Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

vendredi 14 août 2026

L'arrachement



Déracinement et arrachement
Ce n'est pas la même chose

Le déracinement et l'arrachement sont tous deux des ruptures, mais ils ne disent pas la même expérience

Le déracinement parle des racines.
On peut être déraciné et pourtant emporter quelque chose de son sol avec soi,  une langue, des souvenirs, des objets, des liens qui continuent de nourrir.
Déraciner me renvoie naturellement à une image botanique, lorsqu'on transplante un arbre, on conserve une motte de terre autour des racines, sans elle, l'arbre risque de mourir. Le déracinement peut être douloureux, mais il laisse ouverte la possibilité d'une reprise.

L'arrachement, lui, est plus violent. Ce n'est pas seulement changer de terre, mais est être séparé de ce qui faisait vivre. Les racines sont déchirées. La terre ne vient pas avec elles. Il reste une plaie, une béance de chaque côté.


C'est un arrachement du sol, car oui il reste quelque chose là bas, non un objet mais une partie de mon coeur Il n'y a pas de regret seulement une douleur sourde, celle d'une plaie qui ne cicatrise qu'à demi.

J'ai été arrachée à l'Argonne, à mes morts
A mes rendez vous avec eux, nos conversations, nos moments à nous, notre parenthèse hors du temps où la rencontre peut avoir lieu

C'est un arrachement et je souffre,
Je souffre non du manque, mais de la blessure de l'arrachement, de la plaie toujours vive
On peut déraciner une plante, on prend soin de ses racines, on les protège avec la terre, sa terre dans laquelle elle vivait, on la replante en prenant soin encore de laisser cette terre, se mêler, et on veille moi je me sens arrachée

L'arrachement est une violence, 
Le manque est l'absence d'un objet ou d'un lieu.
L'arrachement est une atteinte au sujet lui-même.
Ce n'est pas seulement : « ils me manquent ».
Mais  « quelque chose de moi est resté là-bas. »

L'Argonne, n'est pas un paysage.
Mais un lieu de  rendez-vous avec eux, de ces conversations silencieuses auprès des tombes, de cette « parenthèse hors du temps » où la rencontre devenait possible.
C'est un espace de relation.
En être privée, ce n'est pas simplement perdre une habitude ; c'est voir interrompue une fidélité.

La métaphore de la plante est très forte :

« On peut déraciner une plante, on prend soin de ses racines… Moi je me sens arrachée. »

Parce que le jardinier qui transplante sait qu'il doit respecter ce qui nourrit la plante. Il ne tire pas brutalement. Il creuse autour des racines, garde la terre qui les entoure, puis attend que l'ancienne terre rencontre la nouvelle.

Mais je sens que cela ne m' a pas été accordé. Comme si l'on m' avait retirée de ma terre sans me laisser le temps ni les moyens d'emporter cette motte qui me reliait encore aux miens, à eux.

Peut-être y a-t-il encore une nuance.

Le déracinement est souvent un fait.
L'arrachement est un vécu.

Deux personnes peuvent vivre le même départ : l'une dira avoir été déracinée, l'autre arrachée. Ce qui change, ce n'est pas seulement l'événement, c'est la manière dont le lien a été rompu.

J'ai souvent parlé de l'exil. Je me demande si l'exil est parfois un déracinement.
Mais ce départ de l'Argonne pour moi est autre chose, c'est un arrachement, parce qu'il ne concernait pas seulement un lieu, mais une relation vivante, presque quotidienne, avec ceux que j'allais visiter. Je n'allais pas au cimetière , mais allais retrouver des personnes qui avait  une place dans ma vie. L'arrachement vient peut-être de cette interruption brutale de la relation.


Et pourtant, il y a une chose que l'arrachement ne peut pas faire.

Il peut laisser une plaie ouverte.
Mais
ne peut pas abolir la relation qui s'est construite.

Car je continue de leur parler, je continue à écrire sur eux. je  continue à faire de l'histoire en les traitant comme des hôtes qui m'accueillent dans leurs archives.

Cette fidélité là n'a pas été arrachée.
Elle ne dépend pas uniquement de la géographie.

La plaie est réelle, certes
Mais le lien, lui, a trouvé une autre demeure : ma mémoire, mon écriture, ma manière de les faire exister avec respect.

C'est peut-être une terre plus intérieure, mais elle est bien réelle.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, exploratrice urbaine, chercheur
Crédit photo @brigittedusch

Aucun commentaire:

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...

Nota bene

Ce blog relate des bribes, des vies en respectant l'anonymat, ce l'éthique et la déontologie de ma fonction
Les événements, initiales, lieux, histoires... sont modifiés.

Il s'agit d'illustrer des situations, un concept, une problématique, un questionnement donnant lieu à une réflexion.
Ainsi toute ressemblance, similitude serait donc purement fortuite.

Vous étes venus

compteur visite blog

map