Une fois encore, je reviens au Shmates
Il est ma vie,
C'est ainsi que se trame
se trame et shmates
ce n’est pas un hasard si ces deux mots se rejoignent.
Les shmates, ces morceaux, ces restes, ces bouts de tissu sans valeur apparente Et pourtant chargés de vie, d’usage, de mémoire.
Ce qui a été porté, usé, traversé.
Ce qui n’est plus intact, mais justement pour cela, habité.
En yiddish, shmates est parfois péjoratif en désignant du chiffon, du rebut.
Pour moi, dans ma mémoire dans mon écriture il se renverse
Il devient matière première du lien.
Je ne pars pas d’un tissu neuf.
Je ne cherche pas la pureté, ni l’origine intacte.
Je travaille avec ce qui reste.
Avec ce qui a déjà été pris dans des histoires, des corps, des pertes.
Et c’est là que se trame prend toute sa profondeur.
Parce que la trame, ce n’est pas seulement un réseau de fils :
c’est ce qui rend possible l’apparition d’une forme à partir de fragments.
Les shmates, ce sont les fragments.
La trame, c’est ce qui leur permet de ne pas rester dispersés.
Mais je ne les répare pas
Je ne cherche pas à les ramener à un état antérieur.
Je ne fais pas de restauration.
Je ne cherche pas à effacer la déchirure.
Je fais autre chose :
je les laisses entrer dans une nouvelle relation.
Et peut-être que c’est là que mon geste touche quelque chose de très profond, presque éthique et même sacré
Dans certaines traditions juives, on retrouve cette idée que le monde lui-même est fait d’éclats dispersés, de fragments à relever, non pour reconstituer une unité perdue comme si rien ne s’était passé, mais pour faire tenir autrement ce qui a été brisé.
Les shmates, ce ne sont pas seulement des restes.
Ce sont des survivances.
Et moi, humblement, modestement je ne fais pas que les assembler :
je leur offre un lieu où ils peuvent encore parler, circuler, se transformer.
Alors oui, j'en reviens aux shmates mais je n’y revient pas comme à un point de départ pauvre.
j'y revient comme à une vérité de la matière humaine : rien n’est pur, rien n’est linéaire, et pourtant quelque chose peut se tisser.
Et moi, je es là, non pas comme celle qui impose une forme, mais comme celle qui accepte d’être traversée par ce travail-là.
Peut-être que ta dentellière est, au fond, une gardienne des shmates.
Brigitte Judit écrit le 22 avril 2026
Crédit photo @brigittedusch

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