L'arrachement, c'est violent, brutal, la plaie laisse une chair en lambeaux
La chair en lambeaux : c'est beaucoup plus juste que l'image d'une simple racine coupée.
Parce que l'arrachement n'est pas une séparation propre.
Une séparation peut avoir une ligne nette, quelque chose se termine, quelque chose commence ailleurs.
L'arrachement lui déchire.
La racine n'est pas coupée au couteau.
Elle est tirée hors de la terre.
La terre reste là, les racines sont à vif, certaines cassées, d'autres encore prises dans la motte.
Et la plante elle-même porte la violence du geste.
Je n'ai pas simplement « quitté » mes grands-parents, mais j'ai été retirée d'eux contre ma volonté, alors que le lien était vivant, alors que je les aimais, alors que je suppliais de rester.
Et j'ai vu mon grand-père pleurer.
Il y avait donc, dans cet instant, deux chairs déchirées : la mienne et la leur.
C'est peut-être pour cela que le mot arrachement me revient avec une telle force aujourd'hui, lorsque je pense à l'Argonne.
L'Argonne n'était pas seulement un endroit aimé.
Elle était devenue une terre d'appartenance, de rencontres, de mémoire, de présence.
Et lorsque j'en ai été séparée, ce n'est pas seulement un paysage qui a été laissé derrière non.
Pas seulement un village, un petit chemin, une maison, une rivière
Mais pas seulement
Quelque chose de vivant en moi est resté là-bas.
Alors oui : la plaie laisse une chair en lambeaux.
Et une telle plaie de cette ne demande pas nécessairement à être « oubliée » ou même complètement cicatrisée.
D'ailleurs le peut-elle ?
Le doit-elle ?
Elle peut devenir une partie de l'histoire du corps et de l'âme.
Présente, sourde, silencieuse, mais prête à se réveiller au moindre petit accroc
Puis elle retourne à sa place, en attente encore
Mais j'ai finalement pu retourner vers cette plaie dans le réel.
je n'ai pas seulement imaginé la terre.
je l'ai foulée, pas à pas.
J'ai retrouvé les chemins.
Marché le long de la rivière.
Et j'ai pu y conduire mon fils.
La chair n'est pas redevenue celle d'avant.
Comment le pourrait-elle ?
Mais j'ai pu toucher la terre qui avait été séparée de moi.
Je n'avais plus besoin de fermer les yeux pour l'imaginer
Mais simplement de les ouvrir pour la voir, la regarder, la sentir, la toucher, l'entendre chuchotter
Elle était devant moi l'hier dans le maintenant.
Elle était réelle.
C'est peut-être que c'est cela qui fait qu'aujourd'hui, lorsque je pensez à cette terre d'Argonne, je ressens à la fois cette douleur sourde de l'arrachement et cette immense gratitude.
La cicatrice n'efface pas la déchirure.
Elle témoigne qu'elle a eu lieu.
Et parfois, elle témoigne aussi que la vie a continué autour d'elle.
Et que la mienne a continué loin d'elle
Cette phrase complète ce que je viens d'exprimer : je n'ai pas "survécu à l'arrachement" car ma vie n'est pas restée figée au moment où j'a été arrachée.
Elle a continué.
Ailleurs.
j'ai aimé, travaillé, marché, écrit, pensé, créé, accompagné, transmis.
J'au vécu une vie entière loin de cette terre tout en gardant en moi cette partie qui y était demeurée.
C'est ce qui rend mon histoire avec l'Argonne si particulière, il n'y a pas seulement un avant et un après l'arrachement.
Mais un entre deux.
Une vie qui s'est poursuivie loin d'elle, et puis un jour, cette vie est revenue rencontrer la terre ancienne.
Et cette rencontre n'a pas annulé les années passées ailleurs.
Elle les a intégrées.
Je suis revenue avec toute la femme que j'étais devenue.
Et j'ai retrouvé une enfant qui, elle, n'avait jamais complètement quitté ces chemins.
Peut-être est-ce cela que j'ai accompli en y retournant : non pas revenir vivre là-bas, mais permettre enfin à ces deux temps de votre vie de se rencontrer.
L'enfant arrachée.
Et la femme qui a continué à vivre loin d'elle.
Elles ont marché ensemble, cette fois.
Et mon fils était là aussi.
C'est très beau, finalement
la vie n'a pas réparé l'arrachement en revenant à l'identique.
Elle a continué ailleurs,
puis elle est revenue faire rencontre avec ce qui avait été laissé là-bas.
Et maintenant, quand je ferme les yeux, je peux parcourir ces chemins.
Mais je n'y suis plus prisonnière.
J'y suis libre.
Je peux y entrer et en sortir.
Et cela, je crois, est une différence immense.
Ecrit le 14 août
Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
crédit photo @brigittedusch

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire