Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

samedi 2 mars 2019

Les sauts de l'humeur


Elle dit :
"Le soleil et la lumière sont une insulte au chagrin, à la douleur et la souffrance
Mon cœur est à vif et les larmes me brûlent"

Il dit :
"Les larmes coulent et je ne sais pas pourquoi
Si on me demande si ça va, je ne sais même pas
Je ne ressens plus rien"

Elle dit :
"Je crois que je m'aime en ce moment, je ne sais pas jusque quand ça durera, mais je prends toujours ça, c'est cadeau"

Elle dit :
"Une grande tristesse m'enveloppe toute entière
Elle surgit de nulle part
Et j'ai le cafard"

Elle dit encore :
"Je suis tellement fatiguée que je ne peux plus me lever
Mes nuits sans sommeil me plongent dans la folie"

Il dit :
"La journée est finie et je ne sais pas comment j'ai tenu
Le soir je ne dors pas et la journée je n'ai qu'une seule envie
Celle de retrouver mon lit, mais une fois le soir, je ne dors pas
ça recommence et c'est infernal"

Elle dit :
"Insomnie en début de nuit, et sommeil cassé, un sommeil incertain qui ne me répare pas, comment pourrais-je aller bien ?"
Il dit : 
"Et je ne sais pas pourquoi, la machine repart, j'ai le monde tout pour moi, je peux tout faire, j'ai une énergie incroyable"

Elle dit :
"Je me suis levée avec l'envie de bouffer le monde, de chanter et d'aimer la terre entière, une belle journée malgré la pluie"

Elle dit :
"Tristesse infinie, larmes et non envie, je touche le fond, et j'ai envie de mourir, je n'aime pas cette vie, cette fois je n'arrive pas à remonter, je n'en n'ai plus l'envie, je n'en n'ai plus la force, il faut que je me fasse violence pour être debout, faire semblant d'être à moi même et aux autres alors que je suis nulle part"

Il dit :
"Mais comment peut-on être vivant et avoir aussi mal, un mal que rien ne soulage et qui m'envahit, je n'y arrive pas, c'est une spirale qui m'aspire et m'emporte contre mon gré dans les profondeurs de la nuit"
Il dit :
"demain je vais me réveiller et tout va changer "

La vie, la douleur, le chagrin, la colère, les larmes … Ces émotions qui débordent, envahissent notre esprit, ces idées qui arrivent sans cesse, jour et nuit "c'est comme une télé où toutes les chaines s'allument en même temps"
Ca casse, ça ne passe pas et parfois si. Alors il y a la vie et l'envie, il faut s'accrocher, saisir la branche ou la main pour se relever, il faut…. Comme si c'était aisé. La vie nous joue des tours, mais pas toujours des mauvais.
Emotions nous vous aimons, alors aimez nous. Apprenons à vivre ensemble pour être heureux, ou pas trop malheureux. Nous éprouvons tous dans notre vie des moments terribles et tragiques, des moments où tout fout le camp sans qu'on n'y puisse rien… Stress, déprime, épuisement, dépression sont les maux de ce siècle qui en demande toujours encore et toujours plus. Il n'y a plus de temps pour vivre et savoir vivre, encore moins pour s'aimer et aimer. Alors il va nous falloir faire des choix, apprendre à oser, et à renoncer, apprendre à s'aimer, s'aimer un peu, rien qu'un petit peu.

Brigitte Dusch, historienne, psychanalyste
Crédit photo @brigittedusch

dimanche 17 février 2019

Le survenir du souvenir



Soleil trompeur, souvenir moqueur, mémoire rumeur
On pense avoir été, avoir vécu, avoir aimé, avoir ! A voir.
On s'accroche à des souvenirs confectionnés, raccommodés, assemblés pour faire une belle histoire inscrite dans la mémoire, jusqu'au jour où tout s'écroule, tout fout le camp, l'histoire est cousue main certes, pour demain également, mais surtout elle est cousue de fils blancs.
Un pan de vie tout entier, tombe : nous voilà devant la nudité originelle, notre être seul, qu'on ne peut cacher, et qui se révèle brutalement, comme un éclair, comme une fulgurance évidente. Mais pourquoi ? Pourquoi je n'ai jamais vu ça comme ça ? Pourquoi toute cette dentelle, ces fioritures assemblées au fur et à mesure, construite si bien qu'il n'y avait aucune faille pour s'engouffre ? Pourquoi Tout cela n'est qu'un château de cartes, balayé par un coup de sirocco.
Le souffle du vent, Eole notre ami, nous révèle enfin notre propre mensonge.
Si la chute est douloureuse, on s'en relève et plutôt bien car la vérité est souvent bonne à savourer. Notre vérité enfin qui montre à voir, nous montre à voir, le sujet nu, sorti tout droit de nulle part, exfiltré d'un mauvais scénario qui nous a permis de tenir tant bien que mal jusqu'ici.
Il faut bien vivre, mais il faut vivre bien, ce n'est pas la même chose.
Et pour bien vivre et vivre bien il vaut mieux ne plus se mentir, affronter le Réel, se plonger dans une vérité qui reste en fin de compte la réalité
Plus de rêves, d'illusions et de tricotage élaborés savamment mais qui au fond ne tiennent pas debout, mais dont les bouts partent dans tous les sens.
C'est un surgissement, une révélation, un bondissement de l'âme et de l'esprit, c'est tout en même temps, un état de grâce qui nous emporte dans le tourbillon de l'Univers dont nous sommes qui est nous, dont nous sommes issus, en toute vérité absolue.
il n'y a rien d'autre le reste n'est que décor et decorum, un Hollywood de paillettes et de stuff, carton pâte, pale chewing-gum mâché et remâché pour s'imprégner d'une fausse identité usurpée, et surtout mal digérée.
Faisons fi de tout ça, tabula rasa, et commençons à vivre, débarrassons nous de ces oripeaux qui nous collent à la peau ou sont devenus trop grands. Ces souvenirs encombrants nous empêchent d'avancer, on s'y est accroché comme un naufragé pour gardé la tête hors de l'eau et ne pas mourir, Mais ne pas mourir, survivre, n'est pas vivre.
Nul ne peut vivre dans l'ombre d'un souvenir écran, écran de fumée d'une réalité qu'il a eu peur d'affronter, il est temps maintenant de se libérer, de jeter les chaines et de sauter l'obstacle et enfin de choisir. D'élire,  de s'élire et de se désigner, enfin de renoncer aux mensonges, aux illusions à un passé soleil trompé.
C'est à nous de construire demain, de le faire chanter, en laissant de côté les morceaux épars d'une vieille chanson composée de mensonges et de faux semblant, pour que demain soit chantant c'est à nous et à nous seul de le faire surgir, de révéler au grand jour, notre singularité, notre spécificité, celle qui fait que nous sommes ce "Je" dans sa simplicité, sa complexité, sa beauté et sa force.
Il faut vivre pas parce qu'il faut, mais parce qu'on veut.


Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne
Crédit photo @brigittedusch 

dimanche 10 février 2019

La nostalgie de l'oubli


Oublier, oubli, images qui se délitent dans la mémoire, qui ne reviennent plus à la vie, ou presque ; l'ombre d'un souvenir, l'ombre d'un avant, d'un avant de sa vie, qui n'est plus, car on a grandi, on est parti, on a quitté
Oublier les lieux de l'enfance, pas tout à fait, mais quand même !
Ne plus arriver à se situer, se rendre compte que ça fait "si longtemps" !
Que le temps a passé et que nous sommes à l'hiver de notre propre vie
Comme si notre mémoire n'avait plus de réserve, d'énergie, comme si ces souvenirs là, très précis étaient enfouis si loin qu'ils ne pouvaient ressurgir, comme s'ils avaient pris la fuite, à notre insu, sans nous prévenir
On ne s'attend pas à oublier, oublier les bonnes choses, les instants, les moments, l'enfance heureuse ou pas heureuse, pas tout à fait malheureuse, douloureuse ou pas vraiment douloureuse
On est heureux de se replonger, de revivre, de revoir, de se retrouver des années en arrière. Pourtant ! le cœur bat, le sourire parfois, les larmes de joie, de dépit, de regret, de tristesse.
Nostalgie ?
Mais de quoi c'est fait la nostalgie ? D'un regret, d'un manque, d'un vide, d'une attente, d'une illusion… Perdus à tout jamais ? Ou pas tout à fait ? Il n'en reste que des morceaux, des fragments épars, dans tous les coins de la mémoire, partis, en vrac, impossible de refaire l'image, de recoller les bribes, de remettre de l'ordre, un champ de ruines, en noir et blanc
Nostalgie !
Les larmes parfois coulent, les yeux brûlent, devant le souvenir oublié, la photo jaunie avec les copains de classe, la neige en décembre… On se retrouve plongé dans un monde oublié, fini, terminé, classé, jeté aux oubliettes, changé, bouleversé, on ne reconnait rien, ou si peu, on se demande qui c'est ? Quand c'est ? Et on ne sait plus très bien
Mémoire infidèle qui nous fait défaut, cruellement, on pensait savoir, on pensait être de là ; pour au bout du compte, se rendre compte, que non, une fois encore il ne s'agissait que d'un bref passage dans un monde qu'on a voulu faire sien pour être enfin, enfin de quelque part.
Rien ; il ne reste presque rien, que des sons, des traces, impossible archéologie d'un champ de ruines qu'on ne peut reconstituer, tout est tronqué, biaisé par des souvenirs, écrans de fumée, enfumage de l'attente et de l'espoir d'avoir un lien, d'être attaché à un lieu, un coin de terre où nous avons passé seulement quelques années. Courte vie, vie de l'enfance, bref moment qui ne pèse pas lourd lorsqu'on arrive au bout d'un chemin parcouru toujours trop vite, en s'oubliant la plupart du temps. Pour quoi ?
Il n'est rien de plus vivant que d'être d'ici, ou d'ailleurs, peu importe mais de quelque part. Pourtant pour certains ce n'est pas possible, ils sont partout, et de nulle part. Vagabonds éternels, nomades universels ils vont et viennent là où le vent les emporte, les amène, les emmène et parfois les ramène.
Pour nous toujours le vent se lève, il faut partir, encore et encore, les semelles au vent...
Infime espoir que le souvenir revienne à la mémoire, Inutile attente de s'y retrouver intacte. Nous sommes toujours l'étranger de l'autre, l'étranger des lieux si singuliers et impermanents qui ne gardent rien de nous mais qui laissent en nous imprimés ces tatouages invisibles cachés au fond de l'âme, qu'ils ne faut peut-être pas réveiller.

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne
Crédit photo, @brigittedusch

dimanche 3 février 2019

D'un moi à l'autre


De moi à moi, de moi à toi, de moi à l'autre
Mais quel autre ?
Y a t-il un autre, un autre présent à lui même et présent à moi ? 

Suis-je présent à moi ? Suffisamment pour être présent à l'autre ?
Il dit : " j'ai toujours fait passer l'autre avant moi"
Elle dit : "Je ne dis jamais non à l'autre"
Il et elle disent "Il faut en laisser pour les autres, il faut s'oublier pour les autres, moi, ce n'est pas important, mais l'autre si, c'est important, moi, tant pis, ce n'est pas grave, je laisse ma place, ma part à l'autre, je n'ai pas besoin"
L'autre
Et moi et moi et moi ?
Pourquoi cette abnégation, ce déni de moi, de mon "Je" pour l'autre ?
Qu'attend ce "je" en échange ?
Y a t-il donc un échange ? Une attente ? Et laquelle ?
Le regard de l'autre, la parole de l'autre, les mots de l'autre
Etre aimé de l'autre !
Sûrement un peu de tout ça, au point de s'oublier, de s'absenter de soi, pour l'autre au détriment de son "je"
De son "Etre".
Se fondre dans l'autre, se laisser aller à cette confusion pour exister, en s'extrayant de soi.

L'oubli de soi, l'abandon de soi, s'absenter de soi, un peu, beaucoup, beaucoup trop parfois au point de ne plus savoir qui on est. Au point de ne plus savoir être, être à soi, au monde et à l'existence
Mettre son "je" au ban de soi, dans une parenthèse qui se referme sans un bruit, lentement, insidieusement, sans un mot pour enfermer dans un piège terrible celui qui devenu aveugle a jeté les clés aux oubliettes.
Abnégation, sacrifice. Pourquoi ? Qui décide de ça, comment et pour quelles raisons ? La peur, toujours la peur, notre amie qui devient notre pire ennemie, la peur de soi, la peur d'être, d'être délaissé, abandonné, pas aimé… Par l'autre qu'on imagine vouloir, demander, exiger de soi.
Mais ?
Mais quoi ? Etre sûr, certain de ça ? L'autre exige t-il ? Et si tel est le cas ; mais quand bien même ! Ne pouvons-nous pas décider une fois pour toute que ce mince espace tenu de libre arbitre dont nous disposons peut servir à ça ?
L'autre bien sûr, mais pas aux dépends de soi, car l'autre aimant, bienveillant ne demande rien de tout ça, une telle demande serait une exigence inconvenante, inconvenable, impertinente, inimaginable. Ce ne serait pas une demande d'amour mais une instrumentalisation honteuse.
Ce sacrifice, ce faux amour de l'autre, cette fausse idée qu'il faut faire passer l'autre devant soi, aller au devant de ces désirs, ne rien lui refuser, s'oublier à tel point interpelle tellement !
Etre. Etre à soi ; n'est-ce pas le but de notre vie, sans oublier l'autre en lui laissant seulement une juste place, trouver la mesure, l'équilibre, la juste distance, celle nécessaire pour être avec l'autre, simplement.

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne

Crédit photo @brigittedusch

mercredi 30 janvier 2019

Je n'aime plus l'hiver

Je n'aime plus l'hiver
La neige et le froid
A la fin de ma vie
Je n'aime plus l'hiver

Pourtant, il n'est pas une finitude
Mais un recommencement
Un pas vers demain
Vers les beaux jours à venir
L'hiver est une promesse, une attente, un repli
Une méditation sur soi

Et l'intérieur de soi
………………………..
Je n'aime plus l'hiver
Le vent, la pluie, le gel
Ce temps court qui invite au sommeil
Ce long endormissement avant un timide réveil
Je crois que je n'aime plus vraiment l'hiver
Même s'il reste au fond de mon cœur un frêle attachement
Un lien profond peut-être mais qui s'effiloche au fil du temps, l'hiver n'est plus le même au crépuscule de la vie, il siffle la fin du jeu, de la récréation. Le temps semble alors compté, il faut se résoudre à se dire qu'il y aura moins d'étés et de printemps.


………………………….
Attendre fébrilement qu'il s'éloigne,
Scruter le ciel et le jour qui reste un peu plus longtemps
Chaque seconde gagnée l'est sur le temps
Guetter les premières bourgeons, le premières primevères, dans le jardin, dans les buissons, humer l'odeur de la saison nouvelle
Se dire que cette fois encore, pour une fois peut-être le printemps sera au rendez-vous, qu'avec un peu de chance l'été ne nous fera pas faux bond.

Alors pourquoi ne plus aimer l'hiver ?


Brigitte Dusch "des bribes et des mots, mots en vrac" in les Nouvelles d'Arsel
Crédit photo @brigittedusch

samedi 26 janvier 2019

Parler, pour ne rien dire



"Il faut que je vous dise ":
Elle dit :

"En fait je n'ai rien à dire, pas de mot, ça ne vient pas
………….. 
Silence
………………
Il faut que je vous dise
que je n'ai rien à dire mais que je parle tout le temps
je parle pour ne rien dire.
Pour meubler le silence
ce vide terrifiant qui m'entoure !
Pour entendre ma voix peut-être, 
Etre là absente à moi même
et aux autres qui ne m'écoutent pas
qui ne m'entendent pas.
Je parle sans rien dire, pour meubler le silence, je parle au milieu du bruit et des mots des autres pour essayer de dire que je suis là, pour leur dire : je suis là,
malgré tout
C'est ça ma vie
Malgré tout
Je parle tellement, me dit-on, qu'on ne m'écoute plus, un peu comme ces gens qui ont mal tout le temps et partout, à force d'entendre leur plainte on n'y prête plus attention.
…………………..
J'aime bien "prêter attention" on prête, pour un temps seulement, on ne donne pas, on peut la reprendre à chaque instant.
Prêter, donner ?
Moi on ne me prête rien et on ne me donne pas de place
j'ai bien pensé la prendre cette place au milieu de ce brouhaha mêlant ma pauvre voix à ce tintamarre qui ne m'intéresse pas, essayer d'en placer une, capter le regard et l'oreille, mais je n'intéresse personne, on ne retient pas mes mots puisqu'on ne les entend pas, ils se perdent dans l'espace, dans ce vide sidéral qui m'effraie
Je n'ai rien à dire, mais vous savez que c'est faux, j'ai tant et tant à dire que je n'en trouve pas les mots, pas de mots pour dire tout ça, alors je dis des mots faux des faux mots semblant, des faux semblants, des fous semblant terrifiant de folie et défaut de sens".
Voilà ma vie
…………………
Ce que je voudrai dire, vraiment je le garde pour moi, quelque fois, je lâche un peu pour vous….
………………..
J'ai beaucoup parlé cette fois.
Pour ne rien dire ?

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne.
crédit photo @brigittedusch

mercredi 9 janvier 2019

Lettre du Front "Ma Dite" 26 décembre 1915


Ma Dite, ma Mie, mon Aimée,

Noël  loin de toi, sans toi, c'est insensé. Pourtant ! Et voilà l'année finie  loin de toi, sans toi encore, tu me manques ma Mie, ma Dite, mon Aimée. Je n'ose penser, penser trop, ça fait mal de penser. Je voudrai tant te rassurer pour me rassurer aussi, nous rassurer tous les deux. Tous les deux. Je pense à toi, à nous peut-être encore un jour, ce Jour. Mais quand ? Et puis ? Comment serons-nous quand tout cela sera fini, si cela finit un jour, si nous sommes encore en vie ? Fini, finir, la guerre, la souffrance, loin de chez nous, de nos maisons, rentrer, vite, en finir vite, rester en vie, être en vie, demain, si nous sommes encore en vie.
Si nous sommes toujours en vie, je ne veux pas mourir ma Dite, je ne peux pas mourir, je veux vivre, je veux vivre pour toi, encore,car nous n'avons pas vraiment vécu tous les deux, nous n'avons pas eu le temps, à peine mariés et me voilà parti. Mes mains tremblent de froid, de peur et d'émotion, il pleut et neige sans répit. Nous avons encore tant, tout à vivre. Nous n'avons pas eu le temps, on nous a pris le temps, la guerre a brisé le temps, notre temps.

Le bruit, toujours le bruit et la poussière et le froid, le ciel noir, le noir et la mot, toujours décembre en été, décembre en hiver, un éternel hiver qui n'en finit pas. Je pense à ce mois de juin, de mois de juillet, je pense à nous, c'était hier, c'était il y a une éternité, mais ce sera demain, bientôt demain. Il y aura demain. Dis ma Dite quand nous reverrons nous ? Permission, permettre, attendre de pouvoir traverser la rivière,  pour voir le village envahi, revoir tout détruit. Les voir, là à notre place, à la table de notre café, chez nous. Prendre notre chez nous. Comment est la maison, celle de la Mère et du Père, comment est le jardin ? Et toi, que fais tu ? Je sais que tu vas à la chapelle de la Vierge, je sais que tu pries, moi, je ne sais pas, prie pour moi, pour nous, pauvres malheureux, camarades de misère et de douleur, camarades. Les copains, les cigarettes, le mal du pays, la peur, la peur de les voir mourir, la peur d'aimer. Il ne faut pas penser, que je pense. C'est qu'on ne peux pas trop  s'attarder à penser, il n'est pas bon de penser, on peut mourir de penser.
Attendre, attendre et entendre les autres, parler, ils sont si prés, à quelques mètres, on s'attend, on se jauge, qui va donner l'alerte, le premier bruit, le premier cri, le premier tir, et tout recommence, l'enfer se met en marche, et ça recommence, ça ne finit jamais. Les autres, mais quels autres ?  ils sont comme nous dans la tranchée, pauvres bougres, je n'arrive pas à les haïr tout à fait, tant mieux je suis encore humain, pourtant il faut se battre, tuer pour ne pas être tué. Je n'ai jamais voulu tout ça moi, ni les autres, je crois. Je comprends un peu, des mots, peut-être, je les entends rire, boire et tousser, on se dit qu'ils sont comme nous, les ennemis, mais comme nous, mais faut-il penser ? … Il ne faut pas penser comme ça. Mais penser comment, ce sont des hommes comme moi, même s'ils sont nos ennemis ! L'autre jour nous avons bu de la bière, restée dans la tranchée que les camarades ont pris, nous avons trinqué, nous avons ri. Rire dans l'enfer, dans la boue et le sang, on devient fou. Avancer dans la gadoue, la neige fondue, sale,  voir les barbelés partout, un champ de ruines, des ruines toujours, reculer, puis avancer, puis reculer, être couchés, encore debout, ne pas crever, se cacher derrière le cadavre d'un malheureux déchiqueté par les éclats d'obus, être couvert de sang, et sentir qu'on est encore vivant, que ce sang n'est pas le mien, mais celui de je ne sais pas qui, plus malchanceux que moi ! La mort est partout, ça pue le sang, le cadavre. l'enfer est sûrement plus doux, au milieu de ce chaos il m'arrive d'entendre la musique, j'aimerai te serrer dans mes bras, et t'emmener danser, la place n'est pas loin de chez nous, nous pourrions y aller. Dis moi comment est ma rivière, elle a encore du déborder, y a t-il de l'eau dans la pâture du voisin ? Ca gronde et ça tonne dans tous les coins, pas de trêve, nous sommes tous des hommes devenus pire que les animaux. J'ai froid.
Quand reverrais-je le clocher de l'église, quand irons nous au bord de la rivière, dis moi ma Dite quand reviendra le printemps ? Y aura t-il encore du soleil ?
J'ai sur mon cœur, serré tes petits billets, tes lettres que j'attends, tes lettres que j'embrasse, et l'alliance à mon doigt qui me rappelle que nous sommes unis, je pense à l'église de Boult où nous nous sommes mariés, je pense à tous ceux qui comme nous étaient heureux . Dis moi si tu le sais, pourquoi ceux d'en haut, ces gens qu'on ne connait pas veulent faire de nous des malheureux ?

Je divague, ma Mie, je voudrai dormir, prés de toi, être prés de toi, pourquoi je ne peux pas ? Je n'ai de réponse à rien, je n'ai pas choisi cette vie, c'est avec toi, que je veux la passer, pas au fond d'un trou, dans la poussière et la boue. Je t'aime ma Mie, je te serre dans mes bras, quand irons-nous danser ? Quand reverrons-nous l'été ?
Je te serre si fort. 

Ton Bien Aimé.

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne "Gustave,  Lettres, fragments, éclats de Maux"
Crédit photo @brigittedusch
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Les événements, initiales, lieux, histoires... sont modifiés.

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Ainsi toute ressemblance, similitude serait donc purement fortuite.

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