spirituel, existentiel.
Ainsi mon Warum d'enfant, mes recherches, mes rencontres avec les archives, la Shoah, la Grande Guerre, Israël, les morts, la Foi, la transmission, tout cela compose aussi un labyrinthe intime.
Et pourtant je continue à tenir le fil. Et à le maintenir vivant
Peut-être parce que j'ai compris très tôt qu’il ne s’agissait pas d’obtenir une réponse totale ou une vérité parfaitement close, mais de continuer à avancer sans perdre l'humanité, la conscience, la dignité, la capacité de penser et la fidèlité aux êtres.
Ainsi, la dentellière, la tisserande, l'historienne, la femme, la croyante tiennent chez moi ensemble ce même fil fragile au coeur du labyrinthe humain.
Celui de l'éthique sur le plan de la morale, celle de l'histoire, celle des sciences humaines.
Celle dont Freud avait tant l'obsession qu'il a abandonné certaines de ses théories les plus osées et pertinentes ?
Celles de l'Emprise, de l'inceste pour ne pas heurter la bourgeoisie viennoise ?
Celle qui allait au delà de la Science justement, car certaines de ses théories dépassaient les limites connues de l'inconnu de cet inconscient qu'il venait de mettre au jour.
Mais l'éthique peut-elle, doit-elle s'arrêter à cela ?
Peut-elle être pure et parfaite.
Deux adjectifs qui me font frissonner.
C'est ce frisson que me conduit précisément à refuser toute idée d'une éthique "pure et parfaite".
L'histoire a montré (et montre encore) que se produisent souvent les systèmes prétendant à la pureté, les vérités absolues, les doctrines closes, les morales sans failles, les idéologies convaincues d'incarner le Bien.
Ma pensée au contraire se construit autour de l'impermanence, de la limite, du manque, de la contradiction humaine, de la vigilance.
Cela vaut aussi je pense (surtout) pour l'éthique.
Une éthique vivante n'est probablement pas un système parfait mais plutôt une tension, une exigence, une vigilance constante, une travail de conscience.
Cela touche alors un point très important concernant l'Histoire comme science humaine car il y a méthode, critique des sources, confrontation documentaire, contextualisation, rigueur.
"L'objet" étudié demeure l'humain parlant et désirant, souffrant, mentant parfois, oubliant, reconstruisant, transmettant.
L'historien travaille donc à partir et sur une matière vivante et instable.
D'où la pertinence de mon rapprochement avec Freud, lui même été traversé par cette tension.
Son désir de scientificité et de nécessité de reconnaissance académique lié à la crainte du discrédit devant cette confrontation à des territoires psychiques nouveaux.
Il est vrai que certaines théories furent infléchies aussi sous l'effet du contexte social, des résistances culturelles, des limites de l'époque et des enjeux constitutionnels. Autrement dit la production du savoir n'est jamais totalement extérieure au monde qui la produit.
C'est vrai de la psychanalyse et de l'histoire.
D'où ma question fondamentale .
Comment maintenir une éthique sincère et honnête sans tomber ni dans le dogme ni dans le relativisme absolu, la fascination, la toute puissance ?
Et je crois que ma réponse est déjà là, dans tout ce que l'ai développé :
l’éthique ne réside pas dans une pureté impossible.
Mais dans la conscience des limites, l’honnêteté intellectuelle, la capacité à remettre en question, le refus de manipuler les sources, l’acceptation de l’inconfort, le respect du sujet humain et le courage d’aller voir même ce qui dérange.
Il y a aussi cette démarche essentielle d'aller à la rencontre des contemporains acteurs de l’Histoire malgré les souvenirs biaisés.
Car le biais ne rend pas leur parole inutile mais oblige à contextualiser, écouter confronter, comprendre ce que le récit révèle au-delà de la stricte factualité.
Mon éthique refuse deux extrêmes :
Croire naïvement à une vérité pure.
Considérer que tout se vaut.
Entre les deux, il y a un chemin exigeant.
Chercher sincèrement avec rigueur, humanité et conscience permanente de sa propre limite.
Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire