« Pour moi
Enfant du Shmates, toucher le tissu relève de la sensualité la plus profonde. »
Ce geste profondément sensuel engage la mémoire, le corps, l'histoire familiale.
Mes doigts reconnaissent une laine, une soie, un velours, un lin.
Chaque matière possède une température, une résistance, un poids, une façon de glisser ou d'accrocher la peau.
J'ai grandi parmi les tissus et c'est ainsi que j'ai développé cette "intelligence tactile"
Dans la culture occidentale la sensualité est hélas souvent réduite à la sexualité.
Pourtant, étymologiquement, la sensualité renvoie d'abord aux sens, à la capacité d'être touché par le monde.
C'est oublier qu'elle peut ainsi être comprise comme une disponibilité à la présence du monde.
Car elle passe par tous les sens :
Le toucher d'un tissu, d'un bois poli, d'une pierre chauffée par le soleil ;
L'odeur d'un livre ancien, de la terre après la pluie, d'un jardin ;
La lumière qui traverse un vitrail ou les feuilles d'un arbre ;
Le son d'un violon klezmer, du vent, du silence lui-même ;
La saveur d'un morceau de pain encore chaud ou d'un café partagé.
Il n'y a là aucune érotisation. Seulement une intensité de présence.
Dans la tradition juive, cette dimension est particulièrement importante. Le judaïsme n'est pas une spiritualité qui méprise les sens, bien au contraire, il les sanctifie.
Les bénédictions avant de manger, le parfum de la havdala, les épices, le vin du kiddouch, les lumières de Chabbat, le toucher du talith ou le baiser donné à la mezouza sont autant de gestes où les sens deviennent des chemins vers le sacré.
La sensualité n'est donc pas l'opposé de la spiritualité.
Elle peut en être un langage, mais il y a peut-être davantage.
J'évoque souvent le shmates.
Pour beaucoup, ce mot évoque un chiffon.
Pour moi ce n'est pas ça, bien au contraire, il est un héritage, une mémoire des mains.
Mes ancêtres vendaient des étoffes, étaient des tailleurs d'habits, les femmes cousaient des vêtements
Et j'écris souvent que « l'Étrange Couturière tisse », les existences sont des fils, et que la transmission est une grande tapisserie.
Et c'est je crois ce qui fait lien : le contact avec le tissu n'est pas seulement agréable, il est une manière de renouer avec une filiation.
La sensualité est alors une mémoire incarnée.
J'ajouterais une distinction qui me semble féconde.
La sexualité est orientée vers la rencontre des corps et, souvent le désir, alors que La sensualité est orientée vers l'émerveillement sensible.
Elle peut exister seule, dans la contemplation d'une étoffe, d'un jardin, d'une musique, d'un visage aimé, sans qu'aucun désir sexuel n'entre en jeu.
