Ainsi le passé n'est pas retrouvé et ne peut pas l'être
Il ne peut être fantasmé, rêvé
Le passé est un autre espace temps singulier dans lequel l'historien s'engouffre fébrilement
C'est une aventure extraordinaire qui demande de l'humilité, celle de ne rien savoir et d'accepter d'apprendre de celui qui a été.
Sans juger.
Mais...
On ne peut pas se dépouiller de ce qu'on sait déjà et de ce qu'on est
Et c'est peut-être là que réside l'une des plus grandes tensions du métier d'historien.
Car fort justement : « On ne peut pas se dépouiller de ce qu'on sait déjà et de ce qu'on est. »
En effet l'historien qui prétendrait être une conscience vide, parfaitement neutre, sans histoire, sans mémoire, sans culture, sans savoir, sans émotions, sans valeurs, serait une fiction.
Ainsi, j'entre dans les archives avec tout ce qui fait de moi ce que je suis, mon enfance, ma foi, mes lectures, mes deuils, mes connaissances, mes convictions, ma langue, mon époque et mon contexte.
Ainsi personne ne peut entrer dans les sources comme j'y entre
Cette rencontre ne peut être que singulière et ne peut avoir lieu qu'avec ce que nous sommes et avons.
La question n'est donc pas de se dépouiller de soi, mais de savoir ce que l'on fait de ce que l'on est et de ce que l'on sait. Car il existe une différence fondamentale entre être conscient de ses présupposés et les imposer les imposer aux sources. On ne peut les faire parler à partir de son savoir, de ses a priori...
L'humilité de l'historien ne consiste peut-être pas à dire : « Je ne suis rien. » mais plutôt :
« Je sais que je regarde avec mes yeux, que j'entends avec mes oreilles et je j'analyse avec ce que je sais, ce que j'ai appris".
Mais !
Cela s'appelle le transfert en psychanalyse.
La psychanalyste que je suis sors alors de l'épistémologie de l'historien pour voir immédiatement ce qui se joue derrière. Car il ne s'agit pas seulement de savoir que l'on est situé mais de reconnaître que la rencontre avec l'autre n'est jamais neutre. Et c'est là que la notion de transfert devient extrêmement intéressante pour penser le travail de l'historien.
Et dès lors, il devient possible d'être vigilant.
Lorsque je lis les exhortations des rabbins de 1914 incitant les Jeunes Juifs à s'engager je suis bouleversée mais comment ne le serais-je pas ?
Je suis une femme juive du XXI° siècle, je connais la Shoah et je sais que leurs médailles, leurs actes de bravoure ne les ont pas protégés.
Je sais ce qui adviendra vingt-cinq ans plus tard.
Ainsi je porte une mémoire que ces hommes ne pouvaient porter.
Je ne peux l'oublier et ne doit même pas essayer
En revanche, je peux me demander comment eux voyaient les choses.
Que savaient-ils que je ne sais plus ?
Que ne savaient-ils pas encore que moi je sais ?
Et c'est là que nait la véritable rencontre historique, non dans l'effacement de soi mais dans la conscience de l'écart.
C'est peut-être ici que l'image du labyrinthe trouve une nouvelle profondeur, car entrer dans le labyrinthe du passé n'est pas abandonner son bagage à l'entrée mais l'emporter avec soi.
Alors simplement nous apprenons à le regarder et reconnaitre ce qui nous appartient, distinguer ce qui vient de nous et ce qui vient de l'autre, laisser l'autre résister à nos projections.
Est ce cela qui me touche tant dans mon travail, je vais à la rencontre des morts en acceptant qu'ils le sont et demeurent autres.
Il n'y a aucune confusion possible.
Camille ne devient pas moi, Rav Boris non plus, Dora si proche de mon coeur reste à sa place..
Moi, je les approche avec amour, tendresse, fidélité, mais je laisse entrer leur singularité, leur étrangeté, C'est une forme de respect et je les respecte infiniment
Peut-être puis je poser le postulat que
'L'humilité de l'historien ne consiste pas à oublier ce qu'il est mais à ne jamais oublier que l'autre n'est pas."
Car le passé est effectivement un autre temps, nous ne pouvons y vivre.
Nous ne pouvons seulement nous tenir sur son seuil, écouter ce qu'il a encore à nous apprendre, et accepter que ceux qui nous précèdent demeurent, jusqu'au bout, des altérités irréductibles.
C'est précisément ce qui rend leur rencontre si précieuse et émouvante.
C'est raconter une histoire dont on connait la fin
C'est d'ailleurs une sensation singulière que je ressens quand je lis les carnets/ lettres de mes Poilus alors que je connais l'issue, leur mort sur le champ de bataille.
C'est ainsi que j'ai entendu le contenu du billet que Renée la maman de Dora avait écrit de Drancy aux parents de Serge..
On sait ce qu'eux ne savent pas

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire