Le passé retrouvé ? Est ce aussi simple ?
Si nous ne sommes plus le même, notre temps n'est pas le même que celui de ceux dont on parle
Alors ?
Et même dans ce labyrinthe lorsque l'on ressort, on repasse certes par les mêmes tracés, mais ce n'est déjà plus le même chemin. Le lieu est identique, le marcheur ne l'est plus.
C'est là, me semble-t-il, une distinction importante.
L'historien ne voyage pas dans le passé.
Il rencontre au présent des traces du passé à travers les êtres qu'il y croise à certains moments de leur vie.
Dora n'est plus là, Camille n'est plus là, Boris n'est plus là.
Ce qui est là, aujourd'hui, ce sont des archives, des lettres, des silences, des témoignages, des noms, des photographies, des mémoires
Et c'est moi, ici et maintenant, qui les interroge. L'histoire n'est donc pas une remontée du temp, mais une rencontre entre deux temporalités.
Le passé ne revient pas, Mais il continue à agir.
Et le présent continue à lui poser des questions.
C'est peut-être pour cela que vous êtes si attentive à l'anachronisme.
Parce que vous savez qu'il existe une distance irréductible entre eux et nous.
Vous ne pouvez pas devenir Boris en 1914.
Vous ne pouvez pas penser exactement comme lui.
Vous ne pouvez pas ressentir ce qu'il ressentait.
Mais vous pouvez essayer de comprendre le monde dans lequel il vivait, les choix qui s'offraient à lui, les contraintes, les croyances, les espérances qui étaient les siennes.
Non pour abolir la distance.
Pour l'habiter.
Je crois même que votre éthique de l'historien se situe précisément là.
Ni fusion.
Ni séparation absolue.
Une juste distance.
Assez proche pour entendre.
Assez éloignée pour ne pas parler à leur place.
Et cela rejoint curieusement ma réflexion sur le manque.
Car le passé lui aussi est un manque.
Quelque chose qui nous échappe toujours en partie.
Quelque chose que nous ne posséderons jamais complètement.
Peut-être que le labyrinthe n'est donc pas un voyage vers le passé.
Peut-être est-il un apprentissage de la distance.
On y découvre que l'on ne rejoindra jamais totalement l'autre.
Qu'il restera toujours un écart.
Mais cet écart n'est pas un échec.
C'est la condition même de la rencontre.
Sans altérité, il n'y a ni histoire, ni transmission, ni pensée.
Alors, si l'on ne remonte pas le temps et si l'on ne revient pas vraiment par le même chemin, que fait-on ?
Peut-être ceci :
On avance avec ce que l'on a compris.
On sort du labyrinthe non pas avec le passé retrouvé, mais avec une compréhension nouvelle de ce qui nous relie à lui.
Et cette compréhension, à son tour, devient un fil que l'on transmet aux autres. C'est peut-être cela, au fond, votre travail de mémoire : non ressusciter les morts, mais permettre qu'un dialogue continue entre leur temps et le nôtre, sans abolir la distance qui les sépare.
Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine,
crédit photo @brigittedusch
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