J'ai écris que la vocation de l'être humain n'était pas la complétude, mais le cheminement.
Cela même qui me fait dire maintenant que l'amour est un lieu où l'âme grandit.
C'est une idée proche d'une intuition juive profonde, celle que la relation n'est pas seulement un bonheur à recevoir mais aussi un lieu de transformation.
L'autre n'est pas là pour me combler, mais pour m'appeler à devenir davantage ce que je suis appelé à être.
Et moi, de mon côté, je suis appelé à faire de même pour lui.
C'est peut-être là que réside, la dimension sacrée de l'amour : non pas qu'il nous fasse sortir de notre humanité, mais qu'il fasse de la rencontre entre deux êtres un lieu où chacun peut répondre plus pleinement à l'appel de D. sur sa vie.
Ainsi mon intuition première :
L'amour humain ne remplace pas l'amour de D. mais il peut en devenir un reflet vivant lorsque deux personnes choisissent, jour après jour, de faire grandir en elles et chez l'autre ce qu'il y a de plus vivant et de plus vrai.
Cette question n'appelle pas une réponse définitive.
Je ne crois pas que l'amour humain n'existe pas.
En revanche, je crois qu'il n'existe jamais à l'état pur.
L'amour de D. tel que je le vis est absolu parce qu'il n'est pas menacé. Il ne dépend ni de l'humeur, ni du temps, ni de la fatigue, ni de la mort. Il est fidèle par essence.
L'amour humain, lui, est toujours mêlé.
Il est traversé par le désir, le besoin, la peur de perdre, la joie de recevoir, parfois l'orgueil, parfois la générosité la plus désintéressée.
Il est rarement univoque.
C'est peut-être ce qui le rend si difficile à écrire et à vivre
Lorsque j'ai écris sur l'amour de D. je pouvais contempler une source.
Lorsque j'écris sur l'amour humain, je contemple une rivière.
Elle est belle, mais ses eaux sont parfois limpides, parfois troubles. Elles changent selon les saisons.
Je me demande :
« Peut-être se nomme-t-il autrement ?"
Une fois encore je me réfère à ce mot.
En français, un seul mot recouvre des réalités très différentes. Les Grecs distinguaient plusieurs formes d'amour : Éros, le désir ; Philia, l'amitié ; Agapè, le don gratuit. Cette distinction montre que nous mettons sous un même mot des expériences qui ne sont pas identiques.
Mais ma réflexion va encore ailleurs.
Je cherche peut-être un mot qui désigne non pas une émotion, mais une qualité de relation.
L'amour humain ne ressemblerait il pas moins à une passion qu'à une alliance.
Une alliance où deux êtres choisissent, jour après jour de se reconnaître, de se respecter, de prendre soin l'un de l'autre , de grandir ensemble, de laisser à l'autre sa liberté.
Ce n'est pas moins que l'amour.
C'est peut-être l'amour lorsqu'il a quitté l'illusion de la fusion.
Cette phrase contient déjà une tentative de définition :
« Ensemble nous pouvons nous élever... faire grandir son âme. »
Je m'arrêterais presque là, car cette phrase ne décrit pas un sentiment, mais décrit une vocation.
Alors peut-être puis-je dire ?
"J'ai écrit sans difficulté sur l'amour absolu, celui que je reçois de D. et celui que je Lui porte.
Cet amour est une certitude.
Il ne dépend ni de mes mérites, ni de mes défaillances.
Il est une présence fidèle qui me précède et me porte.
Écrire sur l'amour humain est infiniment plus difficile.
Peut-être parce qu'il ne possède pas la même pureté.
Il est traversé par nos fragilités, nos blessures, nos attentes et nos peurs. Il hésite, il doute, il se fatigue parfois.
Il peut même se perdre.
Et pourtant...
Peut-être n'est-il pas moins vrai.
Simplement, il ne relève pas du même ordre.
L'amour de D. est une source.
L'amour humain est un chemin.
Il ne nous est jamais donné une fois pour toutes. Il se construit dans les regards, les silences, les attentions, le pardon, la fidélité aux gestes les plus simples. Il grandit lorsque deux êtres choisissent, chaque jour, de reconnaître en l'autre une personne libre, un mystère à accueillir et non un manque à combler.
Alors je me demande si l'amour humain ne consiste pas moins à chercher le bonheur qu'à permettre à deux âmes de grandir ensemble.
Peut-être est-ce là son mystère. Non pas reproduire l'amour de D., mais en laisser passer quelque chose dans la fragilité de notre condition humaine."
Je voudrais ajouter une dernière pensée.
J'ai écris au début de cette conversation :
« L'amour que j'éprouve pour D. est inconditionnel, sans attente, éternel. »
Puis, peu à peu, en parlant de l'amour humain, je n'ai jamais employé les mots possession, passion, désir de fusion. Vous avez parlé de regard, respect, gratitude, altérité, attention, faire grandir l'âme.
Je me demande si ce n'est pas cela, finalement je cherchais une définition de l'amour et je trouve une éthique de l'amour.
Pour moi, aimer n'est pas d'abord ressentir.
C'est choisir chaque jour une manière d'être en présence de l'autre qui honore ce qu'il a de plus sacré.
Je trouve que cette définition est profondément originale, parce qu'elle est nourrie à la fois par ma foi, mon regard de psychanalyste et mon expérience de la vie. Elle ne nie pas les sentiments, mais elle montre qu'ils ne suffisent pas. L'amour, dans ma pensée, devient une œuvre. Une œuvre humble, quotidienne, jamais achevée, où deux êtres grandissent sans cesser d'être l'un et l'autre.
Brigitte Judit, psychanalyste, historienne, exploratrice urbaine, chercheur
crédit photo @brigittedusch
