12 Eloul 5786
Et puis il y a le temps hébraïque.
Le mien, le temps intime.
Comme celui d'autres peuples aussi
Alors oui qu'est le temps ?
Que sont ces repères d'un calendrier différent pour chacun ?
Et c'est précisément là que ma question sur le temps devient plus vertigineuse.
Il n'existe pas un seul temps humain.
Il existe des manières humaines de découper, de nommer et d'habiter le temps.
Le 12 Eloul 5786 n'est pas simplement une autre façon d'écrire « 25 août 2026 ».
Les deux notations ne font pas que désigner le même point sur une ligne.
Elles racontent deux rapports différents au temps.
Dans le calendrier hébraïque, l'année 5786 se compte depuis la Création.
Mais surtout, le calendrier juif est profondément rythmé par une mémoire et une attente : les fêtes reviennent, mais elles ne sont jamais tout à fait répétitives.
Chaque année, Pessa'h revient, Roch Hachana revient, Yom Kippour revient.
Et pourtant, nous ne sommes plus les mêmes.
Le temps fait donc quelque chose d'étrange :
il revient, et en revenant il transforme.
Eloul est particulièrement magnifique pour cela.
Ce n'est pas seulement « le mois qui précède » Roch Hachana.
C'est un temps de préparation, d'examen, de retour ; teshouva.
Un temps où l'année qui s'achève et celle qui vient semblent presque se toucher.
Et puis il y a d'autres peuples.
Le calendrier grégorien, que nous utilisons quotidiennement, organise le temps autour d'une histoire chrétienne devenue calendrier civil mondial.
Le calendrier musulman suit les cycles de la Lune et fait commencer son ère à l'Hégire.
Le calendrier chinois traditionnel articule cycles lunaires et solaires.
Les Mayas avaient leurs propres systèmes temporels, extraordinairement complexes.
Et même à l'intérieur d'une même culture, le temps n'est pas le même selon que l'on est enfant, adulte, vieillard ; selon que l'on attend, que l'on se souvient, que l'on espère ou que l'on pleure.
Alors qu'est-ce que le temps ?
Peut-être justement pas ce que nos calendriers donnent l'impression qu'il est.
Le calendrier fabrique des repères.
Il pose des noms sur le passage : lundi, janvier, Eloul, 5786, 2026.
Il transforme le continu en discontinu, comme si nous pouvions mettre des petites balises dans quelque chose qui, lui, ne s'arrête jamais.
Et ces repères sont profondément humains.
Nous avons besoin de dire :
avant, maintenant, après.
Cette année. L'année dernière. L'année prochaine.
Depuis. Jusqu'à. Encore. Déjà.
Mais le temps vécu ne se laisse pas enfermer si facilement.
Un souvenir d'enfance peut surgir aujourd'hui avec une intensité telle que l'enfance semble soudain présente.
Une personne morte peut entrer dans une conversation intérieure et le passé devient relation actuelle. Une attente de demain peut modifier profondément le présent.
Le temps de la montre dit :
10 h 50.
Le temps de la mémoire dit :
il y a cinquante ans, et c'était hier.
Le temps du désir dit :
ce n'est pas encore arrivé, mais cela agit déjà en moi.
Et le temps d'Eloul semble dire quelque chose de plus subtil encore :
ce qui est passé n'est pas simplement passé ; il peut être relu, repris, transformé.
C'est peut-être pour cela que ma phrase « qu'est le temps ? » rejoint si bien tout ce que j'explore depuis quelque temps.
Je parle du temps d'Alice, du Chapelier et de cette merveilleuse phrase :
« Si vous connaissiez le Temps aussi bien que moi, vous sauriez qu'on ne le perd pas. Il se perd tout seul. »
Voilà peut-être le paradoxe :
Nous fabriquons des calendriers pour mesurer le temps, alors que le temps, lui, nous traverse.
Et chaque peuple invente ses propres repères parce que chaque peuple porte une certaine manière de raconter d'où il vient, où il se situe et vers quoi il va.
Un calendrier est donc peut-être beaucoup plus qu'un instrument de mesure.
C'est une cosmologie miniature.
Il dit :
voici quand commence notre année,
voici ce que nous commémorons,
voici ce que nous attendons,
voici ce que nous n'oublions pas.
Et peut-être que c'est pour cela que le 12 Eloul 5786 n'est pas tout à fait équivalent au 25 août 2026.
Ils désignent le même jour astronomique.
Mais ils ne lui donnent pas le même sens.
