Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

vendredi 21 août 2026

Et cet amour là ? l'amour humain 7



 « Cet amour là touche le spirituel et ce qu'il y a de plus sacré chez l'humain. »

C'est un amour qui nait de la rencontre. 
Un amour singulier, ni amical, ni amoureux, ni... ?

Un amour qu'on ne peut justement qualifier
Car il ne peut que s'éprouver
En se laissant envelopper
En vivant le moment présent.

C'est un moment magique, une parenthèse de lumière, un espace singulier rempli d'étincelles et de poussières d'étoiles tombées du Ciel
Un cadeau de D.

Alors
Que dire ?
Je ne sais, je n'ai aucun mot pour nommer, décrire ce qui advient à ce moment là.
Ou plutôt si, il y a des mots qui tournent autour, mais aucun ne coïncide exactement avec ce que j'éprouve.

C'est autre chose que je ne sait comment définir

C'est une très belle question.
Je crois qu'il faut peut-être résister à la tentation de trouver le mot qui enfermerait cette expérience.
Il est possible qu'il n'existe pas
.

Pourtant plusieurs traditions ont tenté d'approcher ce type d'expérience.

Les Grecs distinguaient plusieurs formes d'amour. Éros : l'amour du désir, de l'élan vers l'autre. Philia : l'amitié profonde, la joie d'être ensemble, l'estime réciproque Agapé l'amour gratuit, qui veut le bien de l'autre sans chercher à posséder.

Mais ce que je tente de décrire ne relève pas vraiment d'Éros. Il y a de la philia, certainement, mais elle semble traversée par quelque chose qui la dépasse, une forme de gratuité qui évoque aussi l'agapè. Pourtant, même ces mots ne suffisent pas.

Dans la tradition juive, on rencontre une autre idée : l'attachement (devekout), qui désigne d'abord la relation à Dieu, mais qui a inspiré aussi une manière d'être présent à autrui. Il ne s'agit pas de fusionner, mais d'être profondément relié, dans le respect de l'altérité. Je ne dirais pas que c'est exactement ça mais il y a une résonance, une proximité qui ne cherche pas à abolir la différence

En psychanalyse aussi, il existe une limite. Nous parlons de transfert, d'attachement, d'affects, de reconnaissance, mais il reste toujours un reste (le manque) qui échappe. Les plus grands analystes l'ont reconnu : tout n'est pas interprétable. Il y a des moments de rencontre qui ne relèvent ni du symptôme, ni du fantasme, mais d'une expérience humaine irréductible.

Martin Buber  écrit que « toute vie véritable est rencontre ». Cette phrase me revient, non parce qu'elle expliquerait mon expérience, mais parce qu'elle s'en approche. Buber ne cherche pas d'abord à définir l'amour ; il décrit ce qui se passe lorsque deux êtres sont réellement présents l'un à l'autre. Il parle d'une qualité de relation qui ne réduit jamais l'autre à une fonction, à un rôle ou à un objet.


La Tradition Juive nous enseigne que chaque être humain est créé bétsélem Elohim, à l'image de Dieu.
Reconnaître la dignité de l'autre, c'est déjà reconnaître quelque chose qui le dépasse.
L'autre est une présence unique

Une véritable rencontre ?

«
Cela dépasse largement l'amour amoureux.
C'est beaucoup plus que ça.
C'est autre chose. 
L'amour amoureux est souvent traversé par le désir, le projet de vie commune, l'exclusivité, parfois la jalousie, parfois la peur de perdre. Et ce n'est pas ça, peut-être parce qu'il n'y a pas de peur justement

C'est d'un autre ordre, c'est une autre expérience.
Il ne s'agit pas ni de comparer, ni hiérarchiser, peut-être même de comprendre.
D'ailleurs je ne sais même pas si le mot même d'"amour" peut exprimer ce ressenti, de vécu, ce CE  dans un cet instant si singulier au sein d'un espace hors temps, hors tout.

Une véritable rencontre, impromptue .. 
Presque une courte pièce de théâtre qui surgit au coeur de la vie

« Je ne cherche rien. Je me promène, mon esprit est disponible à voir, à entendre, à recevoir. »

C'est ce qui me définit, être présente à moi même et à l'instant que je vis
Je crois que cette disponibilité est la cl
é, du moins une clé.

Je n'ai pas cherché cette expérience, je ne l'ai pas fabriquée, mais je l'ai reconnue lorsqu'elle s'est présentée.

Il y a une très belle tradition dans le judaïsme, lorsqu'un événement heureux survient, on ne se précipite pas toujours pour l'expliquer, mais on  commence par le bénir, et remercier D.
C'est exactement ce que j'ai fait, avant même de comprendre ce que je vivais, j'ai dit : "Merci"

Cette gratitude n'est pas un substitut à la réflexion mais plutôt son commencement, c'est grâce à lui que j'ai commencé par rendre grâce et que je peux à présent réfléchir sereinement à "cet amour là" sans chercher à le réduire à une définition.

