Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

lundi 10 août 2015

L'étant malade

Etre malade est un état, être à la maladie car on ne peut être à la vie.
Ada est à la maladie pour être à la vie, ses symptômes en sont le signe. Ces maux, signes qu'elle montre à voir, qu'elle offre à la vue du corps médical qui ne voit rien, qui n'entend rien et qui ne sait que faire de ces/ses plaintes encombrantes
L'être étant malade, l'être étant.
Ada est malade, Ada offre un corps malade, un corps souffrant
Quand il n'y a que la maladie pour dire je suis !
"Il n'y a rien d'autre à dire puisque ce que je tente de dire vous ne l'entendez pas"
.................................................

C'est un discours sans parole, c'est alors un discours que se met en actes
En action
Actant l'étant, puisque l'être ne peut être au monde autrement
La parole devient inutile car inaudible
Une espèce de murmure, de ruisseau qui susurre "j'ai mal" "je voudrai bien vous dire" '"j'ai le mal à dire" "j'ai du mal à vous dire"
Alors je vous balance ma maladie, dite, puisque le dire, bien ou mal est impossible
Vous n'en voulez pas
Prenez mes symptômes, vous gens de la Science, prenez mes maux dans la gueule, puisque vous ne voulez pas de mes mots"
Prenez, cherchez, vous ne trouverez pas...

..............................
Touchez, palpez, radiographiez, scannez ce corps que vous ne voulez pas entendre.
Aucun médium, média, machine, technique, ne saura déchiffrer le mal d'Ada
Ada a mal, un mal lointain et profond, un mal qui vient de l'âme
Cette chose que ni la radio, le scan, l'IRM ne peut voir, objectiver
Cette chose que la Science met en doute, puisqu'elle ne la voit pas.
Alors le mal d'Ada
Est dans sa tête
Dans un coin de son "ciboulot malade"
.........................

Ada ne sait plus comment dire alors elle fait, elle se tord, vomit, évacue, frémit, tremble, tout ça lui remue les tripes
Mais "enfin les examens sont normaux...
Vous n'avez rien"
Qu'est ce que ce 'rien"
Ce petit mot qui scelle un destin, qui vous range dans les "Malades Imaginaires", les "Hystériques" les "Somatiseurs" les "Simulateurs"
Bref, les "Emmerdeurs"
Et Ada a raison d'emmerder la Science qui refuse d'explorer son mal, de prendre en compte sa douleur, son mal de l'âme...

L'Etant malade, car l'Etre ne peut pas, ne peut plus, car les mots dits ne sont pas disant. Alors que reste t-il à Ada et aux autres ?
A celles et ceux qui pour se plaindre doivent avoir mal au ventre, au dos, au cou, au coeur, car ils ne peuvent dire : "J'ai mal à l'âme, j'ai des bleus à l'âme, mon âme me fait mal"
.........................

J'ai mal d'avoir mal et j'ai mal de ne pouvoir dire ce mal, ce mal de vivre, ce mal à vivre
Alors mon corps étant, à son corps défendant l'enveloppe de cette âme, alors mon corps se prêtera à ce jeu de dupes, ce marché où j'essaie de marchander un regard, une attention.
Capter un signe
L'étant jette l'ultime bouteille à la mer
Qui la saisira ?

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne.


mardi 4 août 2015

Confiance en soi ?

Encore ! Toujours ! Il le faut ! C'est impératif ! Ayez... Mais soyez ?
Et vite, fissa, en quelques séances...!
Ayez confiance en vous ! La confiance, c'est essentiel alors ayez ! retrouvez ! ne la laissez pas filer.. Gardez là, capturez la, congelez la, ficelez la, cadenassez la...
Ravissement...

"Je n'ai pas confiance en moi, tu n'as pas confiance en toi...!" on peut conjuguer à tous les temps tous les modes, toutes les modes.
Mais ayez confiance en vous ! Quand même !
Sinon...

"Consultez un psy, psy n'importe quoi, psy chose, psy machin, mais un psy... !!! "
"Bref, quelqu'un qui a défaut de donner des coups de pied aux fesses (?!) va vous booster un peu, vous remettre sur pieds, vous rendre cette foutue confiance qui vous manque, que vous n'avez pas (avoir encore, mais être ?) que vous n'avez plus... "
Que vous n'aurez de toutes façons, soyons honnête jamais définitivement.
Le définitif n'existe pas, notre monde est impermanent, nous sommes impermanents,
Impermanence quand tu nous tiens !