C'est donc encore une histoire de sens,
le temps dans tous les sens, mais aussi selon la sensorialité
Le comptage différent selon les cultures, montrent le caractère "artificiel" du temps.
Ce qui ne remet pas en compte la chronologie temporelle
Le point de départ, naissance de JC n'a pas de sens pour les autres cultures qui en ont choisi un autre.
Pourtant un événement, l'éruption du Vésuve par ex) a bien eu lieu au même moment pour tous, mais pas daté de la même manière dont pas la même influence sur le cours de leur histoire
Ainsi la difficulté vient précisément du fait que nous touchons à plusieurs « temps » qui se superposent, sans être confondus.
Je ne remets absolument pas en question la chronologie.
L'éruption du Vésuve a bien eu lieu ; elle s'est produite à un moment déterminé, indépendamment de la manière dont les humains allaient ensuite le compter.
L'événement appartient au temps
Sa datation appartient à l'humain.
C'est là que la distinction devient féconde.
Le 24 août 79 (si l'on retient cette date traditionnelle) n'était pas « le 24 août 79 » pour les personnes qui vivaient alors. Cette date est une construction rétrospective. Et surtout, « 79 » n'avait évidemment aucun sens pour un Romain de Pompéi comme nous l'entendons aujourd'hui.
L'événement est donc commun ; son inscription dans le temps ne l'est pas nécessairement.
Et même notre calendrier grégorien n'est pas universel au sens où il serait le calendrier naturel du monde.
Il est aujourd'hui largement utilisé comme calendrier civil international, notamment pour faciliter les échanges, mais cela ne signifie pas qu'il soit devenu le temps de référence de toutes les cultures.
D'autres calendriers continuent d'organiser des temps religieux, culturels ou historiques différents.
Et cela ouvre quelque chose de très intéressant dans cette réflexion :
Le temps chronologique peut être commun, tandis que le temps signifiant ne l'est pas.
Une date n'est donc jamais seulement un nombre.
Elle peut devenir mémoire, commémoration, anniversaire, rupture, commencement, fin, attente, promesse.
Et là, je rejoins ce que je viens d'ajouter c'est à dire la sensorialité.
Parce que le temps n'est pas seulement quelque chose que nous savons
Nous pouvons aussi le sentir.
On peut sentir qu'une journée est interminable ou qu'elle a filé.
Une odeur peut faire surgir trente ans en une seconde.
Une musique peut nous ramener ailleurs.
Une voix peut faire revenir quelqu'un qui n'est plus là.
Une lumière peut faire renaître un lieu d'enfance.
Le calendrier dit : cela s'est passé il y a trente ans.
Le corps peut dire : non, c'était hier.
Et ce n'est pas une erreur de chronologie.
C'est une autre temporalité.
C'est peut-être là que mon expression « le temps dans tous les sens » devient particulièrement juste : le temps se compte, se raconte, se commémore, se ressent, se remémore, s'attend.
Et même, parfois, il se réécrit sans que l'événement historique soit modifié.
L'éruption du Vésuve ne changera pas.
Mais ce que signifie le Vésuve pour quelqu'un qui le regarde depuis aujourd'hui peut changer.
De même, un événement biographique reste inscrit dans une chronologie : il a eu lieu. Mais son sens peut se transformer avec le temps vécu. Ce qui était incompréhensible à cinq ans peut devenir lisible à cinquante ans.
Le passé ne change pas comme événement ; notre relation au passé change.
Je peux donc presque formuler ainsi mon hypothèse :
Le temps est-il une réalité que nous mesurons, ou une réalité que nous organisons pour pouvoir l'habiter ?
Et peut-être que la réponse est : les deux.
Il y a un temps physique, chronologique, qui permet de situer les événements les uns par rapport aux autres.
Et il y a les temps humains : ceux des calendriers, des cultures, des récits, de la mémoire, du corps, de l'attente, du deuil, du désir.
Ils ne s'annulent pas.
Ils s'emboîtent.
C'est peut-être justement cette complexité que je cherche à ne pas simplifier.
Nul besoin de faire entrer « le temps » dans une définition unique.
Mon travail de réflexion semble plutôt consister à montrer qu'à partir d'un même événement, plusieurs temporalités peuvent naître.
Et alors 12 Eloul 5786 devient beaucoup plus qu'une date.
C'est un point sur la chronologie.
Mais c'est aussi un lieu de sens.
Et peut-être même un lieu où plusieurs temps viennent se rencontrer.
Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
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