Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

dimanche 25 octobre 2015

Moïse, le livre, l'homme


Je partage aujourd'hui cet article écrit il y a deux ans, en réaction peut-être à ce que je viens de lire hier matin.. Encore, bien malheureusement... Freud imposteur, antisémite et antisioniste aussi,  et de lui opposer ce livre comme témoin, témoin ultime pour se dédouaner... Mais de quoi ? Quels besoins incitent ces détracteurs à un tel acharnement ?

Moïse...

Celui de Michel Ange
Celui de Freud également
J'ai lu et relu cet étrange ouvrage à différente périodes de ma vie, je l'ai lu une première fois sans vraiment trop comprendre ce que voulait dire Freud, se dire et nous dire, à nous lecteurs.
Pourquoi il avait écrit ce texte.
Puis je me suis demandée quelle fable, quel comptes il voulait peut-être régler en écrivant ce conte... Comme cette histoire métaphorique de la Horde nous enjoignant à devenir des sujets du lien social.
Les tables de la Loi du Père, celles qui fondent l'Humanité, qui posent les Interdits fondamentaux.
Mais Moïse ?
L'homme Freud a écrit l' homme Moïse...
Je suis aussi historienne, j'aborde souvent l'oeuvre du Père de la Psychanalyse avec ce double là, cette dualité qui permet une lecture duelle, autre, étrange et singulière aussi.

Historiquement, comme la Horde bien sûr que ça ne tient pas, et puis quid du "personnage" ? De son Moïse à lui, de cet homme qu'il a mis en scène.
Moise.
Controversé, d'ailleurs, par les historiens, archéologues, scientifiques et als. Moïse n'existerait pas... Du moins disent-ils, nous ne pouvons le prouver "scientifiquement'"," les fouilles ne donnent rien", "les dates n'ont pas de sens"...Moïse serait alors une "invention" de l'homme pour expliquer, démontrer, donner naissance à une croyance, des religions.
Il ne serait alors qu'un mythe, une fable, héros d'une épopée....N'en déplaisent à ceux qui y voient le fondateur du monothéisme...
Les scientifiques pensent avoir la preuve de tout, ce qui existe ou pas ! La science se veut parfois garante de la vérité... De la vérité scientifique. Qui tient ? Ou ne tient pas !
Mais la Science veut, se veut d'avoir le dernier mot. Mais la Science a aussi l'heureuse idée de remettre, se remettre en cause.

Mais là n'est pas la question, ici du moins.
Moïse une métaphore ?
Tout comme Freud je ne crois en rien.... La religion serait une "névrose infantile", une sorte de rituel visant à conjurer le sort, à se rassurer,  se convaincre qu'on n'est pas seul, seul face au monde, face à son être seul, face à l'univers. Cette solitude là n'est pas rassurante j'en conviens, elle n'est pas aisée à assumer, je sais bien...
Mais libre à chacun de croire, en qui il veut, en qui il lui semble bon de croire.
Là n'est pas la question non plus. Ici aussi.

Mais cette position là de Freud, me plait bien.
Et puis comment un dieu pourrait-il être là, entre lui et l'homme Freud qui cherche à comprendre non seulement le monde mais surtout le sujet...Le Sujet du Monde
Freud part à la découverte de l'Inconscient, ce vaste territoire inexploré, ce continent soupçonné, mais où nul ne s'est aventuré.
Lui, seul, y va, guidé par sa foi... Mais sa foi en qui ?
Toute sa vie il fera fi de la religion, mais ne reniera pas son identité, "Juif" c'est ainsi qu'il se présente, fils de Jacob, né Sigismund Schlomo Freud... Il devient Sigmund, prénom d'origine scandinave  définitivement en 1875, mais il ne reniera jamais ses origines, ce "là" d'où il vient.
Il sait qui il est, de qui il est le fils... !