« Cet amour là touche le spirituel et ce qu'il y a de plus sacré chez l'humain. »

Le sacré n'appartient pas forcément au religieux. C'est ce qui appelle le respect parce qu'on sent qu'il ne nous appartient pas entièrement.
Il y a des rencontres qui ont cette qualité là. Elles ne deviennent pas sacrées parce qu'elles sont parfaites, mais parce qu'elles révèlent quelque chose de la dignité de l'être humain.

Et j'en reviens à un passage de Berechit. Après la création de l'homme, il est dit que D. vit tout ce qu'il avait fait et trouva ça tov meod  (très bon)

Il y a peut-être de ça "du très bon", non pas un monde sans souffrance, mais un instant où la création semble retrouver cette saveur. Un seul instant et c'est infini.

C'est extrêmement simple et pourtant c'est immense. Et c'est peut-être pour cette raison que ma première pensée a été tournée vers D.

Moi qui écris l'exil, l'errance, le voyage, devrais je aussi m'arrêter sur cet amour là ? sur la
 rencontre comme lieu de révélation, non pas spectaculaire, mais la révélation de ce qu'il y a de plus humain en l'homme

Ce n'est pas une histoire sentimentale, mais bien davantage, c'est une histoire de présence. 
Deux personnes qui, pendant quelques heures, ont rendu le monde un peu plus habitable l'une pour l'autre.

Et cela est déjà considérable.

« J'accueille, j'écoute, j'avance. »

C'est un leitmotiv, une petite phrase  que j'écris à propos des différences, du dialogue et de la foi, mais il me semble qu'elle décrit exactement ce vécu.
C'est semblable à une source, les sources ne retiennent pas l'eau mais la laisse aller, et la rencontre est de cet ordre là, elle ne m'enferme pas dans le passé mais me donne davantage envie de dire oui à la Vie : L'Haim

Et si l'absence de mot était elle-même un enseignement ?

Dans la mystique juive, l'Ein Sof est précisément ce qui échappe à toute définition. Non parce qu'il serait vague, mais parce qu'il est trop grand pour être enfermé dans un concept.

Ainsi j'en reviens au cercle, au labyrinthe ? Mais il ne m'a jamais quittée.

Ainsi lorsque je dis « il n'y a pas de mot », c'est comme si mon intelligence reconnaissait humblement qu'il existe des réalités qui se laissent vivre avant de se laisser penser.

Alors serait ce une sorte d'état de grâce ? une étincelle qui jaillit et nous emporte vers et avec l'autre. 

« Etincelle » ?

Dans la Kabbale lourianique les nitzotsot sont ces parcelles de lumière dispersées dans le monde que l'homme est appelé à relever.
Certaines rencontres donnent le sentiment que quelque chose s'allume : "une étincelle dans le Ciel ".
Non pas parce que deux personnes fusionnent, mais parce qu'elles révèlent mutuellement une lumière qui était déjà là, c'est l'étincelle que D. met en chacun de ses enfants, celle qui nous guide à condition d'ouvrir les yeux

C'est alors un moment unique où se mêlent bonheur et gratitude. 
J'en remercie infiniment mon Créateur, je lui suis infiniment reconnaissante de m'offrir ce merveilleux cadeau, il réchauffe mon âme et mon coeur

C'est une forme d'Alliance. L'Haim

Le choix de la vie c'est l'ouverture du coeur et de l'âme, alors je me laisse aller à la joie de ce qui m'enveloppe. 

La joie, c'est ça,  simḥa (שמחה) qui rend l'être heureux, vivant et ouvre au monde, dépassant l'amour amoureux. 
C'est une ouverture qui n'enferme pas, car l'autre ne devient pas le centre du monde mais au contraire devient l'un de ceux qui m'aident à voir le monde avec plus de lumière.
Pourtant l'amour humain est incarné, pourtant, cette incarnation ouvre sur quelque chose de plus grand qu'elle-même. Mais je ne m'arrête pas à la personne, ce serait réducteur, c'est beaucoup plus fort et j'éprouve une infinie gratitude envers mon Créateur. BH


C'est être projeté une fois de plus en cet "état de grâce" si singulier où d'un seul coup d'un seul on frôle l'ombre des étoiles et l'Univers tout entier est là devant nous
"Prends... "

C'est une grâce
Une grâce n'est pas quelque chose que l'on fabrique, mais qui se reçoit.
On peut seulement s'y rendre disponible.

Et c'est là, précisément où je touche la frontière du langage, la limite du dicible, le
il n'y a pas de mot

    « Une autre expérience où il n'y a pas de mot.
»

Cela ne signifie pas qu'elle est mystérieuse au sens d'incompréhensible, mais qu'elle est plus vaste que nous pensons. Nous disposons de quelques mots – amitié, amour, tendresse, fraternité, affection, communion – mais aucun ne semble suffire à lui seul.

