Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

samedi 7 novembre 2026

Le topos de la solitude ?


10 Hechvan 5787 (21 octobre 2026)

Peut-on parler du Topos de la solitude ?

En parler peut en effet situer mon questionnement dans une longue histoire de la pensée, sans pour autant réduire ma réflexion à une étude historique ou philosophique. 
Ainsi je vais tenter de préciser ce que j'entends par topos dans ce cas précis.


Le mot grec topos signifie tout d'abord le lieu, en rhétorique et en littérature un lieu commun, c'est à dire un motif récurrent, une figure de pensée, une situation que l'on retrouve dans des oeuvres différentes, à des époques différentes, et qui est à chaque fois, reprise, déplacée ou transformée.

Ainsi parler du topos de la solitude, n'est donc pas seulement constater que les écrivains, les philosophes, les traditions religieuses en parlent mais rechercher ce qui se répète dans la manière de penser la pensée et ce qui change d'une oeuvre à l'autre.

Il en ressort ainsi plusieurs figures :

La solitude comme manque, 
l'être humain ne peut s'accomplir sans autrui

La condition comme condition,
même entouré, chacun demeure irréductiblement singuilier

La sotitude comme épreuve,
 l'isolement, l'abandon, la séparation, le deuil

La solitude comme retrait, 
se soustraire au monde pour penser, méditer ou rencontrer le divin.
La solitude comme liberté,
préserver un espace intérieur que personne ne peut entièrement occuper à notre place.

Ces figures ne sont ni étanches ni nécessairement contradictoires.
C'est justement ce qui rend ce topos si fécond : la solitude peut être recherchée et redoutée, nécessaire et douloureuse, ouverture à l'autre et expérience de la séparation.

J'ai choisi cependant d'interroger quelques grandes figures du topos et commencer par la Torah

"Il n'est pas bon que l'homme soit seul" Génèse 2, 18

La solitude comme manque.
Cette affirmation précède la création d'Hava et pose la question de la relation comme dimension constitutive de l'existence humaine. Mais le récit ne dit pas simplement que l'homme a besoin de compagnie ; il introduit une altérité, un vis à vis, qui n'est pas un double de lui même

La solitude révélèe par la perte.
Gilgamesh, dans l'Epopée sa rencontre avec Enkidu le transforme en héros.
Puis la mort de son ami le confronte à la solitude, la finitude et l'impossibilité de retenur celui qui nous est devenu essentiel. Alors la solitude n'est plus seulement l'absence d'un autre, mais aussi la découverte de ce que sa présence signifiait. 

La solitude intérieure d'Augustin.
Dans les Confessions l'intériorité devient un lieu de recherche de la vérité et de la rencontre avec D. 
Le retour à soi n'est pas nécessairement une fermeture au monde, mais peut être un chemin vers une relation qui dépasse le sujet lui même.

La solitude que l'on fuit décrite par Pascal permet d'interroger notre difficulté à demeurer seuls avec nous mêmes. L'agitation, les préoccupations et la présence des autres peuvent nous détourner de certaines questions existentielles.

Et puis Hannah Arendt qui dans la "Vie de l'esprit " décrit notamment dans sa réflexion sur la pensée, la solitude et la pluralité. Elle distingue plusieurs expériences souvent confondues : la solitude, l'isolement et la désolation. La solitude peut rendre possible le dialogue intérieur avec soi même, tandis que la désolation exprime une rupture plus profonde du lien au monde. 

Ce parcours n'est pas exhaustif, mais montre surtout que le topos se transforme selon la question posée.

"Avons nous besoin de l'autre pour exister, nous connaitre, penser, aimer ou pour supporter notre finitude ?"

Mais mon questionnement déplace le topos.
Et depuis le début de mon texte je ne l'en tiens à aucune de ces figures. Je pars de la nécessité de la relation et j'affirme ensuite que la solitude intime est constitutive du sujet humain et introduis la présence de D avant d'interroger le libre arbitre.

Ainsi je passe de la solitude comme expérience à la solitude comme problème ontologique.

Qu'est de que signifie être un sujet singulier, capabale de relation, mais qui ne peut jamais être entièrment confondu avec un autre ?

Et la question sur D. que nous apporte t-elle ?

Puisque D. est partout, alors la solitude ne peut qu'être un sentiment, une expérience subjective et non une absence réelle de toute présence. Ou bien la présence divine et la solitude humaine appartiennent-elles à deux ordres différents pouvant coexister sans s'annuler ?

Je pense que la foi peut donner un sens à la solitude sans nécessairement la supprimer. Croire que D. est présent ne signifie pas que l'on cesse d'éprouver l'absence, le silence ou le besoin d'une réponse. 

Et c'est précisément là que mon interrogation sur le libre arbitre devient intéressante : la relation est -elle seulement une présence, ou suppose t-elle aussi une possibilité de réponse, donc de refus, de retrait et de choix ?

Un paradoxe qui porte mon texte ; une tension qui ne demande pas nécessairement à être résolue.

En effet, nous ne sommes pas faits pour être seuls, et pourtant personne ne peut vivre, penser ou choisir à notre place.
Nous avons besoin de l'autre, mais l'autre ne peut être nous. 
Nous pouvons aimer profondément sans abolir la distance qui nous sépare.
Nous pouvons croire en une présence divine sans cesser d'être des sujets singuliers, confrontés à leurs questions et à leur liberté.
Et nous pouvons être seuls au milieu de la foule, comme nous pouvons parfois éprouver une forme de présence dans le retrait du monde. 

Le tops de la solitude devient alors le lieu où se rencontrent plusieurs interrogations : l'altérité, la conscience, la liberté, la finitude, la foi.

Il convient cependant de conserver toutefois une distinction importante : le topos est le motif culturel et littéraire que je retrouve dans mes textes : la solitude que j'interroge est aussi une expérience vécue, irréductible à ce motif. Les oeuvres peuvent m'offrir des fils, des résonances et des contrepoints, mais elles ne disent pas nécessairement à ma place ce que signifie être seul.

Ma pensée avance comme toujours, par associations, rencontres entre des lectures et des questions qui surgissent.
Ma pensée est en éternel mouvement. 

Lorsque j'écris "l'homme a été crée, mais pas pour être seul" qu'est ce que cela signifie vraiment ? 

Doit-on envisager la solitude comme un état dont il doit sortir grâce à la relation ou comme une dimension constitutive de son existence que la relation ne supprime jamais ou rend habitable ?
La nuance est considérable. 
Dans la première hypothèse, la solitude est un manque à combler, dans la seconde elle est une condition avec laquelle nous avons à vivre.
Ou ce texte cherche t-il justement à penser les deux à la fois ?

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch




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