Freud est juif, mais n'est pas religieux, il ne pratique pas.. Il n'adhère pas non plus vraiment aux idées de Théodor Herzl.. Considérant qu'on pourrait fonder le territoire d'Israël, sur une terre peut-être un peu moins chargée d'histoire.  Donc Freud n'est pas "sioniste" selon certains. Comme tant d'autres juifs d'alors ! Pourtant il est attaché à cette notion de "Terre Promise" comme l'homme Moïse !

Il est juif, imprégné par les valeurs de sa culture, il en garde le goût pour l'interprétation, le sens caché des choses... la découverte de l'inconscient
"Juif infidèle" ! c'est ainsi qu'il se définit...
Alors pourquoi Moïse ?
Pourquoi écrire sur cet "homme" là ? Justement ?
Pourquoi veut-il  s'attaquer à ce symbole ? Faire de Moïse autre chose que ce qu'il est habituellement, religieusement
Religieusement ? C'est peut-être ça
L'Homme Moïse se veut être un "roman historique"
C'est ainsi que le présente son auteur. Oxymore encore, comme son mythe scientifique ! Totem et Tabou
Historique, scientifique, mais roman ? En aucun cas il n'y a quelque chose de religieux, de référence religieuse.
La religion... Freud...

La religion, c'est pour lui une "névrose obsessionnelle de masse, un rituel pour se protéger de l'angoisse" pour éviter de se retrouver face au Su moi...La Loi, l'autorité, le cadre... Nous y voilà, presque ?
Autorité, loi, loi de Moïse ?
Pourtant.
La religion serait elle alors une sorte d'illusion, qui n'a aucun besoin de preuves réelles pour exister. Pour être. C'est ! On ne peut la ou le réfuter...
Ainsi en serait-il de la religion ?
Les dieux, ou dieu seraient-ils des substituts de pères, de Père, justifiant alors l'interdit, les interdits posés par les nécessités du lien social. Justifiant les contraintes imposées par toutes les cultures de l'humanité ?
Ce sont dit-il des "créations humaines"..

Il écrit à Lou Andréa Salomé en janvier 1935, "les religions doivent leur puissance contraignante au retour du refoulé, ce sont des réminiscences des processus archaïques disparus"
Puis "Ce qui rend les religions fortes, ce n'est pas sa vérité réelle, mais sa vérité historique"
Alors, un roman historique ? Roman de l'exil aussi et surtout, cela fait des années que Moïse, l'homme, son histoire le fascinent, l'intrigue, le questionne... l'impressionne.
Il est quasiment obsédé par la figure de ce patriarche, celui là même qui conduisit Son Peuple hors d'Egypte, vers la lumière...Qui le conduisit vers la Terre Promise et leur imposa des Lois, terribles auxquelles ils ne surent ni ne purent se soumettre...

Roman historique. Vérité historique, celle de démontrer, prouver que Moïse n'est pas juif, mais égyptien...Ce qui n'est pas simple dans un contexte social aussi mouvementé, dans un pays, l'Autriche où les juifs sont malmenés avant d'être déportés... Les juifs, dont il est.
Justement, il lui faut également ménager, du moins ne pas heurter ce peuple en le dépossédant de son Origine...
Certains on dit, écrit même que Freud, avait voulu par cet acte posé,  détruire l'image du patriarche dans la Bible.Je ne le pense pas.
Du moins ce n'est pas aussi simpliste et caricatural que cela, au contraire. L'entreprise de Freud est complexe, intelligemment et brillamment menée.
Roman historique, c'est discutable, mais métaphorique et identificatoire sûrement...

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne.

vendredi 9 octobre 2015

Blessures, traumatismes et trauma 1

14-18... Quatre chiffres, deux nombres séparés seulement par un tiret.
Une mince filet d'encre... Pour ne pas nommer le temps, les années qui séparent ces deux là...
1914-1918.
Un tiret qui à lui seul exprime quatre années.
Un tiret qui à lui seul symbolise LE conflit qui a ravagé un vingtième siècle naissant.
Naissance et mort, promesse et retour aux ténèbres, Eros et Thanatos ? Encore ? Toujours ?
Un tiret qu'il faut lire, décoder, déchiffrer, raconter. Avec ce qui reste, car ceux qui restent ne sont plus.
Raconter, dire, transmettre...