Pourtant, il faudrait que ça dure, que ça ne manque pas, car on manque de confiance en soi, c'est un peu le mal du siècle... Comme le mal de dos, le mal de ci et de ça, le mal quoi ...

Les magazines de psychologie, féminins, de santé titrent : "comment retrouver la confiance qui est en vous". Elle est là, donc bien là, mais vous ne la voyez pas, vous êtes aveugles ou quoi ?
Cherchez bien, regardez au bon endroit, attention, allez ! on y va, ah non, ici c'est froid, cherchez encore, là ça commence à se réchauffer... " un jeu ? Mais est-ce bien un jeu ?
Un enjeu ?
Alors on brode, on ficelle, on tend des liens, on tisse des théories, on bricole et échafaude des plans pour vous aider, une fois que vous aurez fait le test "ais-je confiance en moi"? que vous serez allé à la page 42 du magazine vérifier le nombre de a, b, c, ou d que vous aurez collectés et qui vous dira ce que vous êtes ou n'êtes pas. Et comme l'enfer est pavé de bonnes intentions, ce même magazine vous donnera des pistes pour booster la misérable image que vous avez de vous.

Image, représentation, imaginons l'image, la moche, celle qu'il faut "killer" pour reprendre le terme du dit et non docte  magazine et la nouvelle, la fashion, celle qui va faire de vous une killeuse ou un killeur, car ne soyons pas sexiste, même les hommes peuvent être des "loosers" sic.
Vous n'allez pas vous reconnaitre !
Vous n'en reviendrez pas... Mais de où êtes vous donc parti ? Pour revenir ou pas.

Ainsi s'en suit un inventaire à la Prévert, ou une liste façon Perec et son mode d'emploi.
Tout y passe, la TCC regorge d'imagination, méthode Coué, glace, EFT et autres coups d'oeil furtifs guidés par le crayon du pseudo thérapeute qui va biffer l'image mauvaise ! Un coup de baguette, hélas pas magique car ce n'est pas aussi simple

"Allez regardez bien l'image, fixez là, regardez encore et faites une croix dessus ! c'est fini, c'est votre ancienne vie, jetez la à la poubelle, oubliez et revivez ! Jetez moi tout ça aux ordures... "

Facile, aisé ?

"Quoi ? Comment ? Vous n'y arrivez pas ? Mais c'est donc que ça vous plait bien de n'être pas bien? Ce mal de vivre là, vous ne croyez pas que vous exagérez un peu ? "...
"Non mais regardez autour de vous ; Il y a plus malheureux "
"Vous, vous avez tout pour aller bien, être heureux et vous osez vous plaindre ? Non mais vous n'avez pas honte ?"

Honte de quoi ? De ne pas aller, ne pas être bien, de ressentir ce "je ne sais quoi" cette boule, cette barre, ce machin au fond de la gorge, dans le ventre, qui bloque, qui empêche et qui malgré les prozac,  xanax, seriplex et autre molécules  n'arrive pas à disparaitre.
Poudre magique, de Perlimpinpin,  pilules du bonheur, de toutes les couleurs.

Mais vous souffrez ? Ah !
Mais vous souffrez de quoi donc ?
...............................................

De l'angoisse ? Non... sérieux ? De l'angoisse ? Du stress, de l'anxiété ? Mais de l'angoisse, c'est pour les fous ça... !
Crise d'angoisse ? Ah bon ? Mais c'est quoi au juste ?
Oui, tous les bilans ont été faits :" nickel" a dit le médecin, "un coeur de jeune homme, tout va bien"
Mais si ce tout va bien fait que tout n'est pas bien ?

Etre et avoir encore, ça tourne en boucle ce truc là être pour avoir ou avoir pour être, mais avoir quoi pour être quoi ou être qui ?
"Qui je suis ? Ah bonne question ? Je n'en sais rien moi qui je suis... "
Moi, je pourtant ...  !
"Mais qui je suis ? Non, vraiment jamais je ne me suis posé la question "
Pourtant ?

