Psychanalye Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

vendredi 28 décembre 2018

Vieillir c'est mourir


Vieillir c'est mourir,
Lentement, plus ou moins, mais mourir, aller vers la mort, la voir au bout du chemin. Se retourner est une torture, une terreur, le temps file, nous file entre les doigts, rien ni personne ne peut le retenir. Le temps ne nous appartient pas, il est libre, impermanent, il vole et s'envole, et on n'en retient que de la peine, de la joie, du chagrin et du bonheur, tout ça se mélange, c'est la vie, celle qu'on prend, qu'on oublie, qu'on se donne, qu'on s'offre ou s'inflige.

Le temps passe avant même d'être saisi, d'être ressenti, il n'y a pas de présent, il n'y en a que l'illusion, à peine, l'illusion de l'illusion, la seconde qui s'échappe pour laisser la place à la suivante. Le présent n'existe pas, il est un passé, un instant, un souffle. A peine arrivé il s'évapore. Nous vivons dans une impermanence temporelle qui nous use et nous enlève tout espoir de profiter, de saisir le bonheur, mais en même temps qui nous promet peut-être un demain meilleur. Pourtant le temps n'est qu'une sensation, on voudrait qu'il s'arrête pour goûter l'instant heureux et qu'il passe vite pour ne plus souffrir. Combien les heures de misère semblent interminables ! Combien l'instant heureux s'envole aussi vite que le papillon ?
Venir au monde c'est apprendre à le quitter, plus ou moins vite, plus ou moins heureux.


Il reste le souvenir, la mémoire, celle d'avant, mais avant quoi ? Nous vivons dans un éternel avant qui ne dit pas son nom, mais qui est l'illusion d'une nostalgie qui nous emplit pour nous aider à vivre un présent inexistant nous conduisant vers un futur insaisissable qui s'envole encore plus vite. La vie s'échappe, nous échappe et si nous n'y prenons garde, il est trop tard. Penser à l'enfance peut faire mal, sourire, pleurer, se dire que nos morts sont si loin déjà, prendre conscience de ça, et réaliser que bientôt nous serons seuls au monde, si nous ne le savions déjà. Seul avec nous mêmes et nos fantômes, s'ils daignent venir nous faire la conversation, échanger quelques sons, manifester leur présence. S'ils nous font cet honneur : Soyons en digne.
L'enfance est parfois le lieu du refuge, l'asile de notre vie, de la mémoire enfouie et en fuite. L'enfance est un carcan, un modèle d'un autre temps, une autre histoire. Au crépuscule de sa vie, nous voilà assis, à l'orée du bois, de la forêt enchantée ou nous pourrons déchanter et décharger tous nos fardeaux. Un autre monde inconnu. Vieillir c'est être au seuil de ce monde là, hésitant pour y entrer, car nous ne sommes pas vraiment pressés, mais il faudra bien un jour, une nuit, un moment, un instant, qui sera lent, bref, violent, long, douloureux, qui sait ?

Vieillir c'est avoir peur de la mort, pas seulement de celle des autres, des proches, qu'on aime et qui nous aiment, mais surtout de sa mort, de la fin de son existence qui finalement n'était pas si mal, c'est se rendre brutalement compte, qu'on n'a pas fini, qu'il reste tant et tant à faire, à dire, à vivre, à rire, à aimer, à voir. Que "si on avait su… on aurait pris le temps, d'aimer et de s'aimer, de vivre le bonheur, de voir les fleurs et le ciel… De moins se déchirer et pleurer… " Se dire tout ça.. Pourquoi ?
Vieillir c'est prendre conscience du temps qui reste, qui reste pour vivre. Car bientôt il faudra partir. Notre seule certitude.


Brigitte Dusch, historienne, psychanalyste.
Crédit photo, @brigittedusch


mercredi 19 décembre 2018

Les Fils de Décembre



Les Fils de Décembre
S'apprêtent à rentrer
A retourner chez eux, dans leur maison, leur foyer
Retrouver les terres qu'ils ont brutalement quittées
Au son glaçant du tocsin.

Les Fils de Décembre
Sont partis en été,
Ils reviennent en hiver,
Froids, transis, gelés, cassés, torturés, écartelés, décharnés.

Les Fils de Décembre
N'en reviennent jamais,
N'en reviennent jamais tout à fait
Revient-on de l'Enfer ?

Les Fils de Décembre
A tout jamais sont meurtris, blessés, exsangues,
L'âme, le cœur, le corps et la gueule cassés
Mais il faut à présent rentrer.
La guerre est terminée.


C'est ce qu'on leur a dit, mais la guerre ne se termine jamais, elle reste gravée pour l'éternité dans la chair et le cœur de ceux qui y étaient, y sont restés, en sont rentrés. La guerre est une trace, indélébile qui empêche de trouver le repos, qui réveille la nuit, qui crie le jour, qui pleure et qui casse tout au long du reste de la vie. De leur vie. Des vies. De toutes les vies


Les Fils de Décembre
N'ont plus de passé, de présent ni de futur
Ils reviennent du champ de l'horreur,
de la boue, du sang, du fond des ténèbres
du gouffre des Enfers
Les Fils de Décembre
restent sans voix, sans cri, dans le silence
d'une tragédie dont ils ne peuvent parler, dire ou se plaindre
les maux ont dépassés les mots qui n'existent pas pour dire une telle horreur
Il n'y a plus  de rêves, d'illusions ou de foi
en dieu, en l'homme et en soi,
il n'y a plus Rien,  rien que le Néant, le vide, l'abîme
quand on a vécu ça, on est mort là bas,
Pas tout à fait, mais presque, pas tout à fait vivant.
C'est une ombre, un fantôme
qui se profile lentement, fébrilement et qui reste sur le pas de la porte
si on ne leur a pas pris la vie, on leur en a pris le souffle, il n'en reste qu'un semblant de lueur dans les yeux et dans le cœur, où est l'envie d'être encore en vie, quand on est survivant et qu'il ne reste dans la tête que l'horreur ?
Les Fils de Décembre sacrifiés au nom de rien, semblent n'être plus rien, ils reviennent sans trop savoir où aller et que trouver, y a t-il encore une place ? Et quelle place ?
Les Fils de Décembre resteront jusqu'au bout, les Enfants de l'Hiver.
Un Hiver commencé en été et qui ne finira jamais.

Brigitte Dusch, historienne, psychanalyste. In Les "Nouvelles d'Arsel"
Crédit photo @brigittedusch.

mardi 4 décembre 2018

Lettre du Front. "A ma Mie" (14 mai 1915)




