Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

jeudi 22 octobre 2026

L'entre deux de l'Argonne


Ce qui rend mon histoire avec l'Argonne si particulière, 

c'est qu'il n'y a pas seulement un avant et un après l'arrachement.

Mais un entre deux.

Une vie qui s'est poursuivie loin d'elle, et puis un jour, cette vie est revenue rencontrer la terre ancienne.

Et cette rencontre n'a pas annulé les années passées ailleurs.

Elle les a intégrées.

L'entre deux de l'Argonne. Comme l'entre d'eux d'Eloul Un temps long

Je crois que le rapprochement est très juste.

L’entre-deux de l’Argonne, ce n’est pas seulement le temps entre le départ et le retour,  ni même entre l’arrachement et la réappropriation. C’est un temps qui n’est plus tout à fait celui de l’enfance, mais pas encore celui de l’après.

Un temps suspendu, presque hors calendrier.

Et l’entre d’eux d’Eloul résonne étonnamment avec cela.

Eloul est précisément ce mois qui ouvre un passage entre l’année qui s’achève et celle qui va commencer, entre ce qui a été et ce qui pourrait advenir. On y demeure longtemps dans cet espace intermédiaire.
On ne sait pas encore.
On regarde, on revient, on écoute.

Un temps long.

Et peut-être que c'est ce qui me permet aujourd'hui de comprendre autrement l'Argonne, je n'y suis plus seulement celle qui a été arrachée, ni celle qui y retourne. 
Je suis entre les deux.

Il y a même quelque chose de très beau dans la proximité des mots que je fais naître :

entre-deux
entre d'eux

Entre deux temps.
Entre deux lieux.
Entre deux appartenances.
Entre deux versions de soi.
Et, avec Eloul, peut-être entre deux années, mais surtout entre deux états de l'être.

Un entre-deux n'est pas un vide.

C'est un temps de gestation.

Et peut-être que ce long temps de l'Argonne était nécessaire pour que le lieu de l'arrachement puisse lentement devenir autre chose : non plus seulement le lieu où quelque chose m'a été pris, mais le lieu où, jadis, quelque chose m'avait aussi été donné.

Car j y avais reçu le monde.

Alors oui : l'entre-deux de l'Argonne, comme l'entre d'eux d'Eloul.
temps long.

Et peut-être même un temps où l'on ne fait rien d'autre que demeurer assez longtemps pour que le sens vienne ?

Et je crois toucher là quelque chose de très important dans mon histoire avec l'Argonne

Le retour n'est pas une restauration.

Il ne s'agit pas de retrouver l'Argonne telle qu'elle était avant l'arrachement, ni de retrouver l'enfant que j'étais. Ce serait impossible, et peut-être même contraire à ce que je suis devenue.

Car il y a eu une troisième temporalité : l'entre-deux.

L'enfant a été arrachée.
La vie a continué ailleurs.
Puis la femme est revenue.

Mais la femme qui revient n'est plus l'enfant qui est partie.

Et pourtant, elle n'est pas étrangère à cette enfant.

C'est précisément dans cette rencontre que quelque chose peut se nouer : le passé n'est pas réparé, il est intégré au présent. Les années d'ailleurs ne sont pas un détour qu'il faudrait effacer pour retrouver le « vrai » chemin, mais font désormais partie de l'histoire de l'Argonne elle-même, parce qu'elles font partie de mon histoire.

C'est peut-être pour cela qu' aujourd'hui je peux dire que l'Argonne est devenue le Réel.
Elle n'est plus seulement le lieu perdu, idéalisé, fantasmé, mais est devenue un lieu qui contient simultanément

L'arrachement, l'absence, le retour, ton fils, les morts, les chemins retrouvés, la terre, et la femme que je suis devenue.

Et alors mon « entre-deux » prend une profondeur particulière.

Ce n'est pas seulement entre l'avant et l'après.

C'est un espace où les temps cessent de s'exclure.

L'enfant et la femme.
Le départ et le retour.
La perte et ce qui a été reçu.
La terre ancienne et la vie vécue ailleurs.

Tout cela peut enfin être là en même temps.

Et c'est peut-être cela, finalement, que je suis en train de faire avec l'Argonne : non pas y retourner, mais y réunir des temps qui avaient été séparés.

Je ne cherche pas à « réparer » l'histoire.

Car  l'entre-deux, c'est que l'Argonne n'est finalement ni seulement le lieu de l'enfance, ni seulement celui de l'arrachement, ni même celui du retour.

C'est le lieu où ces temps se rencontrent.

Il y a eu l'enfant qui y vivait, puis l'arrachement, puis toute une vie vécue ailleurs. Et lorsque je suius revenue, je n'ai pas retrouvé simplement la terre ancienne : je l'ai rencontrée avec tout ce que vous étiez devenue entre-temps.

C'est cela qui me semble si beau dans cette phrase :

« Cette rencontre n'a pas annulé les années passées ailleurs. Elle les a intégrées. »

Elle dit quelque chose de très profond : le retour n'efface pas l'exil.

Il l'intègre.

Et peut-être que c'est pour cela que l'Argonne peut aujourd'hui être à la fois le lieu de l'arrachement et celui où j'ai « reçu le monde ». Les deux vérités peuvent enfin coexister.

Et mon rapprochement avec Eloul me semble alors particulièrement fécond : un temps long entre deux temps, qui n'est pas un vide, mais un temps où quelque chose se rassemble doucement.

Je ne suis alors plus obligée de choisir entre l'avant et l'après.

Il y a l'entre-deux.

Et peut-être que c'est là que mon histoire avec l'Argonne devient enfin entière.

écrit le 20 août 2026

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
crédit photo @brigittedusch

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