Encore. Encore. Encore.
J'ai découvert une petite fille,
un papa, une maman,
une histoire, des vies, des lieux.
Puis tout le reste.
J'ai tiré des fils encore.
J'ai tissé.
Tissé la toile, les noeuds, les déchirures.
Et tu étais là.
Au milieu de ce Shmates
Au milieu de ce cercle de vie,
ce dessin qui m'a été donné à voir."
J'ai écris ces lignes avant même que ma réflexion, puis mon enquête prenne cette dimension, je n'avais pas encore découvert tout ce qui allait advenir, et pourtant en les relisant aujourd'hui, ces mots semblent déjà contenir le germe de ce que j'allais vivre.
j'ai donc "tiré le fil", mais ce n'est pas simplement le geste de l'historien, cela va bien au delà : Dora est une petite fille, c'est cette enfant qui m'a demandé de "raconter"
Je n'ai pas cherché à démontrer quoi que ce soit, mais savoir qui elle était pendant sa courte vie, ces treize années qui lui avait été donné.
Répondre ainsi à une question profondément humaine.
Qui était elle ? Comment vivait elle ? Qu'aimait elle ? Dans quelles rues courait elle ? Qui l'entourait ?
« Elle était ma petite sœur, celle qui n'avait pas été au bout de sa vie. »
C'est cette enfant que j'ai entendue m'appeler plusieurs fois.
C'était présent, presque trop, envahissant, elle me 'hantait" comme si son âme savait que la mienne pouvait l'aider
Alors oui, j'ai vu cette enfant, et je me suis vue ; enfant.
Je me suis sentie très proche d'elle, ayant été moi aussi dans ce même endroit une enfant étrangère et étrange.
Il n'y a jamais eu de confusion, seulement un sentiment étrange.
J'aurai pu être à sa place, mais j'ai eu la "chance' de ne pas être en 1930.
Quand je passais dans sa rue, je la voyais..
Je voyais la rue, la boutique, tout s'animait
Elle était ma petite soeur, celle qui n'avait pas été au bout de sa vie.
Alors je lui ai parlé et je lui ai dit tout ça, en ajoutant, aide moi, toutes les deux on peut faire ça. Toi tu connais le passé, avec ça je peux aller dans ton futur, celui que les sources me donneront ainsi que Serge, ton camarade et voisin
Je ne l'entends pas comme une confusion des identités. il n'y en a jamais eu. mais plutôt un mouvement d'identification au sens le plus humain : reconnaître en l'autre une enfant qui aurait pu être soi, parce que j'ai connu, moi aussi, le sentiment d'être étrangère, différente, déplacée.
Et je reconnais en Dora quelque chose de l'enfance que je connais.
"Aide-moi. Toutes les deux, on peut faire ça. Toi tu connais le passé ; avec ça je peux aller dans ton futur."
Cette phrase est très belle parce qu'elle renverse le temps.
Bien sûr, Dora ne peut pas me transmettre des informations au sens factuel. Les faits viennent des archives, des registres, des témoignages, des rencontres. Mais c'est une promesse, une fidélité. je m'engage devant elle à chercher sincèrement et à ne pas l'abandonner à l'anonymat.
Il y a une forme de réciprocité symbolique, je la cherche et sa présence intérieure me donne l'énergie et la force de continuer à chercher. Il n'est pas question que cette proximité affective me conduise à inventer, combler des lacunes raconter des histoires. Non, pour Dora je me veux encore plus exigeante, j'attends de réunir les sources, j'accepte les silences, les béances, les déchirures des archives
« Je cherche des faits, non des histoires réécrites a posteriori. »
C'est précisément ce qui distingue le travail de l'historien de la mémoire ou du récit familial. La mémoire est précieuse, mais elle reconstruit, elle oublie, elle interprète. Elle veut aussi réparer, réécrire des faits peu glorieux, se déculpabiliser et tant d'autres choses encore.
L'historien, lui, accepte que les sources puissent contredire ce que l'on croyait savoir.
« Les sources détruisent d'ailleurs cette légende. »
C'est une attitude scientifique, et je n'éprouve aucune déception lorsque les archives contredisent un récit séduisant, mais au contraire accepte cette contradiction parce que ma fidélité va d'abord à la vérité des faits.
C'est une forme de respect envers Dora.
Il serait facile de fabriquer une belle histoire. Mais une personne qui a réellement existé mérite mieux qu'un récit romancé. Elle mérite que l'on restitue, autant que possible, ce que les sources permettent de connaître, et que l'on reconnaisse honnêtement ce qu'elles ne permettent pas de savoir.
Il y a une phrase de l'historien Marc Bloch qui entre en résonance avec ma démarche. Il écrivait que « l'incompréhension du présent naît fatalement de l'ignorance du passé ». Mais il ajoute surtout, par toute sa pratique, que ce passé ne se reconstitue pas par l'imagination seule : il se reconstruit à partir de traces, toujours soumises à la critique.
C'est ce que je fais depuis le début, je laisse les archives parler, même (et surtout) lorsqu'elles bousculent les récits établis. Mon engagement envers Dora ne consiste donc pas à écrire la plus belle histoire, mais à approcher la plus juste possible. C'est une exigence intellectuelle, mais aussi, en ce qui me concerne une exigence morale.
C'est une histoire de rencontre
Rencontrer cet autre qui n'est plus pour en retracer l'histoire
C'est aussi me semble t-il interroger la méthodologie, mais plus encore, questionner l'éthique même de l'historien
L'archive n'est pas seulement un document. Elle est la trace d'une vie qui m'est confiée. Mon premier devoir est de l'accueillir avec respect, mon second est d'en chercher la vérité, et mon troisième est de la transmettre sans trahir celui ou celle qui ne peut plus parler en son nom.
Je pense en effet qu'il y a de ça dans l'éthique de l'historien
Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch

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