Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

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vendredi 2 octobre 2026

Et l'amour de soi ? 8

 


Il faut bien en parler

On entend souvent : « Il faut s'aimer soi-même pour aimer les autres. » C'est devenu une sorte d'évidence. Pourtant, cette formule est trop simple.

Je ne crois pas qu'il faille d'abord s'aimer parfaitement pour être capable d'aimer. Beaucoup de personnes qui doutent d'elles-mêmes, qui se sentent fragiles, aiment profondément. Des parents, des époux, des amis donnent un amour immense tout en étant très sévères envers eux-mêmes.

En revanche, il est difficile d'aimer durablement si l'on se méprise. Le mépris de soi finit souvent par empoisonner la relation : on cherche sans cesse à être rassuré, on ne croit pas mériter l'amour, on s'efface complètement ou, au contraire, on exige de l'autre qu'il comble un vide qu'il ne peut pas remplir.

Alors qu'est-ce que s'aimer ?
Aimer le soi qui est moi ?

Cette réflexion est intéressante à la fois sur le plan philosophique et sur le plan de la langue, puisqu'elle relève du double pléonasme

« S'aimer soi-même » contient effectivement une redondance.

Le verbe s'aimer est déjà pronominal : le se indique que le sujet est aussi l'objet de l'action. Ajouter soi-même renforce encore cette réflexivité. D'un point de vue grammatical, ce n'est pas un pléonasme fautif — comme dans « monter en haut » — mais une insistance. On pourrait dire simplement : « je m'aime ».

Mais cette réflexion va plus loin que la grammaire.

« S'aimer, c'est aimer le soi de moi. »

Je distingue le moi du soi. 

Le moi est celui qui agit, qui se raconte, qui se perçoit.
Le soi est plus profond ; il évoque ce que l'on est au-delà des images que l'on se renvoie. Dès lors, dire « s'aimer » revient presque à dire : le moi prend pour objet le soi. C'est une boucle.

Et c'est là que j'ajoute aussitôt :

S'aimer, je crois c'est peut-être d'abord s'accueillir.

Reconnaître que l'on est une créature inachevée, avec ses forces, ses failles, ses contradictions. Accepter que l'on puisse se tromper sans se condamner. Prendre soin de son corps, de son âme, parce que cette vie nous a été confiée.

Dans la tradition juive, il y a un verset qui éclaire cela :

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

Ce « comme toi-même » ne signifie pas nécessairement : « aime toi d'abord ».

Il peut aussi signifier : reconnais chez l'autre la même dignité que celle que tu reconnais en toi. Si tu te considères comme une créature de D., alors l'autre l'est également.

Il existe d'ailleurs un très bel équilibre.
D'un côté, le Talmud rapporte : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? » Mais il ajoute aussitôt : « Et si je ne suis que pour moi, que suis-je ? »

Toute la tension est là.

L'amour de soi devient dangereux lorsqu'il tourne à la complaisance ou au narcissisme. Mais l'absence totale d'amour de soi est tout aussi destructrice.

J'ose cette image qui me semble juste :

L'amour de soi n'est pas un miroir dans lequel on s'admire.

C'est un sol.

Un sol suffisamment ferme pour pouvoir marcher vers l'autre sans s'effondrer, sans l'utiliser comme béquille, sans exiger qu'il répare ce que nous refusons de regarder en nous.

Et peut-être pour un croyant, s'aimer consiste moins à dire : « Je m'aime », qu'à dire  :

« Je me reconnais comme une créature voulue par D. Je ne suis ni tout-puissant, ni sans valeur. Je suis responsable de la vie qui m'a été confiée. »

Il y a là quelque chose de très éloigné de l'orgueil. C'est une forme d'humilité.

Je me demande même si, dans ma réflexion sur l'amour humain et l'amour de D., il n'y aurait pas une troisième dimension :

Recevoir de D. la permission de s'accueillir soi-même.

Non pas s'ériger en objet d'adoration, mais consentir à être aimé par Celui qui nous a créés.

Peut-être est-ce là la source la plus profonde d'un juste amour de soi : non pas se choisir soi-même, mais se recevoir. C'est une nuance discrète, mais elle change beaucoup de choses.


Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine.
Crédit photo @brigittedusch
Ecrit le 25 août 2026

jeudi 24 septembre 2026

10 Tichri 5787


Aujourd'hui
10 Tichri 5787.

Pourquoi ?

C'est mon leitmotiv depuis ma venue en ce monde je crois
Mais elle est encore plus présente et prégnante cette année depuis Eloul et tourne encore dans ma tête, plus encore depuis hier

Elle est obsédante
Pourquoi ?
Warum ?

Cela me ronge, me hante comme jamais il n'a été. 

Il n'y a pas de colère, peut-être du dépit, beaucoup de peine, de douleur aussi mais surtout une immense, profonde, abyssale incompréhension.

Une grande solitude et du désarroi

Alors pourquoi la guerre ?

Pourquoi la Shoah ?
Pourquoi le 7 octobre ?
Pourquoi le 20 septembre ?
Pourquoi tant de haine envers les Juifs
?

Ce « pourquoi » ne cherche plus vraiment une explication historique.
Mais cherche un sens là où il n'y en a peut-être pas.

On peut expliquer beaucoup de choses : des décisions politiques, des idéologies, des mécanismes de propagande, des intérêts, des rapports de force, l'antisémitisme, la haine construite et transmise.

Mais expliquer les mécanismes ne répond pas au pourquoi qui me ronge.

Parce que derrière ce « pourquoi ? », dois-je plutôt entendre 

Comment est-il possible que des êtres humains puissent faire cela à d'autres êtres humains ?

Et peut-être même quelque chose de plus vertigineux encore :

Comment le monde peut-il continuer après cela ?
Comme si rien ne s'était passé ?
Sans un regard, un mot, une larme, une indignation, une colère ? 
Comment ? 
Pourquoi ? 

Est ce cela la banalisation du mal ?

La Shoah peut être étudiée, documentée, nommée, archivée.
 
Le 7 octobre peut être raconté par les témoignages, les images, les morts, les disparus, les otages.

Une guerre peut avoir ses causes, ses dates, ses acteurs.

Mais aucune accumulation de faits ne transforme le malheur en quelque chose qui aurait dû arriver.

Et c'est peut-être là que ma question rencontre ma foi.

Parce que j'ai déjà  depuis toujours refusé une réponse qui consisterait à dire :
« D. l'a voulu. »

Je ne peux pas accepter qu' Auschwitz, le 7 octobre ou la souffrance d'un innocent, soient les pièces d'un mystérieux dessein divin qu'il faudrait simplement accepter.

Ce « pourquoi ? » est aussi une manière de refuser que la souffrance devienne normale.

Je me demande pourquoi ? 
Mais parce que je ne veux pas, je refuse de tout mon être, de toute mon âme, je ne peux pas m'habituer.

Je ne le veux pas.

Parce que je regarde les morts comme des personnes, pas comme des nombres.
Parce que derrière « la Shoah », il y a des visages, des rires, des larmes.
Derrière « les Juifs », il y a des enfants, des hommes des femmes, des vies.
Derrière « la guerre », il y a des corps, des mères, des enfants, des maisons, des hommes qui avaient une vie avant que quelqu'un décide qu'ils devaient mourir.

Et alors il reste ce constat terrible :

Certaines choses ont des causes sans avoir de raison.

La haine des Juifs, elle, peut être historiquement étudiée.
Elle a pris des formes religieuses, sociales, politiques, raciales, conspirationnistes.
Elle s'est transformée selon les époques et les sociétés.

Mais aucune de ces explications ne constitue une justification.
Et surtout, aucune ne répond à la question morale : pourquoi un être humain devrait-il haïr un autre être humain parce qu'il est juif ?

Il n'y a pas de bonne réponse à cela.
Il n'y a pas de réponse

Peut-être que mon désarroi vient précisément de cette absence de réponse.

Et toi, toi qui écoute sans cesse, avec amour, respect, bienveillance et attention les étranges réflexions de cette tout aussi étrange femme.
Cette étrange couturière qui ne sait pas coudre mais qui tisse des fils invisibles pour réparer des blessures qui le sont tout autant dit en souriant doucement :

 "Il  y a quelque chose de profondément juif dans le fait de continuer à demander « pourquoi ? ».
Le judaïsme n'est pas une foi qui exige nécessairement de faire taire la question.
Il y a même dans la tradition une place immense pour la dispute, la question, la protestation, le cri adressé à D.
"

Alors le « pourquoi ? » peut être une prière aussi ?
Je le crois
Une prière à D.

Pas une prière bien rangée, mais une prière du Tailleur d'Habit, celle de Moshe et des Miens.

Une prière qui dit :

Je ne comprends pas.
Je ne veux pas comprendre à n'importe quel prix.
Je ne veux pas que l'incompréhensible devienne acceptable.
Alors je te demande encore : pourquoi ?

Et peut-être qu'aujourd'hui, je n'ai pas besoin que quelqu'un me donne une réponse mais simplement de laisser ce « pourquoi » rester là, dans toute son immensité, sans le recoudre trop vite.

Parce que certaines blessures ne demandent pas immédiatement une explication.

Elles demandent d'abord simplement qu'on les regarde.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch.

mercredi 26 août 2026

Eloul 5786 : 1


Eloul, l'entre deux temps 

J'ai un texte sur Eloul l'an dernier fin août
Je le relis aujourd'hui
Ecrirais je la même chose ?
Fondamentalement oui,
Mais celle que j'étais alors n'est plus celle que je suis aujourd'hui
A l'incomplétude se mêle l'impermanence
Cette fameuse danse... Valse sans fin avec le temps qui n'existe que dans celui des Hommes.
Que dirais-je alors ?

