Psychanalye Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

lundi 9 avril 2018

Λήθη ; L'oubli



Léthé : L’oubli

Pour engloutir mes sanglots apaisés
Rien ne me vaut l'abîme de ta couche ;
L'oubli puissant habite sur ta bouche,
Et le Léthé coule dans tes baisers.

( Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, Le Léthé)

ll y a ce creux, au milieu d’une vague, un vide profond, une absence, un manque.
lnconnu, loin, parti. Oubli.
ll n’est pas question d’interroger la mémoire, elle n’est nullement défaillante. Elle n’est pas. Elle ne peut pas être convoquée ; pas dans cette histoire là, car justement il y a une rupture : Une rupture de l’histoire, dans l’histoire qui se poursuit dans et avec le manque.
L’oubli dont il est question ici frôle la mort, c’est s’en approcher au plus près sans basculer complètement. Pourtant ce n’est pas volontaire, on ne se rend compte de rien. L’oubli tombe comme un couperet sans prévenir et anesthésie sans crier gare. Il y a une part de mystère et de crainte envers ce que nous ne pouvons maitriser, devant l’impuissance à être. Etre soi, être un sujet pensant. Pensant tout ; à tout. Pensant le manque éventuellement possible. Un lâcher prise qui relève du laisser aller, en flottant dans des nébuleuses inconnues. Un laisser aller ? Mais pour aller où ? Où aller dans l’incomplétude de soi ?
De quoi fait-on la terrible expérimentation ? De ce membre abandonné et oublié sur le champ de bataille de sa mémoire.
Quid de cette mise de côté ? De cette demie mise à mort d’une partie de soi, reléguée au fond d’un tiroir dont nous n’avons peut-être jamais eu la clé ?


ll y a l’oubli, Léthé, l’étais ailleurs, mais où ? Pour oublier les temps mauvais en attendant l’été.
Léthé. Tu m’as pris le temps, tu m’as emporté dans un tourbillon, assommé, anesthésié, un coup de dé ?
Destin, destinée, fatum, fatalité. Oublier pour ne pas sombrer complètement.
Mise à côté, en marge, mise sur la touche, mis au ban de la mémoire.
Pour ?
La vérité, le réel se logent-ils dans l’essence de l’oubli ?


Que c’est –il passé dans ce temps coupé, dans ce temps qui n’est pas complet ? Amputé d’une partie de lui-même laissé là gisant sur un rivage noir et inconnu. Aux portes des Enfers ?
Oubli ? Morceau de vie volé ? Kidnappé ? Un rapt, celui de la mémoire, celui des gestes, des émotions, des perceptions ? Un moment de vide oublié. Tout s’écoule lentement dans la tourmente du manque.
Une curieuse sensation car ce vide, ce creux n’existe pas, n’est plus. Il ne reprend vie qu’au réveil.
Brutal et violent ! choc ! retour au réel, à l’exis-tence, à la vie. Tout se remet en marche.
Le vide abyssal s’installe car le temps de l’oubli l’avait rendu imperceptible, le voilà qui cogne et qui interpelle, qui se rappelle.
Le des-oubli.
L’oubli est-il alors le catharsis ?
Le salvateur ?
Celui qui permet à Eros de vaincre Thanatos ?

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne
Crédit photo @Brigitte Dusch

mercredi 28 mars 2018

Angèle : 1916, un coeur pur.

Angèle, un destin contrar

Angèle vient au monde en 1898 dans un petit village de l'Ardenne sous le soleil de juin, seule fille et dernier enfant de ce couple de fermiers déjà parents de 5 garçons.
Une v
ie t'attend petite fille, sage, tu n'aimes guère la compagnie des autres sauf celle de ta grand mère, tu l'accompagnes partout, surtout au cimetière et à l'église. Tu joues parmi les tombes et dépose des fleurs sur celles où plus personne ne vient... Celles des bébés, des petits, des morts à la guerre. Ta grand mère te parle de cette guerre contre les Uhlans,le mot te fait peur et tu imagines les barbares de ton livre d'histoire.
On ne plaisante pas avec ça, l'Ardenne a tant donnée; les souvenirs sont vivaces, la rancoeur est tenace. On n'oublie pas Bazeilles, les charges, la dernière cartouche, le ravage des récoltes... Le vieux qui hagard sort en pleine nuit pour se battre en hurlant " à l'attaque"... ça fait rire les gosses du village, qui ne savent pas encore ce qui les attend...
Et puis il y a la messe le dimanche, les offices, le catéchisme, Dieu mais surtout la Vierge Marie, celle que tu aimes plus que tout, dont tu portes au cou la médaille. ll y a la petite chapelle, tu y vas plusieurs fois par semaine l'entretenir avec ta grand mère, vous retirez les fleurs fanées pour en déposer de nouvelles, tu arroses lentement le rosier au pied de cette Sainte Femme au si beau visage. Avant de partir tu récites un "Je vous salue Marie" celui de la messe, celui de la grand mère.
Quand tu vas à la ville, celle qui n'est pas très loin avec tes parents pour le marché et la foire, tu rencontres des femmes, mais elles sont vêtues bizarrement. Ce sont des "bonnes soeurs" explique ton père, "des religieuses" corrige ta mère..
Comme elles te semblent belles ces femmes, elles ressemblent à Marie. Ta grand mère t'explique qu'elles sont mariées à Dieu.... Et à personne d'autre, qu'elles n'ont pas d'enfants et prient pour racheter les pêchés des hommes. Tu ne comprends pas vraiment tout, mais tu décides d'être religieuse.

Angèle, tu as 16 ans en juin 1914... quelques mois plus tard... La vie bascule, le monde s'agite et s'enchaine, tu ne comprends pas tout, mais le mot guerre résonne dans tes oreilles... mobilisation, ta mère pleure, ton père se tait.... Tes frères reçoivent une lettre... Août, il reste bien des travaux à la ferme ! Et les hommes vont partir. Mais ce n'est pas grave ça ne durera pas dit-on. Tu pries à n'en plus manger ni dormir, Angèle tu implores Marie de te venir en aide, comment Dieu son père peut-il laisser faire une telle chose, Timide et touchante Angèle, tu es sincère, ce monde est si brutal pour l'enfant que tu es, seul le couvent est un refuge, ton refuge, ta maison. Tu attends, tu espères, du demandes, tu quémandes... Ton père fait la sourde oreille, il n'aime pas vraiment les curés et les bondieuseries... Tu veux être religieuse "'ma fille une bonne soeur ! "...

Tu aides, tu travailles aux Champs, tu es partout, avec les femmes puisqu'il ne reste plus qu'elles, pas une fois tu ne rechignes à la tâche, tu travailles et tu pries, tu pries en travaillant. Marie à tes côtés. Tu ne ménages pas ta peine.
La guerre... Traumatisme... L'Ardenne une fois encore n'est pas épargnée... Angèle... Tu restes seule et tu attends, le facteur, les nouvelles,les mauvaises nouvelles et le mauvais temps. On ne rie plus, la vie n'est plus légère, tout est gris, on ne danse plus sur la place du village ; toi tu ne dansais pas...

La guerre... Tes frères sont au Front, partis, l'un puis l'autre, le dernier en 17... Des noms qui sonnent beaux, "Chemin des Dames, ferme des Marquises",  "Champfleuri" d'autres terrifiants "le Mort-Hommes" puis  Verdun, la Somme, Sommepy, les Eparges, tu écoutes tu vois la misère, les ravages, la peur, l'effroi, tu entends les sanglots. Ta mère est en larmes, bientôt elle ne portera plus que du noir, comme presque toutes les femmes au village... Le maire et les gendarmes viennent à la ferme, ton père ne peut plus retenir ses larmes...


J'ai de la tendresse pour toi Angèle, je ferme les yeux et je te vois traverser le temps, ces années terribles, ton rêve ravagé, ta vie bouleversée, ton désir réduit à néant. Tu ne seras jamais religieuse, la vie et les autres ont fait fi de ton rêve et on décidé pour toi. petite fille; pourtant tu le voulais si fort, tu l'écrivais avec tant de ferveur et de grâce sur ce petit cahier d'écolier jauni par les années. Ta sincérité me bouleverse, tu aimais tant Marie. Tu lui es malgré tout restée fidèle, tes filles s'appelleront toutes Marie, aucun garçon n'est sorti de ton ventre, gentille Angèle, toi et cet homme un des rares revenus de la guerre n'avez eu que des filles.... Tu l'as aimé, tu as appris à l'aimer, il le fallait bien sinon que serait devenue la ferme ? Ce mari réel, toi qui voulait Dieu pour époux... Ce mari qui se réveillait la nuit comme ce vieux fou de ton enfance "A la charge" qui pleurait et tremblait parfois, tu le prenais alors dans tes bras, sans rien dire ! Tu allais le chercher quand il se levait les nuits d'orage, hagard au milieu de la pâture, qu'il gisait au sol en sanglotant. Tu l'enveloppais d'une couverture et le ramenait à la maison ; à la petite cuillère tu lui donnais un bouillon pour le réchauffer et l'apaiser. Tu l'as aimé, puisqu'il le fallait, puis tu l'as aimé sincérement. Tu as vécu sans te plaindre, toi la discrète, la secrète, toujours prête à aider, accompagner, à sourire, à soutenir. Tu as vécu une vie, pas celle que tu avais voulu, sans être résignée, jamais aigrie.
Tu as été heureuse avec tes filles... Et leurs enfants. Angèle tu as eu avant de partir, avant de mourir l'ultime joie de voir ta petite fille réaliser ton rêve.. Soeur Marie Angèle... Pour toi.
Tu as transmis ton désir, tu as transmis la vie. Celle ci nous joue des tours...
Angèle, je suis heureuse de parler de toi, de parler de ton désir et de cette piété qui jamais ne t'a quittée. ll y a des coeurs purs. C'est rare mais tellement précieux.

Pour toi, la Chapelle que tu aimais tant, que tu as fleuri jusqu'au bout de ta vie. Elle a bien changé en cent ans... Mais ta mémoire et ton souvenir y restent attachés pour l'Eternité.

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne in "14-18 des Femmes"
Crédit photo @Brigitte Dusch

jeudi 22 mars 2018

Accepter


Accepter ?


Accepter, consentir, agréer...
Une des attitudes les plus difficiles qui soient.
Accepter  un départ, un abandon, un désavoeu, un deuil, une trahison, une perte...
Faire avec, car nous n’avons pas d’autre choix. ll le faut.
Le choix est parfois une illusion, c’est croire que nous pouvons lutter, aller à l'encontre. C’est un » barrage contre le Pacifique ».
S'user et réal
iser que ce n'est pas possible. Qu'il faut : accepter : la situation, la décision... Que nous ne pouvons rien faire, que c'est ainsi !

Ce n'est pas s
imple.

ll faut du temps pour accepter.

Accepter d’être quitté car l’autre ne veut plus de nous, tout à fait, complètement, un peu, plus du tout, accepter qu’il 
veut prendre de la distance, nous lâcher la main pour vivre ailleurs, loin. Qu’il ne veut plus de notre regard, de notre amour, de notre attention, de ce qu’il pense être un jugement. Que ce qu'il veut est partir alors que nous  voulons qu'il reste.
Accepter le départ de l’être aimé, l’éloignement d’un enfant qui a grandi et veut vivre sa vie, seul, sans nous.
Accepter la rupture.
Accepter car c’est la seule condition à notre survie, le seul remède à la souffrance, à la plainte.
Accepter pour ne plus être victime et poursuivre la route. Sa route, seul, sans l’autre, l’amant, l’ami, le frère, les parents, l’enfant, la sœur.
C’est apprendre à ne plus pleurer lorsque la pensée est submergée par l’émotion.
Accepter le temps, celui qui ne met pas un terme à l’histoire qui fait mal, mais qui nous permet de reprendre le temps, notre temps, notre rythme, notre vie.
Car notre vie s’est arrêtée quelque part, à l’endroit de la blessure, de la fêlure, de cette brisure dont nous n’avons peut-être pas pris à cet instant toute la mesure. C’est un traumatisme, une effraction, un événement non attendu qui effracte la psyché mais parfois aussi le corps. Nous n’avons pas la réponse, pas les éléments pour y faire face. Nous sommes dans une sorte d’errance, nous restons figés, puis coincés dans cette errance, sorte de bulle hors du temps, de notre temps et du temps de cet autre. De cet événement qui nous sépare de l’autre, car cet autre qui a décidé de cette séparation, de cette mise à distance. Nous sommes impuissants. L’autre quitte, l’autre meurt, nous sommes seuls.
Affronter.
ll y a cette étape, faire face, si on peut, mais le plus souvent on ne peut pas, pas vraiment, nous sommes dans une torpeur qui nous dépasse : automatismes, clivages se mettent en place pour sauvegarder un peu de notre être. Défense, survie, on élabore on tente d’inventer un scénario pour tenir le coup, tenir le choc, on comble les vides, on essaie de se rassurer, de poser des hypothèses plus ou moins entendables, bref on essaie de comprendre pourquoi. Le souci c’est que la plupart du temps il n’y a pas de pourquoi. Et c’est cela qui fait la souffrance… Aucune raison plausible, ou visible,  là arrive le mal entendu et tout s’enchaine. Mal dit, mal aise, mal. Maladie, angoisses, stress, insomnies, souffrances, colère, tout un cortège d’émotions impossibles à canaliser.
Accepter ?
Accepter tout ça ? Laisser aller, laisser venir, laisser couler, lâcher, car nous n’y avons aucune prise, aucun pouvoir, aucune possibilité de réparer, de changer ça
Accepter ça ?
Un long travail, un long cheminement, un deuil, pas celui de l’autre mais le deuil de nos propres attentes et de nos espérance. Le deuil d’une partie de nous même.
Accepter que ce n’est plus comme ça.
Accepter que l’après sera différent, que l’avant ne pourra être restauré, accepter cette perte.
Accepter qu’elle nous a rendu autre, qu’elle nous a donné, et fait grandir. 