Ma Mie, Ma Tendre, mon Aimée

Je t'écris de la Mort, je t'écris de là bas. Dans ma bouche il y a ces mots, ces mots que je voudrai tant te dire, il y a ces mots qui ne peuvent pas sortir. Dans ma bouche il y a la boue, la terre, le sang, l'odeur de la poudre et de la poussière, du souffre et du sang encore, le sang toujours. Dans mes yeux il y a les larmes, celles de la peine et de la colère. Il y a l'odeur, de la merde et du sang, de la fumée et le bruit, l'odeur du bruit. Je t'écris d'ici bas, sous la terre, dedans la terre, enterrés nous sommes. Tu n'es guère loin de moi, il suffit de traverser la rivière, la nôtre, notre rivière. Nous ne sommes plus des Hommes mais des bêtes tapies au fond du trou, attendant la fin, redoutant le pire, les dernières minutes sont les prochaines, la fin, ou peut-être pas. Tout est fini ? Ou ne l'est pas. Nous sommes des bêtes sous les cadavres qui tiennent chaud, nous protèges des tirs et des éclats d'obus, il ne reste rien, plus rien que des ruines. Il n'y a que la Mort, elle rode, elle est partout, je suis là au milieu des Morts, de mes camarades Ma Mie, je n'ose penser à toi, dans cet état. J'ai le corps et la figure couverts de leur sang, j'entends leurs cris, leurs gémissements, les hurlements de leur agonie. J'ai vu leurs membres épars, leurs corps sans tête déchirés, écartelés, des trous béants laissant échapper leurs entrailles, j'ai vu tout ça et je suis là, encore là. C'est une fin du monde, la fin d'un monde, l'Apocalypse. Ah ma Mie, je t'écris de la Mort, je ne suis pas en vie, je t'écris du fond du trou, celui où je suis, et resterai à jamais, ce trou est mon cercueil pour l'éternité. 
Et cette odeur du sang,  partout, cette odeur de chair, chaude, brulée, elle colle à ma peau comme les lambeaux de chair de ceux qui prés de moi sont tombés sous le canon. J'entends les râles et les pleurs, Bon dieu il faut que ça cesse, je ne suis pas croyant, mais s'il y a un dieu, qu'il se manifeste… Gamins et vieillards, chevaux, personne ne mérite de mourir comme ça, c'est un carnage, c'est une boucherie, quel humain peut faire ça ?
Je ne sais où poser les yeux. Le ciel s'embrase et prend feu, il fait nuit en  plein jour et jour en pleine nuit, il n'y a plus ni lune ni soleil ; ils s'en sont allés. Pour l'éternité, nous ne les méritons plus; Oh ma Mie, je voudrai tant fermer les yeux, entendre la douce musique du kiosque, te revoir avec ta robe fleurie et ton chapeau de paille, je voudrai tant t'enlacer et t'emmener danser sur la place de notre village comme en ce mois de juillet. Oh ma Mie tu me manques tant ! Te serrer dans mes bras et t'embrasser. Plus jamais il n'y aura de beaux jours, plus jamais nous ne danserons ainsi. Une page s'est tournée un monde s'en est allé. Oh Ma Mie, je t'écris de la Mort, là où je ne suis pas encore ! Je ne sais si je te reverrai, si je pourrai t'aimer encore. Amour ne rime pas avec Mort. Je te parle de ma vie, alors que je sais que de l'autre côté de la rivière tu souffres aussi, car l'ennemi à tout pris, même nos villages, nos récoltes, nos maison et nos vies. Je te dis toute l'horreur, celle qu'on ne veut pas vous dire pour ne pas vous faire peur. Non, ma Mie, nous ne sommes pas des braves, nous sommes des hommes et nous avons peur ! Monter au Front c'est aller à la mort, se cacher dans la tranchée c'est risquer d'être enterré, il n'y a aucune issue, aucune manière d'y échapper ! En attendant, nous vivons comme des rats, ils sont avec nous au fond de ce trou infecte dans la merde et la boue. On essaie de rire, de chanter, de se parler de se raconter et aussi de rêver. Ma Mie je t'écris sur ce carnet, je t'écris de la Mort. Un satané pays que celui là, où personne de vivant ne devrait aller. Je t'écris de là Haut, je t'écris d'en bas, ma bouche est pleine de terre, de sang et de boue, j'entends le bruit assourdissant du canon et les crépitements de la mitraille, c'est l'enfer sur terre, il n'y a plus rien, tout brule et tout est en ruines, ma Mie, je t'embrasse partout et mille fois encore, je ne suis pas encore mort, pas tout à fait mais plus encore vivant. Vivant quand même, mais pour combien de temps
Je t'aime ma Mie. Prends bien soin de toi, j'essaie de me garder, pour te retrouver peut-être un jour ?

Ton bien aimé.

Brigitte Dusch, historienne, psychanalyste. "Gustave,  Lettres, fragments, éclats de Maux"
Crédit photo @brigittedusch

vendredi 30 novembre 2018

A quoi ça sert d'être Immortel ?


A quoi ça sert d'être Immortel 
Quand ceux qu'on aime s'en sont allés ?
A quoi ça sert d'être encore là 
Quand les aimés ne le sont plus ?

Le plus difficile n'est pas de mourir
Mais de leur survivre.
Rester est un Enfer, un supplice parfois
Le Vide s'installe doucement, dans l'habitude, presque banale
Le Manque fait mal, creuse la plaie, lentement, douloureusement
L'absence s'étire, les jours passent dans la solitude et l'abandon.

Il reste la tristesse, le chagrin, les regrets et la peine;
La nostalgie, la mélancolie.
Les larmes arrivent encore parfois, quelquefois, quand on pense à autrefois
D'autres fois il n'y aura
L'absence est définitive, ils ne reviendront pas
On se dit alors que peut-être ils nous attendent
Ailleurs, dans un au delà ?
Au delà du Monde, de soi, d'eux, un inconnu mystérieux,
Mais nous ne savons pas
Personne ne revient de ce Royaume là !

Alors il nous faut attendre, 
Et vivre cette douloureuse présence absente.

Vivre est une douleur, Combien de temps encore ?
A quoi ça sert d'être immortel ?
De reste là inutile, seul et perdu ?

A quoi ça sert d'être là ? 
Si ce n'est pour d'attendre l'heure ?
L'heure de la Mort, la Notre, cette fois.
A quoi ça sert d'être immortel ?
De ça je ne veux pas.

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne, in "Des nouvelles d'Arsel"
Crédit photo @brigittedusch

jeudi 22 novembre 2018

C'est un long cortège noir




C'est un long cortège noir
Dans la pénombre de la rue
Une pâle lueur reflète des visages
Figés, meurtris et dignes
C'est un long cortège noir
Une marche funèbre
Sans un bruit, sans un sanglot
Celui ci étouffé par le silence
Lourd et pesant
Du désespoir
C'est un long cortège noir

Celui des femmes en deuil
Maigres fantômes dans la nuit
De leur peine et leur chagrin
Ombres sortant des ténèbres
De ces années de ruines et de misères
C'est un long cortège noir
Qui s'avance sous un ciel gris
Un ciel déchiré, écartelé, en éclats
D'obus et de fumées.
C'est un cortège noir
Funeste et tragique
Pour elles la vie n'est plus qu'un cri
Un cri terrible bravant le ciel jusqu'aux Enfers.
C'est un long cortège noir.
~ ~ ~ ~ ~...…………… ~ 

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne "Des Hommes et des Mots"
crédit photo @brigittedusch

mercredi 14 novembre 2018

Les Filles de Novembre


Les Filles de Novembre se lèvent en hurlant
C'est un long cri de guerre
Un horrible gémissement,
Un cri profond et stridant qui s'élève au vent.

Au vent qui emporte leurs plaintes vers un ciel brulant,
Au vent qui  a emporté leurs Hommes
Leur mari, leur frère, leur père, leur amant

Les Filles de Novembre ont les yeux plein de larmes
Le coeur plein de colère,
L'äme toute à sa peine

Un sacrifice qui n'en valaient pas la peine

Les Filles de Novembre ont tenu et attendu
Des lettres, des bribes et des mots, des instants
Des nouvelles de ceux partis au loin,
Loin d'elle, des enfants, de leur terre et de leur lit

Les Filles de Novembre sont restées au Pays
Fébriles sans un mot, redoutant la terrible visite
La peur et la mort chevillées au corps
Elles ont avancées, dans la poussière, les ruines, la faim et la mort,
Combien de plaintes, de souffrances et de chagrin ?

Les Filles de Novembre
Sont restées debout
Malgré tout.
Aujourd'hui tout est fini
Mais plus jamais rien ne sera comme avant

Les Filles de Novembre
Seront toujours, veuves, orphelines et seules
Les éclats d'obus ont emportés à tout jamais
L'espoir d'un amour arraché pour toujours

Certaines seront veuves
Ne se remarieront jamais
D'autres attendront le retour d'un disparu
Il y a celles qui partent retrouver une trace,
Celle de celui qui n'est pas encore revenu,
Certaines pour oublier prendront un mari, fonderont une famille
Après tout il faut bien vivre
D'autres chanceuses retrouveront celui parti la fleur au fusil
Mais rien ne sera plus comme avant
La gueule ou le cœur cassé,
A tout jamais ces Hommes seront meurtris
Jamais ils ne pourront oublier l'horreur et la barbarie
Pourtant il faut bien vivre !

Alors les Filles de Novembre vont à nouveau pleurer
Vont à nouveau aimer, mais à quel prix
La guerre est une connerie, les femmes et les hommes devraient s'aimer, devraient pouvoir danser sur la place du village pendant le mois de Mai, commencer la moisson au mois de Juillet sans que le tocsin ne vienne les enlever.

A toutes les Filles de Novembre, mes mères et mes sœurs, de misère mais aussi de bonheur
Pour qu'on ne vous oublie pas, nous sommes votre mémoire.

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne "Des hommes et des Mots"
Crédit photo @brigittedusch
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dimanche 28 octobre 2018

"Voyage au coeur de l'absence"




Voyage au cœur de l'absence
Voyage au delà de l'absence qui rend l'absent présent, vivant, présent au cœur et en son cœur peut-être

Fermer les yeux et ne plus penser, se laisser seulement porter
Et le voir danser là ; tout devant soi
Le voir venir tout doucement, nous murmurer que malgré le temps, malgré le vent, il nous aime
Rendre alors l'absence tenable, possible ou presque, supportable un peu.
Attendre : l'attente possible, tenable un peu, supportable ou presque.
Absence, attente, tout se tient, tout ne tient qu'à un fil
Celui de croire. Mais croire en qui ?
Croire, en soi, en l'autre
Attendre alors
Attendre encore un peu ?
Alors ?
Douce Absence, 
Ravissement de l'instant

Brigitte Dusch, Historienne, psychanalyste in Lettres à Gustave
Crédit Photo @brigittedusch

mardi 23 octobre 2018

Er und Sie une Histoire singulière.


… "er würde ihr damals nicht wie ein Teufel erschienen sein, wenn er ihr nicht, bei seiner ersten Erscheinung, wie ein Engel vorgekommen wäre." *

Es sagt :

"Es war eine andere Velt"
Sie sagt :
"Es war…. "
Es war einmal ?
Ce n'est pas un conte, ni de fées ni de sorcières, même s'il y a des fantômes, des ombres qui rodent, toujours, c'est seulement une histoire, une histoire vraie, qui s'est passée,  dans un monde vrai, bien réel, mais qui n'existe plus, ou seulement dans la mémoire de quelques uns, dans un espace temps qui a été mais qui n'est plus.
Sie Sagt :
"Si je m'en souviens ! Nul doute, mais comment ? Je ne saurai dire exactement, il y a longtemps, si longtemps, c'est un peu flou. Il y a eu la rencontre, une rencontre entre lui et moi. Par hasard ? (elle sourit) je n'en sais rien, car de hasard il n'y avait pas, alors ? Rencontre il y eut. Il y eut des regards, un échange, celui où l'un jauge l'autre, sait que cet autre va jouer un rôle sans trop savoir lequel… Mais qu'il va se passer quelque chose, ça oui. "
Er sagt :
"Si je me souviens d'elle ? bien sûr, on n'oublie pas, pas une rencontre comme ça, je revois bien la scène, comme si c'était aujourd'hui. Heute."
Sie sagt
"Un regard, je me souviens, les yeux ça parle, ça ne ment pas vraiment, un regard singulier, qui pouvait être inquiétant aussi, il y avait quelque chose dans son regard qui m'intriguait, me faisait peur, et m'attirait, ah ce regard !"
Er sagt
"Il fallait que je sache, que je  lui parle, elle ne serait pas venu, alors je suis allé à sa rencontre" il sourit et il rit "ce passé me semble si présent, une rencontre puis une autre, un jeu, die Katze und die Mause…"
Sie sagt
"je n'osais pas l'aborder, il m'impressionnait, et il était beau, c'est sûr, j'ai attendu, je l'ai regardé, je savais qu'il viendrait, qu'il ferait les premiers pas. Et c'est là que tout à commencé sans jamais vraiment cesser : Un jeu, un jeu à deux, une partie de cache cache, le chat et la souris tantôt l'un tantôt l'autre, personne n'était dupe, mais ça nous amusait je crois, nous n'en n'avons jamais rien dit, mais nous le savions "