Ce qui s'est passé... Ceux qui sont passés, là, par là, au détour de ce tiret, tir fatal qui d'un seul trait les désunit des autres, d'un monde.
Un tiret meurtrier qui assassine des milliers d'hommes. Un tiret qui meurtrit à jamais les années qui suivent...
Mort, morts. Combats, tragédie, boucherie, sang, sanglant, carnage...

Il faudrait presque inventer de nouveaux mots pour en dire toute l'horreur... Mais suffiraient-ils ?
Depuis plusieurs mois maintenant, je parcours ce chemin... Involontairement presque au début, pour répondre à une question de mon fils, passionné d'histoire contemporaine, plus savant que moi en la matière.. Puis je me suis laissée emporter dans la tourmente.. Celle de ces hommes des tranchées, du Front, celles de ces Anonymes, de ces presque sans nom, morts au combat, sans combattre, en combattant, en hurlant, en avançant, en reculant, en pleurant, sous la pluie des obus, des grenailles et des mitrailles, s'empêtrant dans les barbelés, ravagés par la peur, la vermine, la faim, la colère, le désespoir..
Mes recherches me mènent sur des chemins que j'avais jusque là évités. Mais il est temps, il est temps d'aller y voir, de s'y confronter, de s'y cogner. C'est le Réel. ll est temps de rendre un visage, un nom et une histoire. L'histoire d'un homme est celle des hommes, de l'humanité, comprendre un homme c'est comprendre le reste, du moins essayer...
Aller au devant de ceux qui ont rencontré l'in nommable et l'impensable, vu le visage de celle qui en général ne rend pas sa proie.. "celle qui n'a besoin d'ouvrir aucune porte" écrivait Cocteau..
Ceux qui en sont revenus, mais pas indemnes. Mais revient-on indemne de l'Enfer ?
Revient-on vraiment de l'Enfer ?
Blessures, blessures de guerre, blessures de l'âme, plaies béantes de ce coeur qui néanmoins continue de battre sous une carcasse félée, fracassée, déchirée, déchiquetée, écartelée.. Morcellée ?

Le trauma de guerre, la névrose de guerre, Freud en a parlé, les a constatées. Les a dénoncées dans le sens où "ces gens ne mentent pas, la souffrance montrée à voir est bien réelle, ne peut se dire". S'il n'y a pas de plaies à suturer, à panser, à recoudre, à soigner, c'est parce qu'on ne les voit pas au premier coup d'oeil, ces plaies là s'entendent, s'écoutent, il faut prêter attention, regarder certes mais aller au delà de ce qui est peut-être montré à voir

C'est une rencontre avec le sous entendu, le non dit parfois, le crié, le hurlé, le beuglé, le pleuré, le révolté. C'est une rencontre choc avec l'horreur, la souffrance niée car elle est le déshonneur. Le mot est dit, ouf ! Enfin
Ce mot qui empêche, musèle la vérité. Aller à la guerre, faire la guerre est nécessaire, il faut se battre et combattre pour des valeurs, un bout de terre, quelques mètres devant la tranchée, tuer des hommes qui sont des maris, des frères, des pères. Tuer, l'autre, le réduire à néant, le déshumaniser, faire de lui non plus un homme mais un ennemi. C'est plus simple à abattre un ennemi.

C'est oublier un instant ce qu'est l'Humanité, en sortir pour accomplir la mission, l'ordre exigé, aboyé, pour servir les intérêts d'une poignée d'individus qui se remplissent les poches à l'arrière.
Car qui est le gagnant, le vainqueur ?
Le premier des traumas n'est-il pas dans ce cas bien précis cet abandon là, ce nécessaire oubli, ce manque essentiel qui paradoxalement permet de rester en vie ? A quel prix ?
Le premier des traumas n'est-il pas cet abandon, ce retrait, cette mise en marge de l'Humanité, pour faire face, s'adapter à une situation qui ne l'est pas dans une Humanité qui se définit comme telle ?

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne.


samedi 19 septembre 2015

Couple ou pas ?

Le couple apparait souvent comme une finalité ; celle de  la rencontre.
Le vivre avec. Avec cet autre, ou ces autres. Ne plus être seul, pour vivre, "vivre sa vie" ;  échanger sa solitude contre l'illusion de ne plus être seul mais avec l'autre, aimé, puis supporté, puis détesté, parfois, souvent.
Vivre avec, aux côtés de ? Mais est-ce aussi simple que ça ?
Qu'est ce que ce vivre ensemble là ? Ce vivre à deux ?

Ce couple ?

Qu'est ce que le couple ? Le couple est-il l'ultime nécessité, l'ultime finalité pour le sujet humain ?
L'Homme est-il fait pour vivre en couple ? Vivre à deux ?

Vivre ? On ne vit ni à deux ni à trois ni à plusieurs.

On ne vit alors pas seul, mais on est seul, pourtant, avec l'autre, près de l'autre, parmi les autres.

Le sujet humain quoi qu'il fasse est seul, irrémédiablement seul, seul face à lui même, à son être seul, face à la vie, face à la mort, face à sa vie, face à sa mort.
Croire le contraire peut-être rassurant, peut être réconfortant.
Ne pas vivre seul, ne pas mourir seul.

Croire le contraire est illusion, évitement, mensonge, angoisse et peur. Celle de ne pouvoir, de ne vouloir affronter ce qui est, la réalité, ce réel souvent insupportable auquel il faut se cogner chaque matin, chaque jour et chaque nuit.
L'illusion de s'y cogner à deux peut dans un premier temps paraitre apaisant, mais n'est-ce pas un mensonge, un doux espoir qui rend la pilule moins amère ? Cet autre qui fait avaler le réel aide t-il vraiment à supporter ?
Déjà. Supporter ?

Y a t-il du bonheur à cela. Le bonheur, le vrai, ou plus exactement un de ces instants merveilleux, miraculeux qui fait qu'on appelle ça "bonheur", car il faut bien lui mettre un nom. Se loge t-il dans ce creux là, dans cette abîme là, dans ce vide, ce néant qu'on nomme plus exactement la solitude ?

Car pour comprendre ce que peut-être le couple, n'est-ce pas là, dans cette fuite là, la fuite de cette peur là qu'il faut chercher ?
Pour vivre le couple,  ne faut-il pas avoir affronté cette peur là ? Cette confrontation là ? Ce face à face là, cette insupportable épreuve.
Lourde, pesante, terrible, terrifiante solitude ?

Etre seul, assumer, aimer, apprécier cette solitude, son être seul, ces moments où on se voit tel quel, c'est à dire seul face à tout ce qui nous entoure, le meilleur comme le pire. Faire avec sa solitude.
Etre au monde, face au monde nu. Sans artifice et sans fard, sans bouclier et sans arme
Sans illusion.
Sans rien que soi même.
Et ce n'est pas rien.

Sans un autre ; qui aide soit disant, qui masque le paysage et nous empêche de voir plus loin, qui nous protège mais de quoi ? De ce qu'il faudra bien affronter un jour ou l'autre, car cette ombre qu'est cet autre choisi -plus ou moins- devient de moins en moins tolérable, supportable.

L'autre sans lequel le couple n'est pas, l'autre choisi pour construire ce couple où la solitude s'écrit et se supporte à deux, où le couple use l'amour, l'affection ou la tendresse qui pourrait avoir été l'origine puis le ciment de cette illusion ?

Le couple n'apporte t-il pas cet ultime espoir que l'autre sera là "au cas où". Souvent il n'y est pas, car s'il y a le meilleur, on ne veut pas du pire. Qui en voudrait ? Ce "sacrifice" à l'autre ou pour l'autre montré à voir au regard de tous les autres... N'est-il pas suspect ? Que veut-il bien dire ?

On peut s'interroger sur ce drôle de couple, ce couple drôle et tragique qui se met en place, se déplace, se fait et se défait au gré des sentiments, des vents, des amants et amantes, du temps qu'il fait qui fait et défait encore. Couple qui masque la solitude de l'être qui jamais et heureusement ne se livre totalement, à cet autre qu'il voudrait être son double....
Et qui le double parfois
Car ne se fait-on pas doubler dans ces drôles de couples, équilibristes de la vie, sur la tangente et sur le fil, sans filet, toujours sans filet...

Couple et découple pour décupler la solitude qu'on ne peut voir, sa propre solitude qui est insupportable, mais que l'autre nous renvoie en miroir.

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne.

jeudi 3 septembre 2015

Camille classe 14

Camille, portrait du Front 1

La vie de Camille tient toute entière ou presque dans ce petit paquet, une grande enveloppe pliée en deux contenant deux actes, deux télégrammes et un livret militaire.
Une carte ; celle de ceux qui le l'ont fait parvenir, me confiant ce destin, et sa mémoire.

La vie de Camille, ce qu'il en reste.
Il reste aussi une tombe enfouie sous les herbes dans le cimetière d' un village de Vendée... Deux dates, Intervalle bien courte qui contient une vie, une petite vie, un bref passage sur cette terre, bref, trop bref, quelques années, seulement.

Il ne reste rien, plus rien de son histoire. Quelques traces cependant, qu'il va nous falloir lire.
Lire entre les lignes mais sans rien inventer. "C'est comme ça le travail de l'historien."
Quelques années plus tôt mon fils aurait ajouté à cette phrase : "hein maman"...
Maman, je pense à celle de Camille, son dernier enfant. Son seul fils.
Maman...
Camille, j'ai reçu tout çà il n'y a pas bien longtemps, c'est un peu par hasard que je t'ai trouvé, que j'ai trouvé ton nom sur une liste, celle des Morts pour la France. Ton nom a retenu mon attention, ton âge, ton village.
Tu es né le 24 mars 1894 dans cette commune où tes parents sont venus s'installer. Jean et Marie tous deux de Vendée. Ton père était chef cantonnier, tu avais deux soeurs, et une nièce, qui avait le même âge que toi...Juliette, vous avez semble t-il été élevés ensemble, d'après les recensements  de 1901 et 1907. Juliette la fille de ta soeur ainée, qui semble être partie loin de son village, travailler à la ville, elle a confié sa fillette à ses parents. Elle a eu plus de chance peut-être que son frère, ou demi-frère né 5 ans plus tard, en 1900 abandonné, dix jours après sa naissance aux bons soins de l'Assistante Publique. Ils n'ont pas eu la même vie. Comme la vie est cruelle parfois ! Mais pour qui ?
Tu es né là et tu as déménagé avec tes parents, souvent, puis ta famille s'est fixé dans un village de Vendée, la carte m'indique que ces villages ne sont pas très éloignés, que le berceau et la terre de ta famille est là.
C'est donc dans ce village, dans cette maison que tu as grandi, joué, allé à l'école, c'est là que tu as vécu les quelques années de ta trop courte vie. Qu'y as tu fait ? Qui étaient tes amis ? As tu dansé sur la place du village ? Je n'ai d'images que celles des cartes postales de l'époque, le château, l'église, la gare où tu as pris le train pour partir à la guerre, celle là même où ton père est parti te chercher. Un village tranquille, comme tant d'autres en ce temps là, avant cette folie, ce Grand Ravage.
Image pour se représenter, imaginer, se dire que tu étais là que tu as vu ce que je vois, il y a de cela plus d'un siècle...
Nous ne savons pas, et personne ne peux plus nous dire, nous raconter. Qui se souvient de toi ?
Même les Archives ne sont pas bavardes, ton livret militaire ne nous apprend pas grand chose.
A 20 ans tu t'es présenté comme ceux de ton age au chef lieu de ton canton "jeune soldat affecté au service armé" à la subdivision de Fontenay le Comte, registre de matricule du recrutement. Te voici flanqué d'un numéro et affecté au 2°RIC avec le grade de Marsouin...
Toi qui était menuisier ! Pauvre enfant. Que la guerre est cruelle !