Accepter n'est pas se résigner, n'est pas renoncer.
Non ce n'est pas ça.

Accepter tout ça pour accueillir
Accepter pour s’accueillir

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne
Créd
it photo @brigitte Dusch

dimanche 25 février 2018

Savoir partir



Quitter est un art, partir, savoir partir avec art, avec élégance, avec l'éclat du tact et de la délicatesse.

Savoir partir, c'est un peu comme l'art de la guerre ; ne pas anéantir totalement son ennemi, lui laisser une chance de se relever, se laisser une chance de faire la paix. Préparer la paix tout en faisant la guerre.


Quitter l'autre est bien diffic
ile, on voudrait, on n'ose pas, on louvoie ou alors on tranche d'un seul coup, on s'en va, laissant l'autre là... Qui ne comprend pas.
Qu
itter l'autre c'est anticiper, c'est savoir que l'autre laissé sera l'abandonné le malheureux, parfois le soulagé, car cela arrive aussi
Qu
itter l'autre c'est le faire souffrir, sans vouloir ça mais ce ça arrive, car l'autre ne s'y attend pas, n'y est pas préparé.
L'autre va souffr
ir, quoi qu'on fasse, mais on ne peut rester, on ne peut se sacrifier, on ne peut se forcer à aimer, quand l'amour n'est plus, est parti, s'en est allé... ll faut partir. ll faut.

 


Couper le lien, ne plus revenir jamais. Seulement ce jamais n'est pas souvent possible ; pourtant il faut partir !
Savoir partir pour vivre sa vie, quitter ses parents, sa famille, pour construire sa vie, sa famille, pour advenir ?
Faut-il vraiment partir ? Et comment ?

Quitter l'autre, par désamour, par mésentente, par mépris, par dégoût
Par ce que
Quitter l'autre pour ne plus souffrir, pour ne plus être victime, pour ne plus être surveillé, envié, épié, espionné...
Quitter l'autre pour ne plus mentir, travestir, déguiser
Quitter l'autre par ce que "ça suffit"
Quitter l'autre pour ne pas mourir.
Rompre les liens, couper, trancher, rompre. Faire le vide, tourner la page, fermer le livre ? Pour toujours

Ne pas se retourner. Jamais.Oublier le passé ? Vouloir qu'il n'ait pas été ?
Mais ?
Est-ce aussi simple ? La mémoire efface t-elle ? Efface t-on la mémoire ?
Quid des souvenirs ?

Ouvrir la porte, une nouvelle porte ; et tout recommencer.
Parfois la nostalgie s'installe, ce n'était pas si mal, c'était même plutôt bien, car on préfère toujours se souvenir des belles choses ; ça fait moins mal.
ll y a un côté narcissique, humain, il faut bien se protéger, ne pas se déjuger, pas trop. Que vont penser les autres ?
De ça, de moi...
Me suis-je tant trompé ? A ce point ?
Et la culpabilité.
Et la honte.
Cycle infernal.

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Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne
Créd
it photo @brigitte dusch collection personnelle
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