Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

lundi 17 août 2026

Labyrinthe 6 L'anachronisme



Ainsi le passé n'est pas retrouvé et ne peut pas l'être
Il ne peut être fantasmé, rêvé
Le passé est un autre espace temps singulier dans lequel l'historien s'engouffre fébrilement
 
C'est une aventure extraordinaire qui demande de l'humilité, celle de ne rien savoir et d'accepter d'apprendre de celui qui a été. Sans juger.
Mais...
On ne peut pas se dépouiller de ce qu'on sait déjà et de ce qu'on est
Et c'est peut-être là que réside l'une des plus grandes tensions du métier d'historien.

Car fort justement : « On ne peut pas se dépouiller de ce qu'on sait déjà et de ce qu'on est. »

En effet l'historien qui prétendrait être une conscience vide, parfaitement neutre, sans histoire, sans mémoire, sans culture, sans savoir, sans émotions, sans valeurs, serait une fiction.

Ainsi, j'entre dans les archives avec tout ce qui fait de moi ce que je suis, mon enfance, ma foi, mes lectures, mes deuils, mes connaissances, mes convictions, ma langue, mon époque et mon contexte.

Ainsi personne ne peut entrer dans les sources comme j'y entre
Cette rencontre ne peut être que singulière et ne peut avoir lieu qu'avec ce que nous sommes et avons.

La question n'est donc pas de se dépouiller de soi, mais de savoir ce que l'on fait de ce que l'on est et de ce que l'on sait. Car il existe une différence fondamentale entre être conscient de ses présupposés et les imposer les imposer aux sources. On ne peut les faire parler à partir de son savoir, de ses a priori...

L'humilité de l'historien ne consiste peut-être pas à dire : « Je ne suis rien. » mais plutôt :
 « Je sais que je regarde avec mes yeux, que j'entends avec mes oreilles et je j'analyse avec ce que je sais, ce que j'ai appris".
Mais !

Cela s'appelle le transfert en psychanalyse.
La psychanalyste que je suis sors alors de l'épistémologie de l'historien pour voir immédiatement ce qui se joue derrière. Car il ne s'agit pas seulement de savoir que l'on est situé mais de reconnaître que la rencontre avec l'autre n'est jamais neutre. Et c'est là que la notion de transfert devient extrêmement intéressante pour penser le travail de l'historien.

Et dès lors, il devient possible d'être vigilant.

Lorsque je lis les exhortations des rabbins de 1914 incitant les Jeunes Juifs à s'engager je suis  bouleversée mais comment ne le serais-je pas ?
Je suis une femme juive du XXI° siècle, je connais la Shoah et je sais que leurs médailles, leurs actes de bravoure ne les ont pas protégés.

Je sais ce qui adviendra vingt-cinq ans plus tard.
Ainsi je porte une mémoire que ces hommes ne pouvaient porter. 
Je ne peux l'oublier et ne doit même pas essayer

En revanche, je peux me demander comment eux voyaient les choses.
Que savaient-ils que je ne sais plus ?
Que ne savaient-ils pas encore que moi je sais ?

Et c'est là que nait la véritable rencontre historique, non dans l'effacement de soi mais dans la conscience de l'écart.

C'est peut-être ici que l'image du labyrinthe trouve une nouvelle profondeur, car entrer dans le labyrinthe du passé n'est pas abandonner son bagage à l'entrée mais l'emporter avec soi.
Alors simplement nous apprenons à le regarder et reconnaitre ce qui nous appartient, distinguer ce qui vient de nous et ce qui vient de l'autre, laisser l'autre résister à nos projections.

Est ce cela qui me touche tant dans mon travail, je vais à la rencontre des morts en acceptant qu'ils le sont et demeurent autres.
Il n'y a aucune confusion possible.
Camille ne devient pas moi, Rav Boris non plus, Dora si proche de mon coeur reste à sa place..
Moi, je les approche avec amour, tendresse, fidélité, mais je laisse entrer leur singularité, leur étrangeté, C'est une forme de respect et je les respecte infiniment

Peut-être puis je poser le postulat que

'L'humilité de l'historien ne consiste pas à oublier ce qu'il est mais à ne jamais oublier que l'autre n'est pas."

Car le passé est effectivement un autre temps, nous ne pouvons y vivre.
Nous ne pouvons seulement nous tenir sur son seuil, écouter ce qu'il a encore à nous apprendre, et accepter que ceux qui nous précèdent demeurent, jusqu'au bout, des altérités irréductibles.

C'est précisément ce qui rend leur rencontre si précieuse et émouvante.

C'est raconter une histoire dont on connait la fin 

C'est d'ailleurs une sensation singulière que je ressens quand je lis les carnets/ lettres de mes Poilus alors que je connais l'issue, leur mort sur le champ de bataille.
C'est ainsi que j'ai entendu le contenu du billet que Renée la maman de Dora avait écrit de Drancy aux parents de Serge..
On sait ce qu'eux ne savent pas

Et cette position est profondément singulière. L'historien est souvent dans la situation paradoxale de lire une vie à rebours.

Il connaît la fin.
Il sait ce qui va advenir.

Et pourtant il lit des mots écrits par quelqu'un qui, lui, l'ignore totalement.

C'est une expérience presque vertigineuse.

Lorsque je lis les lettres d'un poilu écrites en août 1914, je sais qu'il sera tué quelques mois plus tard à Ypres, en Artois ou en Champagne.

Lui ne le sait pas. Il parle de son retour. Il s'inquiète des récoltes. Il demande des nouvelles de sa mère. Il évoque une permission prochaine.

Et moi, qui connais l'issue, je suis placée dans une position impossible. J'aimerai le prévenir ? mais je ne le peux pas, l'histoire est déjà advenue;

Je crois que c'est encore plus bouleversant avec les lettres de la Shoah je pense à Renée écrivant depuis Drancy, je sais ce que signifie Drancy, je connais la déportation,  Auschwitz et surtout je sais l'absence de retour.

Mais au moment où elle écrit, elle ne possède pas ce savoir là, ou du moins pas dans sa totalité.
Elle espère peut-être encore.
Elle protège peut-être ceux à qui elle écrit.
Elle minimise peut-être sa situation.
Elle cherche peut-être simplement à maintenir un lien ,se rassurer, rassurer;

Et je lis ces mots avec une connaissance qu'elle n'a pas. Il y a là une dissymétrie terrible.

L'historien sait.  Eux ne savent pas encore.

C'est peut-être une des raisons pour lesquelles j'insiste tant sur l'humilité.

Car connaître la fin donne facilement l'illusion de comprendre toute l'histoire.

Or ce n'est pas le cas, je connais le destin mais pas nécessairement l'expérience vécue.

Je sais ce qui va arriver. Mais pas ce qu'ils ressentaient au moment où ils écrivaient. Et c'est là que l'historien doit résister à une tentation très forte : celle de relire toute une existence à la lumière de sa fin.

Le poilu n'est pas seulement un futur mort de guerre.
Renée n'est pas seulement une future déportée.
Boris n'est pas seulement un disparu de 1914.

À l'instant où ils vivent, ils sont encore des êtres humains ouverts sur un avenir qu'ils imaginent.

Et cet avenir n'est pas encore fermé.

Et cette expérience me ramène et  nourrit  ma réflexion sur le labyrinthe car, au fond, l'historien connaît souvent la sortie du labyrinthe. Il sait où mène le chemin. Mais ceux qu'il accompagne dans les archives ne le savent pas. Ils avancent dans l'incertitude de leur présent.

L'historien, lui, avance dans la connaissance de leur avenir.

Cette asymétrie crée une responsabilité particulière et oblige à la délicatesse, à ne pas écraser leur présent sous notre savoir du futur mais leur laisser la dignité de leur ignorance légitime afin de retrouver, autant que possible, l'ouverture de leur horizon.

Ainsi puis-je tenter de formuler cela ainsi :

"L'historien raconte des histoires dont il connaît souvent la fin. Mais son éthique consiste à ne jamais oublier que ceux dont il parle l'ignoraient encore. Il doit restituer non seulement ce qui leur est arrivé, mais aussi ce qu'ils espéraient, craignaient, attendaient, lorsque l'avenir demeurait ouvert devant eux."

Car c'est précisément dans cet avenir encore inconnu que réside leur humanité.

Et c'est peut-être cela que je cherche depuis Camille jusqu'à Dora : non seulement raconter comment leur histoire s'est terminée, mais redonner vie à ce moment où, pour eux, tout était encore possible.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, exploratrice urbaine, chercheur
Crédit photo @brigittedusch
Texte écrit le 16 juin 2026

Aucun commentaire:

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...

Nota bene

Ce blog relate des bribes, des vies en respectant l'anonymat, ce l'éthique et la déontologie de ma fonction
Les événements, initiales, lieux, histoires... sont modifiés.

Il s'agit d'illustrer des situations, un concept, une problématique, un questionnement donnant lieu à une réflexion.
Ainsi toute ressemblance, similitude serait donc purement fortuite.

Vous étes venus

compteur visite blog

map