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne.

jeudi 30 juillet 2015

Deuil

Monsieur L ne sort quasiment plus, il ne parle presque plus non plus, il est en deuil.
Il ne "fait pas le deuil", son deuil comme on dit, comme il est coutume de dire
Us et coutumes nous y voilà, faire son deuil est naturel, normal, socialement obligatoire. Autrefois (que ce mot est beau tout en étant chargé de lourd poids de ce passé qu'il convoque) il y avait un protocole, des vêtements, le blanc, le noir, le violet....
Menus détails qui montraient à voir que celui qui arborait un ruban noir avait perdu un être cher ou pas, mais avait perdu "quelqu'un " de plus ou moins proche.
Un délai qui disait, et qui posait un cadre, celui du deuil. De ce moment particulier, de cette rupture, de cette souffrance.
Un état singulier, une parenthèse, un arrêt temporaire du temps amenant une temporalité singulière.
Il était alors nécessaire de vivre ce temps, de se tenir à l'écart du monde pour  vivre sa peine et son chagrin. Une mise en retrait. De soi et des autres.
Puis de revenir au monde, à ce monde qui malgré la perte continue d'avancer et d'y reprendre sa place  sa vie, le cours de la vie
La vie a toujours le dernier mot. La vie doit toujours avoir le dernier mot pour le survivant, puisqu'il est vivant.

Monsieur L. est en deuil depuis longtemps maintenant dit-il, il refuse de faire son deuil, ajoute t-il, il n'a qu'une seule idée en tête : que tout soit comme avant.
Qu'il revienne
"Je ne suis pas dans le déni, mais je vais me réveiller"
Alors il attend la fin de son cauchemar
La vie qu'il mène n'est pas réelle, il manque quelqu'un.
"Pourquoi lui et pourquoi suis-je encore là ?
C'est injuste
J'ai renié dieu qui n'a pas entendu mes prières, mes suppliques, mes offrandes, mes sacrifices, je lui ai offert ma vie en échange de la mienne, il n'en n'a pas voulu, c'est donc qu'elle ne vaut rien, ma misérable vie que je dois trainer... Jusque quand ? Et pourquoi ?"
Monsieur L souffre, pleure, ne fait plus rien et attend.
Il attend qu'IL revienne
Pourquoi ne revient-il pas ?

Alors il questionne, interroge. Mais reste seul, d'ailleurs, précise t-il, s'il ne vois plus personne c'est aussi que plus personne ne veut le voir
"Je sens bien, je vois bien les gens sont gênés, ils ne savent pas quoi me dire, je peux lire ce qu'ils pensent, "il nous emmerde avec son chagrin, son défunt, ses souvenirs, c'est bon là maintenant, il faut qu'il se ressaisissent, qu'il se bouge, qu'il avance, on n'en peut plus de ces histoires, de ces regrets, de ses rappels, cela fait 10 mois, 11 mois.."
Macabres anniversaires ! Que le mot est mal choisi pour ce temps, ce moment où la douleur se ravive, où la cicatrice à chaque fois se rouvre.
Faille immense, gouffre de souffrance, vide terrible et terrifiant
Il me demande si le temps atténue
Si ce même temps ramène l'être perdu
Si ce temps tue.
Que fait le temps ? Le temps fait-il ? Fait-on ? Défait-on le temps...

Deuil ! Perte, perdre, être perdu par la perte, cette absence présente, tellement présente qu'elle en devient obsédante, trop présente car l'être n'étant plus ne peut remplir ce vide laissé par son absence
Cette douleur montrée à voir à l'autre, qui n'en veut plus, qui en veut bien un certain temps, le temps qui lui est supportable et qui lui devient si vite insupportable. Qui en a bien voulu et qui n'en veut plus, mais ne sait pas le dire, mais ne peut pas le dire car ces choses là ne se disent pas, alors il se situe dans l'évitement, plus confortable et rassurant. Ce deuil dont l'autre ne peut plus, n'a plus les mots pour réconforter, panser, sans penser que lui peut-être, un jour peut se retrouver là, avec cette peine qu'il ne pourra colmater seul et ira alors mendier un peu de réconfort à l'autre, encore un, un qui sera l'autre et  qui ne pourra pas, ne voudra pas, ne pourra plus, ne voudra plus, car n'aura pas et plus les mots.
Mais quels sont les mots pour ces maux
Il n'y en a pas, seul alors le silence.
Pourra

Le deuil est insupportable car il projette et jette celui qui ne le subit pas dans les abysses d'un possible qu'il ne peut mettre en images et en mots.
Inimaginable et indicible
Hors champ.

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne.

lundi 20 juillet 2015

Résistance.

Je ne veux pas guérir.
Mais je veux guérir
Alors..
Je commence une analyse; une thérapie pour guérir
Mais je ne veux pas guérir
Guérir ?
Je me soigne mais je ne veux pas recouvrer la santé...
Se soigner .

J'aime mes symptômes ? Qui sont-ils ? Que me veulent-ils ? Et moi... Qu'est ce que je leur veux ?
Leur tordre le cou d'un seul coup, ou bien les garder pour qu'ils me tiennent chaud, les garder bien au chaud car ils m'enveloppent de leur couverture informe et sombre mais qui me rassure.

J'aime mes symptômes ? Pas si simple, pas si évident, c'est complexe....

Incroyable béquille qui me blesse mais qui malgré tout me fait avancer
Je viens pour m'en débarrasser, mais ce n'est pas si sûr
J'ai peur, peur de les laisser, de les abandonner, d'y renoncer
Je vais avoir froid
Je ne saurai plus marcher, plus avancer
Que vais-je faire ? Que vais-je devenir ?

La psychanalyse s'est mauvais, ça fait mal, ça bouscule, ça déconstruit, ça met à terre... ? Laisser dire, cesser de croire tout ce qui se raconte, ce mythe et ces clichés...
La psychanalyse c'est mauvais : c'est le docteur qui l'a dit
La psychanalyse c'est mauvais, : c'est ma voisine qui l'a dit
La psychanalyse c'est mauvais : ceux qui n'y connaissent rien me l'ont dit

La psychanalyse ; Ca oblige, ça m'oblige

Ca m'oblige à changer, à penser, à oser, à avancer vraiment
Debout
J'ai peur de tomber...
Je résiste...
Je tiens bon, pourtant
Je m'accroche
A mes symptômes, branches de l'arbre, arbre à malices et à vices, qui me vissent à mon état.
Névrose ?

Je ne me libère pas
Je suis malade, j'ai mal partout, là, et là, encore là
Je vais voir le médecin, la psychanalyse ça sert à rien, il faut que je passe des examens, des bilans, des prises de sang, qu'on regarde mon corps au dedans, qu'on le fouille, que les ondes aillent voir, regarder ce qui ne va pas chez moi....

J'ai mal à ma mère, j'ai mal à ma père, j'ai mal à moi

Je tends le dos, bande mes muscles, me contracte, réprime et comprime, enserre et emprisonne, mets en cage, reste dans la geôle, ferme toutes les portes
Je jette la clé
Je suis prisonnier à tout jamais.
Je jouis de ma douleur, de ma souffrance !
Otage de mon passé, de mes fantômes, de mes idées noires, de mes cauchemars, de mes échecs, de mon désamour, de mon abandon
KO ! J'abandonne.
Je renonce... Pourtant je poursuis, je veux y arriver, mais je n'avance pas, j'attends que la guérison vienne, advienne, me change, change la vie ; ma vie

Ma vie, je la relis à chaque séance, sous différentes formes, actes manqués, rêves, désirs, renoncements, colère, envie.. Espoir, non espoir
Mais ça ne vient pas, la guérison n'arrive pas. Je souffre pourtant, je suis martyrisé, j'éprouve du déplaisir, de la douleur, c'est pourtant dans cette souffrance là, au prix de ce mal là qu'on vient au monde, qu'on accouche, qu'on renait, qu'on nait une seconde fois
Mais ça ne vient pas, les forceps ne marchent même pas.
Il me faut du courage, j'associe, je lie, relis, tricote, détricote, ravaude, rassemble, assemble, crochète tous ces morceaux épars, éparpillés d'un puzzle dont je ne suis pas même l'auteur. Mais ais-je le désir, le vrai désir de le voir terminé ce puzzle, de le voir ressembler à autre chose qu'au fatras dans lequel je pense ma vie ?
Guérir ?
Résister ?
Pourtant je viens pour essayer de comprendre, comprendre comment s'est noué en moi ce conflit qui est au coeur de mon inconscient, entre Eros et Thanatos, ce conflit éternel, vital et essentiel, ce combat qui m'épuise qui me fait avancer, reculer et résister aussi.
Pas à pas, ce qui résiste, comment et pourquoi ?

Brigitte Dusch, historienne, psychanalyste.

samedi 27 juin 2015

Trauma, trauma, post trauma, trop mal

Marco* est aux dires du service ; infernal il mène la vie dure à tout le personnel de jour et de nuit, il ne veut pas être là, veut partir, hurle qu'il n'a rien à faire dans un hôpital normal avec des gens qui ne comprennent rien.
Il me faut le voir... ! A défaut d'arguments, on ne sait jamais "tu pourras peut-être en tirer quelque chose" soupire le chef de clinique.
Notre première rencontre est explosive après une bordée d'injures il m'envoie me "faire foutre"
Je lui explique que ce n'est pas à l'ordre du jour, que mon patron m'a demandé de le rencontrer et qu'à l'hôpital c'est comme à l'armée on ne discute pas les ordres.
Il est surpris "vous voulez une clope ?"
"Je ne fume pas, mais si vous voulez on peut prendre un café... "
Ok donc pour le café et comme par bonheur ce jour là il fait doux, nous descendons dans le parc pour s'asseoir sur un banc
ll tient son café, sort une cigarette, se tient prostré.. je suis désolé pour tout à l'heure !
Ce n'est pas grave..
Je lui demande pourquoi cette colère, ce comportement. Marco a été transféré dans le service pour des examens... Dés qu'ils seront terminés il rejoindra l'unité spécialisée où il est actuellement soigné
Je lui explique ce qui lui a déjà été dit, mais qu'il n'a pas voulu entendre
Ici ils ne peuvent pas comprendre!
Comprendre quoi ?
Tous ces trucs bizarres, ces images, ces bruits, ces saloperies qui reviennent tout le temps, je ne suis pas fou, pourtant je les vois, je les entends, je suis toujours là bas, un peu, pas là, pas en entier... "
Il pleure... sursaute au moindre bruit, raconte, met des mots sur ce qui est hors champ de notre réel, sur ce qui dépasse le champ de l'horreur imaginable, représentable.
Met des mots, murmure des maux. Indicibles traumatismes, éclats et torpilles qui chamboulent l'esprit, le tordent, le déchirent, l'éclatent, le pulvérisent, l'écartèlent au quatre coins du champ des possibles
Nous ne sommes plus dans le réel, dans ce qui fait de nous des êtres, des sujets de l'Humanité, nous sommes au coeur d'un monde qui n'en n'est plus un.
Pourtant ! Marco est un homme, un sujet de cette Humanité et c'est pour cela qu'il a mal, qu'il est mal et qu'il souffre, c'est pour cela qu'il ne peut plus vivre avec ça, avec cet im monde là...
C'est l'enfer qu'il dit là... L'enfer qu'il a vécu. Qui l'a bouleversé, l'a cassé, l'a bousillé.
"C'est vrai ce que vous dites, personne ici ne peut imaginer ce que vous racontez. Personne, car personne ne peut être ni se mettre à votre place
Personne ne peut se représenter ces images là, car elles ne sont pas imaginables
Mais les entendre oui, les écouter oui....
On peut au moins essayer.
Il peut en parler...
Trauma, traumatisme. Traumatismes. Marco souffre de ce qui se nomme post trauma, choc post traumatique, stress post traumatique, ce que Freud appelait Névrose de guerre, ce n'est pas nouveau. Mais on n'en parlait peu, ou pas... Ces blessures de l'âme apparaissent dans la littérature depuis l'Antiquité, depuis que l'homme existe aussi sûrement
Elles sont le résultat de sa folie, de son désir de détruire, de saccager, sans tuer. Sans tuer tout à fait. En faisant pire... En tuant à petit feu, en rongeant lentement l'âme et l'esprit
Des histoires  comme celle de Marco j'en ai hélas entendu trop, j'en entends encore trop... Ces souffrances et ces douleurs frappent sans répit, n'importe quand, n'importe comment. Elles détruisent, l'homme, la femme, son entourage, tout...
En parler ? Dire quoi ? Qu'on pleure comme des gosses ? Pas envie de passer pour une mauviette...
Car il y a de ça aussi, même s'il existe des structures d'écoute, qui osera se confier ? Quel soldat osera dire cette horreur là.. Il faut être fort, solide, résistant, encaisser, prendre les coups, refouler...
C'est une bombe à retardement, qui saute à la gueule au moment où personne ne s'y attend !
La réalité c'est ça !
Nous ne disposons que de peu de choses pour apaiser ce mal ? Le mal de l'âme !
Nous n'avons que peu de choses pour soulager. Des médicaments, des techniques de thérapies sérieuses, fantaisistes. Mais cela importe t-il ?
Ecouter cette souffrance là mène t-il quelque part ? Dans quel lieu ?
Pouvons nous, nous thérapeutes, psychanalystes aider à y mettre des mots, se laisser mener en ces lieux tragiques in représentables pour aller avec le patient chercher ce morceau perdu, ce manque, cette partie de l'âme tombée sur le champ de batailles ?
Peut-on au mieux si on la retrouve en faire quelque chose ?
Peut-on ? Quoi ?
Il serait, il est indécent de gloser, de théoriser sur ce malheur là sur cette douleur, cette folie intenable alors que nous sommes confortablement assis dans nos fauteuils... Et que nous ne disposons que de cataplasmes à appliquer sur ces plaies béantes.
Pourtant.... Ce n'est pas une fatalité, et certains blessés remontent à la surface, vivent, revivent, font le deuil de ce passé lourd, trop lourd, qui ne peut être oublié, gommé, mais accepté pour avoir enfin la possibilité de revivre, de re naître à soi même et aux autres. Cette blessure fait trace, laisse une trace indélébile, elle est une fracture, consolidée mais toujours fragile, les vieux démons ne sont jamais bien loin et peuvent à tout moment sortir encore de la crypte.
Marco est blessé, sera blessé à tout jamais. Il me raconte pendant des heures son enfer et sa descente aux Enfers pour tenter d'oublier l'enfer de là bas. Un enfer pour oublier un autre enfer, chacun bricole comme il peut, avec ce qu'il peut; l'alcool me dit-il parce que c'est facile, même à la base tu peux en trouver.. Simple..
Infiniment simple et terriblement complexe...
Marco me dit je crois que ça va, puis je retombe, j'en sortirai jamais je vais crever. Je ne veux pas crever comme ça, j'aurai mieux fait d'y rester là bas, une bonne fois pour toute
Pourquoi je suis revenu ?
Je ne pourrai plus jamais vivre une vie normale.
Qu'est ce qu'une vie normale ?
Ce n'était pas la peine. Il n'est pas seul, mais se dit qu'il fait souffrir ceux qui l'aiment et qui ne méritent pas ça, il s'en veut, voudrait aussi mourir pour ça, pour que tout ça s'arrête.
Puis il me dit que quand même il y a des bons moments, qu'il y croit, que parfois même il est heureux.
S'accrocher à ça
Radeau... De la Méduse...
Branche fragile et tenue à laquelle on se raccroche, avec laquelle on se traine vers le rivage
Puisqu'on est là... Toujours et encore là ?
Oui, dit-il on peut alors en faire quelque chose...
Marco quittera le service plus serein, avec moins de colère, un peu d'espoir peut-être.
L'espoir ? Celui d'aller sur le chemin un peu mieux à défaut de guérir, car on ne guérit pas de la vue de la mort, on ne guérit pas de cette rencontre là, trop effrayante, trop effractante, trop proche, trop trop... trop là, partout, on ne guérit pas de sa froideur, de son odeur, de sa sueur
Quand on la voit de trop près, quand on la tient dans ses bras ! Il faut dormir après, il faut tenter d'aller, tenter de venir, d'advenir peut-être à un autre je que celui là, un je autre et différent fragile et fort de cette histoire là pour réécrire justement son histoire au présent.

Brigitte Dusch, historienne psychanalyste.

A tous les Marco, à tous les hommes à toutes les femmes... Qui à travers ces mots entendront raisonner l'espoir. A tous mes patients, qui me disent leur douleur.
*Le prénom a été modifié.




samedi 13 juin 2015

Vae Victis

Malheur aux vaincus...

C'est en ce lendemain de guerre, 1919. Traité de Versailles, traité de la honte, de l'humiliation, nourrissant la haine, la vengeance et la guerre. Si tu veux la paix, ne prépare pas la guerre, laisse à ton ennemi la possibilité de relever la tête, de conserver son honneur. De rester digne.
Laisse à ton ennemi la possibilité de vivre, d'être
Après.
Ce ne fut pas le cas.
Vae Victis.
Pauvre monde au lendemain de cette guerre qu'on dit mondiale? Et qui le fut.
Mas pourtant c'est en Europe que tout à explosé, c'est sur ce vieux continent que des milliers d'êtres humains sont sortis de cette humanité qui ne tenait qu'à un fil.
C'est en Europe que le vernis a craqué.C'est en Europe qu'ils se sont massacrés pour des raisons nationalistes.
Nations, Etats Nations, Unifications... ?

Guerre de Cent Ans, de Trente Ans, Guerre... Qui n'en finit pas, le monde est en guerre depuis l'Origine
Origine qui prend racine dans le Crime et le Sang
L'homme est le bâtard de ces deux là.
Il ne sait que reproduire, se reproduire pour mieux détruire
L'homme est créatif dans la destruction, l'homme est inventif dans la mise à mort de sa création
Ré création ?

1919, l'Europe sort traumatisée de cette folie, pensant que le nationalisme est enfin venu à bout de l'Ancien Régime, on bat alors les cartes, (encore) on distribue, partage, remodèle les frontières tout en obligeant les vaincus, responsables de tous ces malheurs à réparer et à reconstruire ce vaste champ de ruines.
Pauvres vaincus, humiliés encore jusque dans leurs âmes, leurs valeurs et leurs racines !

Vae Victis
Y a t-il des vainqueurs ? Y a t-il des vaincus.
Qui en est sorti vainqueurs, vaincus
Qui n'a rien perdu ?

Une chose est certaine, il y a eu des morts, des blessés, des gueules cassées, des souffrances et des douleurs, des terres dévastées, des maisons rasées. Folie des hommes
La conférence de paix -le ridicule ne tue pas- se tient à Versailles l'Allemagne doit payer, l'Allemagne doit mourir, l'Allemagne doit agoniser, se vider de tout son sang et de toute son âme
Lui ôter tout, toute vie et tout désir
Celui d'hégémonie, de pouvoir et de grandeur. Deutchland Uber alles, c'en est fini, du rêve de gloire et de grandeur
Vae Victis
Pauvres soldats, prisonniers, revenant de guerre, qu'ils n'ont pas même su gagner. Pauvres âmes en peine qui deviennent la honte vivante d'un pays moribond....Comme le seront des années plus tard les rescapés du Viet Nam, le monde aime les héros... Ceux d'une guerre propre !

Alors il faut le dire encore, de chaque côté du Rhin, de chaque côté des frontières des mères ont pleurés leur enfant, des fils et des filles leur pères, leur frères
Des hommes sont venus mourir en un lieu inconnu, ont sacrifiés leur vie pour que d'autres se fassent suffisamment d'argent leur permettant de préparer le prochain conflit
Les larmes, le chagrin et la peine se déclinent dans toutes les langues
Même les vainqueurs ont payé le tribu du Sang, inhumain sacrifice sur l'autel du dieu Profit, au nom de quelques uns
Nous ne sommes pas sortis de la Barbarie, des Ages farouches, Conan n'est peut-être pas si barbare, la sauvagerie ne se logeant pas là où on le dit
Il ne faut pas croire tout ce que l'on dit. ON est un menteur... ON est une rumeur.
ON fabrique la légende urbaine et alimente la peur
Vae Victis
Le sujet humain est vaincu, la Horde a triomphé  elle a su révéler cette inhumanité, cette pulsion de mort tenace qui ne dort jamais vraiment.
le Sujet Humain ne sort pas grandi de toutes ces expériences, il en sort amoindri à chaque fois, un peu moins humais aussi peut-être.
En prend-il vraiment conscience ? Je me permets d'en douter, car cent fois sur le métier il remet son ouvrage
Vae Victis
Même s'il n'y a pas de glaive à jeter dans la balance et nulle rançon à payer !
Te Deum
Même s'il n'y a rien à glorifier !
Requiem pour la mort !

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne.
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Ce blog relate des bribes, des vies en respectant l'anonymat, ce l'éthique et la déontologie de ma fonction
Les événements, initiales, lieux, histoires... sont modifiés.

Il s'agit d'illustrer des situations, un concept, une problématique, un questionnement donnant lieu à une réflexion.
Ainsi toute ressemblance, similitude serait donc purement fortuite.

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