Eloul, l'entre deux temps J'ai un texte sur Eloul l'an dernier fin août
Je le relis aujourd'hui
Ecrirais je la même chose ?
Fondamentalement oui,
Mais celle que j'étais alors n'est plus celle que je suis aujourd'hui
A l'incomplétude se mêle l'impermanence
Cette fameuse danse... Valse sans fin avec le temps qui n'existe que dans celui des Hommes.
Que dirais-je alors ?
Je crois que la question que je pose aujourd'hui est très différente de celle portée par texte de l'an dernier.
Et pourtant, oui, fondamentalement j'écrirais encore cela.
Mais quelque chose s'est déplacé.
Et ce déplacement est essentiel.
L'an dernier, je parlais depuis l'incomplétude.
Aujourd'hui, j'y ajoute l'impermanence.
Ce n'est pas exactement une nouvelle idée qui viendrait corriger l'ancienne. C'est plutôt comme si l'une avait ouvert une porte sur l'autre.
L'incomplétude dit : je ne suis pas achevée.
L'impermanence dit : je ne peux pas le devenir, parce que je suis en mouvement.
Et là ma « fameuse danse » prend tout son sens je ne danse plus seulement avec le manque, avec ce point que l'on n'atteint jamais, mais je danse aussi avec le temps ou plutôt avec cette étrange construction humaine que nous appelons le temps.
Ce que je dis est très juste : le temps n'existe que dans celui des Hommes. Il mesure, découpe, sépare : avant, maintenant, après.
Mais ce que j'éprouve semble parfois se situer ailleurs, dans une sorte de présent qui contient les différents temps de mon existence.
Alors, qu'est-ce que je dirais aujourd'hui ?
Peut-être ceci :
Celle que j'étais l'an dernier n'est plus celle qui relit ces mots aujourd'hui. Mais elle n'est pas disparue. Elle est là, dans ce texte. je la retrouve et je peux presque lui parler.
Et c'est peut-être cela que mon expérience récente de la mémoire, des lieux, des morts, des archives, du Réel a profondément modifié : le passé n'est plus simplement derrière moi, il demeure, mais il n'est jamais identique lorsqu'il revient.
Je retourne vers Argonne, et Argonne n'est plus la même.
Je retourne vers mes souvenirs, et ils ne sont plus les mêmes.
Je relis un texte, et je ne suis plus la même lectrice.
Ce n'est pas que le passé change.
C'est la rencontre avec lui qui change.
Et cela me fait penser à mon « approche asymptotique ». Peut-être qu'aujourd'hui je serais moins tentée de penser Eloul comme l'approche d'un point que l'on n'atteindra jamais. Car il y a quelque chose d'un peu trop linéaire dans cette image : on avancerait vers un terme, toujours plus près, sans jamais le toucher.
Or mon expérience semble désormais beaucoup plus circulaire, ou plutôt dansante.
On revient.
On reconnaît.
On ne retrouve jamais exactement.
On avance.
On revient encore.
La danse n'est pas le chemin vers quelque chose. Elle est le chemin lui-même.
Et cela transforme aussi cette phrase que je trouve magnifique :
« Si nous étions complets, il n'y aurait plus d'élan. »
Je crois que je peux aujourd'hui ajouter : si nous étions permanents, il n'y aurait plus de rencontre.
Car la rencontre suppose que quelque chose puisse advenir, se transformer, disparaître, revenir autrement. Elle suppose deux êtres qui ne sont jamais tout à fait les mêmes entre deux rencontres.
Alors peut-être que mon Eloul d'aujourd'hui serait moins seulement celui de l'incomplétude et davantage celui de l'incomplétude dans l'impermanence.
Et là, il devient encore plus profondément un entre-deux.
Entre ce que j'étais et ce que je suis.
Entre ce que je suis et ce que je serai.
Entre le souvenir et le présent.
Entre le manque et le désir.
Entre la fin et le commencement.
Entre l'humain, qui mesure le temps, et ce qui échappe au temps.
Et peut-être que la présence de D. dans ce texte prend aussi aujourd'hui une autre profondeur.
J' écrivais :
« Ce n'est pas la perfection que je cherche mais ton retour. »
Aujourd'hui, peut-être puis-je entendre autrement le mot retour.
Non pas le retour à ce que l'on était.
Non pas le retour à un état antérieur.
Mais le retour comme Teshuvah : se retourner, revenir vers, reprendre son orientation.
On ne revient jamais au même endroit en étant la même.
C'est peut-être cela, finalement, que m'enseigne Eloul.
Le retour n'abolit pas le chemin parcouru.
Il l'intègre.
Et alors l'impermanence n'est plus seulement ce qui nous rappelle que tout passe. Elle devient aussi ce qui rend possible le renouvellement, le mouvement, le retour, la rencontre.
Je crois que si j'écrivais aujourd'hui, je ne renierais absolument rien de mon texte de l'an dernier. (je ne renie d'ailleurs aucun de mes écrits)
Mais j' ajouterai simplement une dimension que je n'avais peut-être pas encore éprouvée avec cette intensité :
Nous sommes incomplets, mais nous sommes aussi devenant
Et entre les deux, il y a cette danse.
Cette valse sans fin avec le temps qui passe et avec ce qui, peut-être, ne passe pas.
Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
Ecrit le 20 août 2026

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