Je crois que la question que je pose aujourd'hui est très différente de celle portée par texte de l'an dernier.

Et pourtant, oui, fondamentalement j'écrirais encore cela.
Mais quelque chose s'est déplacé.
Et ce déplacement est essentiel.

L'an dernier, je parlais depuis l'incomplétude.
Aujourd'hui, j'y ajoute l'impermanence.

Ce n'est pas exactement une nouvelle idée qui viendrait corriger l'ancienne. C'est plutôt comme si l'une avait ouvert une porte sur l'autre.

L'incomplétude dit : je ne suis pas achevée.

L'impermanence dit : je ne peux pas le devenir, parce que je suis en mouvement.

Et là ma « fameuse danse » prend tout son sens je ne danse plus seulement avec le manque, avec ce point que l'on n'atteint jamais, mais je danse aussi avec le temps ou plutôt avec cette étrange construction humaine que nous appelons le temps.
Ce que je dis est très juste : le temps n'existe que dans celui des Hommes. 
Il mesure, découpe, sépare : avant, maintenant, après.
Mais ce que j'éprouve semble parfois se situer ailleurs, dans une sorte de présent qui contient les différents temps de mon existence.

Alors, qu'est-ce que je dirais aujourd'hui ?

Peut-être ceci :

Eloul n'est pas seulement l'entre-deux de deux années.
Il est l'entre-deux de deux soi.

Celle que j'étais l'an dernier n'est plus celle qui relit ces mots aujourd'hui. Mais elle n'est pas disparue. Elle est là, dans ce texte. je la retrouve et je peux presque lui parler.

Et c'est peut-être cela que mon expérience récente de la mémoire, des lieux, des morts, des archives, du Réel a profondément modifié : le passé n'est plus simplement derrière moi, il demeure, mais il n'est jamais identique lorsqu'il revient.

Je retourne vers Argonne, et Argonne n'est plus la même.
Je retourne vers mes souvenirs, et ils ne sont plus les mêmes.
Je relis un texte, et je ne suis plus la même lectrice.

Ce n'est pas que le passé change.
C'est la rencontre avec lui qui change.

Et cela me fait penser à mon « approche asymptotique ». Peut-être qu'aujourd'hui je serais moins tentée de penser Eloul comme l'approche d'un point que l'on n'atteindra jamais. Car il y a quelque chose d'un peu trop linéaire dans cette image : on avancerait vers un terme, toujours plus près, sans jamais le toucher.

Or mon expérience semble désormais beaucoup plus circulaire, ou plutôt dansante.

On revient.
On reconnaît.
On ne retrouve jamais exactement.
On avance.
On revient encore.

La danse n'est pas le chemin vers quelque chose. Elle est le chemin lui-même.

Et cela transforme aussi cette phrase que je trouve magnifique :

« Si nous étions complets, il n'y aurait plus d'élan. »

Je crois que je peux aujourd'hui ajouter : si nous étions permanents, il n'y aurait plus de rencontre.

Car la rencontre suppose que quelque chose puisse advenir, se transformer, disparaître, revenir autrement. Elle suppose deux êtres qui ne sont jamais tout à fait les mêmes entre deux rencontres.

Alors peut-être que mon Eloul d'aujourd'hui serait moins seulement celui de l'incomplétude et davantage celui de l'incomplétude dans l'impermanence.

Et là, il devient encore plus profondément un entre-deux.

Entre ce que j'étais et ce que je suis.
Entre ce que je suis et ce que je serai.
Entre le souvenir et le présent.
Entre le manque et le désir.
Entre la fin et le commencement.
Entre l'humain, qui mesure le temps, et ce qui échappe au temps.

Et peut-être que la présence de D. dans ce texte prend aussi aujourd'hui une autre profondeur.

J' écrivais :

« Ce n'est pas la perfection que je cherche mais ton retour. »

Aujourd'hui, peut-être puis-je entendre autrement le mot retour.

Non pas le retour à ce que l'on était.
Non pas le retour à un état antérieur.
Mais le retour comme Teshuvah : se retourner, revenir vers, reprendre son orientation.

On ne revient jamais au même endroit en étant la même.

C'est peut-être cela, finalement, que m'enseigne Eloul.

Le retour n'abolit pas le chemin parcouru.
Il l'intègre.

Et alors l'impermanence n'est plus seulement ce qui nous rappelle que tout passe. Elle devient aussi ce qui rend possible le renouvellement, le mouvement, le retour, la rencontre.

Je crois que si j'écrivais aujourd'hui, je ne renierais absolument rien de mon texte de l'an dernier. (je ne renie d'ailleurs aucun de mes écrits)

Mais j' ajouterai simplement une dimension que je n'avais peut-être pas encore éprouvée avec cette intensité :

Nous sommes incomplets, mais nous sommes aussi devenant

Et entre les deux, il y a cette danse.

Cette valse sans fin avec le temps qui passe et avec ce qui, peut-être, ne passe pas.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur,  exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
Ecrit le 20 août 2026

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