Je n'ai pas de photos, pas de quoi mettre un visage sur ton nom mais seulement quelques indications. Pas très grand, tu avais les cheveux chatains clairs et les yeux bleus clairs....
Affecté à la campagne "Allemagne, du 15 décembre 1914 au 20 mars 1915" C'est court, comme ta vie, Car celle ci s'arrête là  : le 20 mars 1915 à l'hôpital du Val de Grâce..4 jours avant ton anniversaire. Douleur. Infinie douleur d'une mère.

Mort de maladie, laquelle ? Nous ne savons pas, contractée à la guerre, il y en a tant, il nous font donc attendre le dossier médical si toutefois il contient quelque chose.
Mais ce quelque choses pourra t-il changer quelque chose ? L'absurdité de ta mort par exemple ? Ton départ à 20 ans pour une guerre qui ne te concerne pas ? Une guerre qui concerne qui ? Comme toutes les guerres !
Puis ces télégrammes, ultimes messages, disant que tu es au plus mal, que ton état de santé est inquiétant. Vieux papiers froissés et jaunis. Une écriture élégante informe ta famille que tu "donnes de graves inquiétudes " le 14 mars 1915. 27 mots pour dire que ta vie ne tenait plus qu'à un fil.
Souffrais-tu ? Qui attendais-tu ? A qui pensais-tu ? Questions que l'historien se pose même s'il n'a pas de réponses.
Puis un autre, envoyé par ton père le 20 mars, la même écriture annonce "avons fait bon voyage Camille décédé avons intention de ramener le corps, si oui, envoie cinq cents francs par mandat télégraphique, un nom et une adresse". 31 mots.
Il faut croire que oui, tu reposes dans ton village.

Tu reposes parmi les tiens, au creux de la Terre de Vendée. Mais tu n'avais pas demandé à partir si vite. Partir comme ça
Camille ils t'ont volé ta vie, tu n'as pas eu le temps, celui de vivre, d'aimer, de danser, de chanter, de rire... De voir et regarder. Tu n'as eu le temps de rien.
Tu as à peine eu le temps de voir cette tuerie, ces massacres, et c'est presque tant mieux, car nul enfant de ton âge n'a pu échapper à cette folie
On est toujours trop jeune pour mourir...
Pas à 20 ans ! Pas de chance d'avoir 20 ans en 1914....C'est une condamnation à mort. Mais qui pouvait savoir ?

Je pense à ta mère, à ton père, je pense à ce chagrin. Je pense à leur chagrin.
Qui parle de toi aujourd'hui ? Qui pense encore à toi ?
J'ai promis de parler de toi. Pour qu'on ne t'oublie pas.
Mon fils et moi avons décidé d'aller à la rencontre de ces hommes tombés trop jeunes, dans un combat qu'ils ne comprenaient pas, dont ils n'avaient que faire. Nous nous sommes donnés ce rendez-vous là ; avec eux. Ce devoir de mémoire ; mettre un nom et une histoire sur des numéros de matricule. Rendre à ces hommes l'humanité qui leur a été confisquée. Ravie. Prises.

Raconter et faire savoir qu'avant de partir sur les chemins boueux et sanglants, vous aviez une vie, une maison, une famille, un métier, une histoire. Vous. Vous avez été et vous êtes toujours. Vivants dans nos mémoires.
Tant que nous parlerons de vous. Vous serez.
Nous avons ce devoir là, je crois. Ce centenaire, ce rappel au non oubli à quoi servirait-il sinon ?
Vous n'êtes pas non plus seulement ce nom gravé sur le monument à la gloire des Morts. Des Morts au Combat.
Tristesse et douleur infinies...

Brigitte Dusch, historienne, psychanalyste
Sacha Dusch, Etudiant.

NB : Nous nous sommes donnés pour mission d'aller à la rencontre de ces hommes quelles que soient leur nationalité, religion, orgines. Ces hommes de 14-18.




lundi 10 août 2015

L'étant malade

Etre malade est un état, être à la maladie car on ne peut être à la vie.
Ada est à la maladie pour être à la vie, ses symptômes en sont le signe. Ces maux, signes qu'elle montre à voir, qu'elle offre à la vue du corps médical qui ne voit rien, qui n'entend rien et qui ne sait que faire de ces/ses plaintes encombrantes
L'être étant malade, l'être étant.
Ada est malade, Ada offre un corps malade, un corps souffrant
Quand il n'y a que la maladie pour dire je suis !
"Il n'y a rien d'autre à dire puisque ce que je tente de dire vous ne l'entendez pas"
.................................................

C'est un discours sans parole, c'est alors un discours que se met en actes
En action
Actant l'étant, puisque l'être ne peut être au monde autrement
La parole devient inutile car inaudible
Une espèce de murmure, de ruisseau qui susurre "j'ai mal" "je voudrai bien vous dire" '"j'ai le mal à dire" "j'ai du mal à vous dire"
Alors je vous balance ma maladie, dite, puisque le dire, bien ou mal est impossible
Vous n'en voulez pas
Prenez mes symptômes, vous gens de la Science, prenez mes maux dans la gueule, puisque vous ne voulez pas de mes mots"
Prenez, cherchez, vous ne trouverez pas...

..............................
Touchez, palpez, radiographiez, scannez ce corps que vous ne voulez pas entendre.
Aucun médium, média, machine, technique, ne saura déchiffrer le mal d'Ada
Ada a mal, un mal lointain et profond, un mal qui vient de l'âme
Cette chose que ni la radio, le scan, l'IRM ne peut voir, objectiver
Cette chose que la Science met en doute, puisqu'elle ne la voit pas.
Alors le mal d'Ada
Est dans sa tête
Dans un coin de son "ciboulot malade"
.........................

Ada ne sait plus comment dire alors elle fait, elle se tord, vomit, évacue, frémit, tremble, tout ça lui remue les tripes
Mais "enfin les examens sont normaux...
Vous n'avez rien"
Qu'est ce que ce 'rien"
Ce petit mot qui scelle un destin, qui vous range dans les "Malades Imaginaires", les "Hystériques" les "Somatiseurs" les "Simulateurs"
Bref, les "Emmerdeurs"
Et Ada a raison d'emmerder la Science qui refuse d'explorer son mal, de prendre en compte sa douleur, son mal de l'âme...

L'Etant malade, car l'Etre ne peut pas, ne peut plus, car les mots dits ne sont pas disant. Alors que reste t-il à Ada et aux autres ?
A celles et ceux qui pour se plaindre doivent avoir mal au ventre, au dos, au cou, au coeur, car ils ne peuvent dire : "J'ai mal à l'âme, j'ai des bleus à l'âme, mon âme me fait mal"
.........................

J'ai mal d'avoir mal et j'ai mal de ne pouvoir dire ce mal, ce mal de vivre, ce mal à vivre
Alors mon corps étant, à son corps défendant l'enveloppe de cette âme, alors mon corps se prêtera à ce jeu de dupes, ce marché où j'essaie de marchander un regard, une attention.
Capter un signe
L'étant jette l'ultime bouteille à la mer
Qui la saisira ?

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne.


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