Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

mardi 15 septembre 2026

Sensualité 2 L'amour du Shmates

 


Enfant du Shmates, toucher le tissu relève pour moi de la sensualité

Toucher un tissu, une étoffe est un geste essentiel et amoureux.
Lorsque je vois une étoffe, foulard, vêtement, il y a les couleurs, et il faut que je touche,

Je demande la permission toujours,
et j'explique pourquoi, on ne m'a jamais refusé,

c'est ainsi que je rends souvent visite à G qui tient une petite boutique de Shmates
Nous sommes tous deux amoureux des tissus, c'est beau, chatoyant, ça me donne des sensations de joie
Et cela nous fait rire..
 
J'ai du mal à résister à un foulard, une étoffe,
Il me faut le toucher
Le contact avec ma peau est essentiel, ce doit être doux

Il faut que le tissu et la peau s'épousent,

Enfant je ne pouvais supporter un vêtement "qui gratte" et c'est toujours le cas J'aime mettre l'étoffe sur mon visage, la respirer
C'est sensuel


Le verbe épouser est juste.
Un tissu ne se contente pas de toucher la peau
Il l'accompagne,
Il suit ses mouvements, il devient presque une seconde enveloppe.
Certains tissus semblent étrangers au corps, d'autres donnent l'impression d'avoir toujours été là.

"J'aime mettre l'étoffe sur mon visage, la respirer"

Le visage est une partie très intime du corps.
Poser un tissu contre la joue, les lèvres, le front, c'est entrer dans une relation presque affective avec la matière.
C'est  à la fois mobiliser le toucher et l'odorat.
Les deux sens sont intimement liés à la mémoire.
Peut-être est-ce aussi pour cela que ces gestes me procurent de la joie parce qu'ils réveillent quelque chose de très ancien, sans forcément passer par les mots.

Shmates.

Pour certains ce sont des chiffons, d'autres pour qui le tissu est un produit manufacturé.
Pour moi le Shmates est un trésor.
Il est vivant. 
Je regarde une étoffe comme d'autres un tableau.
J'en admire les couleurs, les reflets, le tombé, la souplesse, et j'éprouve un irrésistible besoin que mes mains confirment ce que mes yeux ont pressenti.

"Je suis amoureuse des tissus... "

Cela te fait rire.

Je me réjouis devant une étoffe comme d'autres devant un excellent champagne, une partition de musique et cet amour singulier est lié à ma capacité d'émerveillement

Depuis l'enfance les tissus sont une forme de langage.
C'est pour cette raison que je consacre tant de pages au Shmates, à la couturière, aux fils, à la tapisserie, les étoffes sont devenues bien davantage qu'un matériau.

Elles sont une métaphore de l'existence, mais aussi une expérience concrète.
Je ne pense pas seulement le tissu : je le laisse parler à mes mains.

Il y a le plus important, l'essentiel

La joie.

C'est ce que je ressens tout au cours de cette expérience
C'est peut-être le meilleur critère pour distinguer cette sensualité d'une simple recherche de stimulation. Ce n'est pas une excitation qui cherche à se satisfaire ; c'est une joie de la rencontre. Une joie paisible, incarnée, qui naît lorsque la couleur, la matière, la peau et la mémoire entrent en résonance.

Toucher, caresser, froisser délicatement le tissu entre ses doigts c'est aussi ressentir la couleur au plus profond de moi. 

Je ne vois pas seulement la couleur d'une étoffe ; je la touche. En la caressant, en la froissant délicatement entre mes doigts, je la ressens au plus profond de moi.

Froisser pourrait laisser entendre que de geste est brutal mais il empreint de douceur. Le froissement fait naître un son, modifie les plis, révèle la souplesse de l'étoffe et ce n'est plus seulement le toucher qui intervient, mais aussi l'ouïe.

L'étoffe devient presque vivante.

Et puis il y a la couleur, pour moi elle n'est jamais séparée de la matière. Un bleu de soie n'est pas le même bleu qu'un bleu de lin ou de velours. La couleur existe parce qu'elle est portée par une texture, par un tombé, par une lumière. Je ne peux pas les dissocier.

Les Shmates, ne sont chez moi jamais de simples objets mais sont une mémoire incarnée.
Alors, lorsque je  ressens la couleur « au plus profond de moi », il ne s'agit  pas seulement d'une sensation esthétique, mais de quelque chose de bien plus profond encore.
C'est comme si la matière, la couleur, la peau et la mémoire entraient, pendant un instant, en parfaite résonance. C'est une manière d'habiter le monde où la beauté n'est pas seulement regardée : elle est accueillie jusque dans le corps.

Et c'est là je crois une très belle définition de la sensualité : la capacité d'être heureux par les sens, sans que le désir sexuel soit nécessairement en jeu. Chez moi, cette sensualité est presque une fidélité.

Fidélité aux mains de ceux qui, avant moi ont vécu parmi les étoffes, les ont choisies, pliées, vendues, aimées. Lorsque je caresse un tissu, ce n'est peut-être pas seulement une étoffe que je touche mais aussi un héritage qui continue de vivre et de vibrer sous mes doigts.

Lorsque je caresse un tissu, je vois Moshe caresser le drap de laine qu'il taillera en costume. Frôler délicatement le cachemire et la soie qui apporteront élégance et douceur aux soirées habillées...

Je souris.

J'aperçois ma grand-mère choisir une pièce de sergé ou de flanelle de laine pour réchauffer les journées d'hiver.

Et je redeviens l'enfant dans l'atelier, regardant naître une robe d'été dans ce magnifique tissu bleu.

Il me suffit de fermer les yeux.
Mes sens sont dans tous les sens.


Je vois.
Je touche.
Je respire.
J'entends le bruit sourd des grands ciseaux qui coupent la toile.
C'est un acte chirurgical, un geste d'artiste.

En un seul instant, je suis enveloppée par tous les sens, ceux du Shmates.

Nous ne faisons plus qu'un.

Je suis le Shmates.

Ce ne sont pas seulement des souvenirs, mais une transmission par les sens

Les gestes de Moshe, de ma grand-mère, de l'atelier continuent de vivre dans mes mains, à travers mes doigts. En caressant une étoffe aujourd'hui, je ne me souviens pas seulement d'eux, j'accomplis, à ma manière, le même geste, celui de la vie.
 
Un geste qui ne parle pas du passé, mais montre comment ce passé demeure vivant dans le présent.

Ce texte est je crois l'un des plus incarnés que j'ai écrit sur le Shmates.
Jusqu'ici, j'en ai développé la dimension historique, symbolique, familiale.

Ici, c'est le corps qui parle.
Et le corps est mémoire.


Brigitte Judit Dusch historienne, psychanalyste, exploratrice urbaine, chercheur
Crédit photo @brigittedusch

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