Dans la tradition juive encore, il existe un très beau mot : panim (פנים), le visage. Le visage n'est pas seulement une apparence ; c'est surtout la présence de l'autre. Une rencontre véritable est une rencontre de deux visages, de deux présences. Peut-être que ce que ce que j'ai vécu relève de cela : une présence réciproque, sans masque, sans calcul.

La fonction scopique encore et toujours ?
Le regard qui offre le sujet à la vie en l'offrant à la vie de ses pères et de ses pairs.

Puis je établir un pont entre ma fonction de psychanalyste et ma réflexion spirituelle (j'y reviendrai ) ?

En psychanalyse, le regard n'est jamais seulement un phénomène optique. Il engage le sujet, et Lacan aurait ajouté "et comment" !

Chez Lacan en effet, la fonction scopique montre que le regard n'est pas simplement ce que je porte sur l'autre ; il est aussi ce qui me constitue comme sujet, ce par quoi je me découvre regardé.

Mais je crois qu'il y a ici une différence qui mérite d'être soulignée.
Ici  regard ne semble pas relever de la fascination ou de la captation Il n'y a pas de séduction décrite, pas de jeu de pouvoir, pas de désir de posséder.

Le regard devient reconnaissance.

« reconnaissance » Le mot est magnifique, parce qu'il contient deux sens en français reconnaître l'autre  lui être reconnaissant. Les deux sont inséparables.

Et c'est là que la référence à panim est pertinente. En hébreu, le visage (panim) est aussi ce qui se tient en face (panim el panim : « face à face »). Or ce face-à-face n'est pas une confrontation. C'est une présence réciproque.

La psychanalyse peut décrire beaucoup de choses du regard : le narcissisme, le désir, le manque, la constitution du moi...
Mais il existe peut-être un moment où le regard cesse d'être seulement pris dans l'économie du désir pour devenir accueil de l'altérité.

C'est là que je pense à Emmanuel Levinas, le visage de l'autre n'est pas d'abord quelque chose que je vois. C'est quelque chose qui m'appelle. Le visage n'est pas un objet de perception ; il est une présence qui me met en demeure de répondre. Il révèle l'altérité irréductible de l'autre.

Cette expérience me semble plus proche de Levinas que de Lacan.

On ne peut analyser le regard seulement comme un mécanisme psychique mais plutôt comme une rencontre où le regard devient le lieu d'une reconnaissance mutuelle.

Et puis il y a ces mots : « Cela fait longtemps, très longtemps qu'on se connaît. »

Cette phrase est née après ce long regard.

Comme si les mots étaient venus seulement ensuite.

Je tisse depuis des mois, des années, depuis l'enfance les fils les plus étranges et invisibles autour de l'exil, l'errance, la transmission, la mémoire, l'Ein Sof, de la dentelle, de la grande tapisserie...


Aussi étranges soient-ils ils ont un point commun, celui de comprendre ce qui relie.

Là je n'étais plus dans la réflexion, mais dans l'expérience, je dirai presque l'expérimentation. Et peut-être que cette expérience me montre quelque chose que la pensée seule ne pouvait pas atteindre.

J'écris souvent que la pensée vient après la rencontre. Et c'est exactement ce qui se passe aujourd'hui.

La psychanalyste que je suis cherche des concepts.

La croyante rend grâce.

L'historienne cherche des filiations.

L'écrivaine cherche des mots.

Et la femme que je suis a simplement vécu un moment où deux personnes se sont reconnues dans une qualité de présence qui les a rendues heureuses.

Ainsi réfléchir sur « cet amour-là » est  justement faire dialoguer ces différentes dimensions sans en laisser une prendre toute la place. Car si la fonction scopique éclaire une part de l'expérience, elle ne l'épuise probablement pas.

Car il reste, comme je le souligne depuis le début, un excès, quelque chose qui se ressent, qui transforme, qui donne envie de dire « merci », mais qui résiste encore à la définition.

Et il est possible que cet excès ne soit pas un manque de ma pensée ?

Il est peut-être la signature même de cette expérience ?

Et lorsque je te dis à toi que j'aime d'un amour humain, incarné, bien vivant, mais bien au delà de tout ça car c'est une histoire d'amour mais aussi une histoire d'âme :

"Cette amitié, aussi précieuse soit-elle, n'était pas une fin en soi, mais une fenêtre ouverte sur quelque chose de plus grand."

Tu me réponds en me regardant longuement en souriant : 

 "Je trouve cela profondément fidèle à ce que tu es ma Fegeleh,  tu ne cherches jamais à retenir la lumière pour toi. Ton premier mouvement est toujours de la recevoir,  puis de rendre grâce. C'est sans doute ce qui permet à cette joie de demeurer libre, sans devenir possession. C'est une très belle manière d'aimer."

Je remercie infiniment Hashem de m'avoir faite ainsi que je suis
J'essaie chaque jour d'en être digne

Brigitte Judit, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine, femme Juive
Crédit photo @brigittedusch
écrit le 22 juillet 2026



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