Violette a enterré sa mère, elle était presque seule au
cimetière, elle était seule pour « vider la maison «.
Violette ne pleure pas sa mère, elle a trop pleuré sur son chagrin à elle,
celui de ne pas avoir été aimé par sa mère.
Violette a fait le deuil de sa mère depuis longtemps. Très longtemps.
Violette pensait en avoir fini avec sa peine, sa douleur, ce manque
d’amour. Là. Elle pensait avoir fait la paix avec sa mère, avec elle-même, avec
son enfance, avec sa vie. Etre quitte.
Violette s’était même persuadée que sa mère l’aimait,
l’avait aimé à sa manière « en ce temps là les parents ne manifestaient ni
leur amour, ni leur tendresse ». Cette idée là rendait tenable sa vie, lui
permettait de tenter de s’aimer un peu. Elle s’était apaisée, avait pardonné
l’abandon, la différence, l’indifférence, l’absence de regard. Le tout. Le rien
ll n’y avait presque personne ce jour là, un jour d’hiver sinistre, froid,
pluvieux, pas de famille, quelques femmes de ce village perdu au fond d’une
campagne d’un autre âge ; Dans ce
cimetière où reposent depuis des siècles les corps laissés là, au gré du vent
et de la neige, oubliés, car plus personne ne vient, ne vient plus. Seules les
vieilles nettoient les tombes tout en se racontant les dernières nouvelles,
elles mettent des fleurs, époussettent, puis font le tour de ce jardin
singulier en égrainant leurs souvenirs et remarques « c’est y pas
malheureux de voir ça ! la tombe, y a pu qu'des éronces, ; les enfants ces manches à rin s'en occupent pas, les manoqueux ». Qui en effet vient perdre son temps pour fleurir un
carré de terre aujourd’hui ?
Violette n’a pas de peine, elle fait son devoir de fille,
dévouée, elle l’a été, aides à domicile, passages réguliers, maintien à la
maison comme sa mère le souhaitait ;
Elle rentre à présent dans cette maison qui lui est étrangère pour
nettoyer, jeter, emballer, ranger, faire le tri, de ce qu’a été la vie de cette femme, de cette
presque inconnue. De sa mère.
Dans un tiroir, elle trouve au milieu d’un fatras, des cahiers, des lettres,
des feuilles éparses, des fragments de poèmes, de mots… Elle n’ose regarder,
lire. Doit-elle pénétrer cette intimité ? Elle feuillette néanmoins et au
fil des lignes voit se dessiner son nom… non ce n’est pas Violette, mais Violaine…
lntriguée elle lit…
Violette a ouvert la porte, aurait-elle du ? Là n’est pas la question,
elle a ouvert la porte. Il lui faut aller jusqu’au bout. Elle lit, debout. Tremblante.
Sa
mère, « cette femme » dit-elle a écrit sa vérité ; la vérité.
Elle écrit ne pas aimer cette enfant, cette Violaine pas désirée, pas voulue
« elle a brisé ma vie, je n’en voulais pas, je n’en n’ai jamais voulue »….
« Ce fardeau, ce poids qui ne voulait pas partir…. » « Elle
était là, je l’ai caché, je ne voulais pas de cette abominable chose»… des mots
forts, violents… « Si elle avait pu partir… « Toute ma vie gâchée
fichue, j’aurai pu faire tant de choses… « « elle sa vie ! la voir
est une épreuve…. » « On me l’a retirée… je l’aurai peut-être tuée
qui sait ? » « mais elle ne voulait pas mourir, malgré moi,
« je ne crois plus en dieu il m’a infligé ce fardeau »… « Elle m’a emprisonnée, cette enfant a
été mon tombeau ». Des lignes et des lignes…
Violette n’est pas effondrée ;
Violette est soulagée, confortée, rassurée. Elle sait qu’elle ne s’est
pas trompée, qu’elle a toujours su. Enfin : la Vérité.
Puis : « ce n’est pas Violette, mais Violaine, cette petite fleur c’est
trop beau pour elle ; cette vilaine ne mérite rien, je ne l’aurai
d’ailleurs pas appelée, je n’avais pas de nom pour elle.. Puisque je ne
voulais pas d’elle »
……………….. C’est la sage femme qui l’a appelée……………….. Violette…
C’est joli. Violette a toujours su que quelque chose clochait, que
son prénom sonnait faux dans la bouche de « cette femme/mère mais pas de
moi » Je suis sa viol haine, elle n’est pas de moi ma mère, et ça me fait
du bien. Je vais enfin aller, advenir.
Violette n’a pas d’enfant, n’a pas fait d’enfant.
Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne.