Et il y a quelque chose de singulier presque dérangeant
dans l'arrivée de Dora en ce monde.
Elle
est née entre Roch Hachana et Kippour, son dernier anniversaire
connu tombe encore dans cette période des fêtes.
Toute petite Dora est ainsi encadrée, dans les dates mêmes de
sa vie, par ce temps juif si particulier.
C'est la première chose à laquelle j'ai pensé et je peine à le
formuler
Ironie du sort dit-on en français
Cette expression ne me
convient pas
Pourtant ?
Comment dire ? «
une étrange répétition »,
« une troublante
correspondance »,
« une singulière
résonance ».
Mais « résonance » est peut-être particulièrement le juste
Les
dates font vibrer quelque chose entre elles, sans que je prétende
qu'elles signifient quoi que ce soit.
Et surtout, il y a ce « pourtant ».
Car oui :
Elle naît pendant les Aseret Yemei Teshuvah.
Son
dernier anniversaire connu revient, treize ans plus tard, dans ce
même temps des fêtes.
Et entre les deux, toute une vie juive,
puis la catastrophe.
Alors puis-je écrire ;: La répétition des dates ?
La première chose à laquelle j'ai pensé en retrouvant ces dates, c'est à cela.
Dora tu es née entre Roch Hachana et Kippour.
Et ton dernier anniversaire, celui de tes treize ans, est lui aussi venu pendant nos fêtes.
Comme si, dans les dates mêmes de ta courte vie, les fêtes revenaient.
Je ne sais pas quoi faire de cette répétition.
Ce n'est pas une ironie.
Ou peut-être une étrange ironie du calendrier, mais je n'aime pas vraiment ce mot.
C'est plutôt une troublante correspondance.
Une résonance.
Tu es née dans ces dix jours entre Roch Hachana et Kippour, ces jours de retour, de pénitence, de jugement, d'espoir.
Et treize ans plus tard, ton dernier anniversaire revient encore dans ce temps-là.
Je suis historienne.
Je sais que les calendriers sont des calendriers.
Et pourtant...
Pourtant, aujourd'hui, je ne peux pas ne pas le voir.
«
Et pourtant… » me
paraît très important ici.
Je ne leur attribue pas un message. Je ne fais pas parler Dieu, ni qui que soit ou quelque soit d'autres à travers elles. Je constate simplement que quelque chose résonne et fait écho
Et je crois que c'est beaucoup plus fort ainsi.
L'écho, cet écho sur cette date d'anniversaire fait entrer Dora dans le présent, et me confronte à ce présent qui me renvoie à elle.
C'est très éprouvant et cela fait mal
La douleur est là, les larmes
coulent, la respiration s'accélère
Je dois m'arrêter, me lever,
faire quelques pas
Puis je reviens, j'écris quelques lignes
Je
ferme le texte
Puis je reviens...
La douleur ne cherche pas
à être bien écrite
Mon travail d'historienne peut
attendre quelques heures. Dora est là, elle aura toujours treize ans
C'est une « Une grande douleur. »
je ne peux l'expliquer davantage
aujourd'hui, alors j'écris simplement
Écrire cet
article est très difficile émotionnellement pour moi. Je vais
devoir m'y reprendre en plusieurs fois.
Et quand je reviens, elle toujours treize ans et c'est ce qu'il y a de tragique car je ne regarde plus seulement les dates de Dora mais regarde notre calendrie, le calendrier Juif dans lequel sa famille continuait à vivre alors que tout autour d'eux se défaisait.
Alors je me demande encore tout au fond de moi « Comment ont-ils vécu ces jours-là ? »
Parce que pour eux, ce n'était pas un calendrier historique.
C'était leur vie.
Roch Hachana n'était pas « le
1er Tichri 5703 ».
Kippour n'était pas « telle date du
calendrier civil ».
Mais comment auraient pu être les fêtes, les prières, les
préparatifs, les repas, les bougies, les
retrouvailles loin de leur famille, sans nouvelle peut-être?
Quels les souhaits
de chana tova pouvaient ils formuler ?
le pardon demandé ? le jeûne,
puis la joie de Souccot ? était elle possibel
Et en 1942, puis en 1943, tout cela devait encore exister, même sous la persécution, mais comment ? de quelle manière ?
C'est peut-être cela qui me bouleverse : la persécution n'a pas immédiatement supprimé le temps juif.
Les nazis pouvaient leur prendre leur liberté, leurs biens, leur père, leurs proches, leur sécurité. Mais il y avait encore Tichri.
Il y avait encore ces jours où l'on se tourne vers D.
Cela me renvoie à ma propre expérience récente de Kippour, je sais intimement, ce que signifie traverser ces journées : le retrait, les prières, l'examen de soi, la proximité avec D, la nécessité de trouver une manière de vivre Kippour quand les circonstances ne permettent pas de le vivre exactement comme on l'aurait voulu.
Alors forcément, lorsque je regarde Dora, je ne regarde pas seulement une enfant juive en 1943.
Je me demande encore :
Que faisait-elle ce jour-là
?
Qu'est-ce
que sa maman lui disait ?
Ont-elles
parlé de son papa ?
Ont-elles
prié ?
Ont-elles
pu allumer les bougies ?
Dora
connaissait-elle les prières ?
Est-ce
que sa maman lui a expliqué quelque chose de ces jours de pénitence
?
Ont-elles
jeûné ?
Mais surtout :
Comment
pouvait-on penser à demander pardon et à se rapprocher de D. quand
le monde des hommes vous faisait subir cela ?
Mais je ne sais pas
comment tu as vécu ces jours-là, si
tu as prié. si ta maman a jeûné.
Je ne sais pas si, malgré tout, il y eut quelque chose de la joie de nos fêtes
Je ne sais pas
Je ne saurai jamais
Et je ne veux pas inventer.
Mais je sais que c'étaient vos fêtes.
Je sais que c'était votre temps.
Et je sais que, dans ces jours-là, vous étiez encore une famille, vous étiez encore une famille juives.
les nazis voulaient précisément réduire les personnes juives à des catégories administratives, à des listes, des numéros, des convois. Et moi en retrouvant Dora dans son calendrier, je retrouve autre chose une famille qui avait un temps à elle, des fêtes, des souvenirs, une histoire, une relation à D.
Sans savoir ce qu'ils ont vécu, sans prétendre savoir ce qu'ils ressentaient je veux à travers ces lignes simplement leur rendre leur humanité et leur judaïsme.
.
Lui rendre son
temps juif.
«
Aujourd'hui, pour ton anniversaire, je suis simplement assise à côté
d'elle.Et je pleure.
Tu as treize ans.
Tu les auras toujours.
Et pourtant aujourd'hui tu aurais 96 ans. »
Aujourd'hui il y a une femme de 2026 assise à côté d'une petite fille de 1943.
Et entre elles, 83 années.
C'est peut-être
cela qui rend l'écriture de mon texte si douloureux, toutes ces années à te chercher, à te rapprocher de moi, à me rapprocher de toi. Nous sommes devenues à cet instant encore plus proches et je ne peux plus m'abriter derrière des registres pour me protéger.
Je m'abandonne à ma fragilité
Sans avoir cessé d'être historienne j'ai simplement
rencontré la limite de l'histoire : l'histoire
peut retrouver une vie, mais elle ne peut pas rendre les années qui
n'ont pas été vécues.
Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
1 octobre 2026