Et puis Kleist, Kleist est venu, s'est invité. Entre eux il y eut Kleist

Er sagt
"Une danse, qui la menait ? Je ne sais plus vraiment, normalement c'était mon rôle, un jeu surtout, je suis là, je n'y suis plus, cherche moi… Le cache-cache (il rit) Elle était plutôt le chat, toujours sur ses gardes, méfiante, elle ne se confiait pas, prudente, timide, j'étais sa souris (éclat de rire) je crois que j'ai aimé ça : la laisser être le chat), une autre époque, nous étions jeunes, jeunes et beaux, si jeune et belle…(il sourit)"
Sie sagt
"Micha me disait de faire attention qu'il y avait du danger, il ne l'aimait pas, il n'aimait pas ces rencontres là, mais il se méfiait de tout et n'aimait que peu de monde. Méfiant. Et puis c'était plus fort que moi, j'aimais ça, cette partie d'échec, on avance les pions, on prend le temps.  Personne ne baissait la garde, il n'y a jamais eu ni vaincu ni vainqueur le chat n'a jamais mangé la souris (elle rit) ce n'était pas le but du jeu"
Er sagt :
"Je n'oublierai jamais, j'y pense souvent,  maintenant ce sont de vieilles histoires, mais celle ci est belle, malgré tout, car le jeu était truqué dés le début, elle savait ça aussi, je pense, mais qu'importe, c'est du temps volé, volé à la vie, et ce n'est pas rien, un peu de légèreté aussi, de la poésie ; Die Sehnsucht, rare, si rare ; si improbable


"Das Misstraum ist die schwarze sucht der Seele
Und alles, Auch das Schuldlos-Reine, zieht
Fürs kranke Aug die Tracht der Hölle an"

Il sourit.

Sie Sagt :
"Il a fallu partir, je me souviens, ces escaliers, pour dire aurevoir, adieu peut-être, il n'y avait personne, laisser un mot, partir sans rien dire. Depuis je n'ai plus jamais aimé partir, les gares, les trains, tout ça, laisser."
Er sagt :
"je n'ai jamais su dire aurevoir, il n'y a pas d'adieu, aufwiedersehn un jour peut-être ? C'est si loin, Gestern, Heute, Morgen ; le temps n'existe pas"

Sie sagt
"Il y a eu le silence, un long silence, puis son nom dans les journaux, des fois, lire, savoir, entendre, ah ! il était brillant il aimait la lumière, même dans l'ombre (elle rit)"
Er sagt 
"J'aurai pu savoir, bien sûr… Mais le silence, pas de regret, telle est la vie, C'est ma vie. J'ai pris des nouvelles, après, elle ne l'a jamais su, je pense, mais je devais savoir, j'aimais la savoir heureuse"
.Sie Sagt
"Il fut et sera toujours mon Prince de Hombourg (et dans un éclat de rire "avec ou sans sa chemise blanche".

Une histoire, banale somme toute, celle de deux êtres pas vraiment faits pour se rencontrer, dans un monde où on ne se rencontre pas vraiment, deux êtres qui ont joué, joué à se rencontrer, à se voir, à s'aimer peut-être d'une singulière manière, à se méfier, à se respecter, à se protéger, à... Une histoire comme il y en a sûrement d'autres, celles ci est singulière, car elle reste gravée dans leurs mémoire, des années plus tard, sans le savoir, ils ont témoignés, il y avait dans leur regard la même lueur, le même éclat. Aucun regret, seulement le bonheur et la chance d'avoir vécu ça, cette parenthèse dans les ténèbres, celles d'un monde clos… Ils ne se sont jamais vraiment quittés, la pensée reste un lien, s'ils s'intéressaient chacun à la vie des autres, ce ne fut pas de la même manière…

Pour H. K. il y a longtemps.

Brigitte Dusch, historienne, psychanalyste.


Heinrich von Kleist, die Marquise von O., épilogue

mardi 9 octobre 2018

Entendre l'inentendable ?


Comment entendre l'inentendable ? 

Qu'est ce que l'in entendable, ce qui ne peut donc s'entendre, qui fait effraction à l'entendement ?
Effract
ion, dépasser, franchir le cadre admis, toléré par l'espace de la société, violer la loi, les codes, transgresser. Les tabous et les interdits.

On pourrait penser qu'il existe deux mondes, clivés, celui du bien celui du mal, entre les deux, une dead line, une zone de transit, un check point.. On peut passer un peu, pas trop de l'autre côté celui un peu gris, mais pas tout à fait obscur, car il est facile d'en revenir, un petit tour de l'autre côté de la frontière pour se donner quelques frissons, sentir l'adrénaline, puis retour à la norme, car rien de bien méchant de griller un feu rouge !

Pourtant !
Ce terr
itoire est bien l'espace où se déroulent l'indicible et l'inentendable où se posent les actes in nomables
Un terr
itoire, un monde de transgression, où celle ci est devenue la règle, où elle est la Loi, où justement la Loi n'est plus, plus la même.
Espace sombre des dél
inquances, de la violence, de l'agression, du crime.
Espace de ceux qu
i posent ces actes.
Une sorte de no man's land, de l
ieu qui interpelle, qui fascine aussi peut-être car là se jouent des jeux interdits. Là, s'explorent et se mettent en acte l'objet fantasmatique, ce fantasme qui prend forme et s'anime. Là d'où on ne ressort pas indemne si toutefois on en ressort.
Car ? Est-ce un aller simple ? Existe t-il un billet pour le retour ?
Prend-on un "titre de transport" pour se rendre en ce lieu là, ou bien y arrive t-on par hasard, au hasard d'une rencontre, pas si bonne que ça ou tout à fait mauvaise, s'y enlise t-on ? Marais obscur, sables mouvants, caverne sombre, lieu de ténébres ? Mais l'interdit ne se cache t-il pas sous les lumières, en plein jour ? Aussi ?

 L'inententable, l'impensable trouvent-ils origine dans cet espace de transition, cette sorte d'entre deux monde qui ne dit pas vraiment son nom ?
Et quid de celui qui après y avoir séjourné veut en sortir, s'en trouve extrait, exclu et tente de renouer, re tisser des liens ravauder ce qui reste du filet qui le maintien avec le "monde", celui qui est dicible ou du moins ce dit comme tel ?
Quid de ses actes à ce sujet là, car il y a lui, le sujet, l'auteur, l'acteur, et ses actes, ce qu'il a fait, ce qu'il a commis ? Ce qui l'a amené en cette deadzone, car il a franchi la deadline ?

Comment et que faire de ces mots qui expliquent, voire qui excusent le crime, les crimes, les actes irraisonnables, qui défient l'entendement ?
Transgression des interdits, ceux qu'on appelle fondamentaux car ils sont le socle de la société, ils en forment le cadre et pourtant ?
Alors comment faire ?
Où cette parole peut-elle se dire, se déposer, dans quelle mesure ?
Qui et comment peut non seulement l'entendre mais lui donner du sens. Et quel sens ? Pour qui ?
Qu'est ce que l'in entendable ? Quels sont ces mots qui servent à nommer l'horreur, les tragédies qui font la une des journaux ? Dont les médias se repaissent pour faire des agresseurs des monstres, ceux la même qui sont montrés à voir pour être cloués au pilori.
De ces actes dont les coupables, les agresseurs rendent compte devant des juges, dans cet espace qu'est le tribunal, qui jugera en fonction de la justice des hommes, celle là même qui fait que le cadre est le cadre, qui définit les limites de ce qui se fait ou non, du bien et du mal
Car nous y revoilà encore.
Interdits. Transgression.
Il y a les délits, les violences et les crimes, les Codes de Justice classifient, définissent.
Les agresseurs, coupables présumés sont jugés, puis condamnés. Une peine leur est infligée. Prison, amendes, sursis ou non.. Dommages, réparations.
Il existe tout un lexique approprié.
Et puis.
Et après ?
Comment vivre après, pour la victime, traumatisée, choquée, dont la vie est brisée...
Comment vivre après, pour l'agresseur, condamné , qui a purgé sa peine...
Comment ?
Victime/agresseur. Agresseur/victime ? Une rencontre ? Peut-on parler de rencontre alors ? Comment définir ce moment qui ne peut être mis en mots mais qui pourtant a été mis en actes ?
Comment en parler ? Comment et pourquoi ?
Comment répondre de crimes ? Répondre ? Reconnaitre ? Comparaître
Interrogations et mots pour ces maux, ces tragédies dont personne ne sort indemnes. Dont les victimes sont directes et collatérales, elles portent à tout jamais la trace indélébiles, une plaie qui ne cicatrise jamais complétement, durablement, qui peut craquer à chaque instant.
Il est bien difficile de dire. Il est bien difficile d'écrire. Les circonstances et l'actualité en sont un exemple tragique chaque jour. La violence de l'impensé et de l'impensable qui nous est infligée nous laisse parfois aller à penser au delà de l'imaginable.
Comment survivre pour pouvoir vivre ?

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne
Crédit photo @brigittedusch

samedi 22 septembre 2018

Le Sacré et le Profane 2



L'espace du Sacré

Lieu privilégié, espace singulier, il n'est pas à proprement parlé l'espace sacré, ce "du" étant lui même le marqueur temporel mais aussi sémantique de la représentation symbolique qui s'y attache.
Il peut l'être mais pas forcément
Espace consacré au... A ce que l'homme considère comme tel, comme sacré. Résultat alors une fois encore de la main de l'homme et non intervention divine comme l'homme, misérable sujet humain voudrait et veut toujours le faire croire.
Le divin n'est que la divinisation et la sacralisation d'un champ délimité appartenant à l'homme.
Alors ? Qu'est ce qui en fait le Sacré, qu'est ce qui en donne le caractère sacré ?
Mystification ou mystère ? Ou les deux.
Le sacré permettant de justifier et d'expliquer le profane, espaces qui se cotoient mais ne se rencontrent pas. Y a t-il un "no man's land".. Une sorte de charnière, de sas permettant l'interface
Ou bien ?
Perméable ? Imperméable ?
Zone impénétrable à celui qui n'en possède pas la clé ? Mais cette clé existe t-elle ?
L'espace du Sacré nous conduit inévitablement au religieux ou à ce qui se définit comme tel. Le religieux qui va plus tard s'opposer au profane, et qui le rencontrera, curieux couple que celui là.
Espace antique, celui de la Cité qui n'y inhumait pas ses morts.
Sacré : Ce lieu inaccessible, ce qui ne peut s'atteindre, s'obtenir… Désir ?
L'espace du Sacré est ce champ, cette parenthèse proposé par l'homme pour se reposer, se perdre, s'oublier, se ressourcer, se pardonner, s'échapper, se mettre à la marge… De lui même.
Il faut bien un ailleurs, mais un ailleurs ailleurs des autres ailleurs, un ailleurs où seuls les initiés ont le code, le mot de passe pour pouvoir passer et peut-être faire passer.
Le lieu du Sacré devient alors pluriel; ce là où personne ne tente, à moins d'y être invité, d'entrer, pas même pour y demander l'asile. Pour y implorer la paix ?
Il y a comme une puissance, telle qu'il y a confusion avec le divin. Cet intouchable là, inaltérable auquel on ne touche pas, on ne s'attaque pas. Enfreindre cette règle est une transgression terrible, un sacrilège, une profanation, un crime.
 Au delà des limites, mais lesquelles ?  Une impression de dépassement, de soi, et de la conscience de soi, le mystère de l'inconnu, ce trou noir, continent obscur et lieu des fantasmes, forces naturelles ou surnaturelles, l'homme n'en sait rien mais maintient le mystère, celui qui parfois lui confère le pouvoir, la croyance d'être au delà du profane, ver de terre, commun des mortels qu'il terrifie ou gouverne, à moins que ce ne soit les deux, ce qui n'est pas rare
Le limes entre le sacré et le profane est lui aussi un territoire sombre, presque obscur, mais si on fait attention on peut apercevoir un peu de lumière, on peut rebrousser chemin.
Le lieu du Sacré consacré sacré par les Hommes qui y ont vu un dieu, ou une ombre, la lumière du matin que le soir éteint peut-être ? Pas tout à fait.
Le Sacré est en chacun sûrement s'il sait le voir ? S'il le prend et ne l'abandonne pas à ceux qui se proclament savant, sachant, d'une quelconque science dont seuls ils seraient dépositaires.
Le Sacré et le Profane peuvent alors se rencontrer, peuvent dialoguer un court instant. L'un et l'autre. L'un est l'autre ? Alors que le Sacré est justement la séparation entre ces espaces, l'un ordinaire et l'autre extra ordinaire ? Hors champ ? Mais de quel champ parlons nous ? Le Sacré doit-il venir à la rencontre du Profane et non l'inverse ? Etre alors à l'origine de la rencontre, faire mentir les Hommes qui ont choisi ce Mur ? cette frontière, entre le visible et le non visible, car l'invisible existe t-il ? vraiment ou n'est-il lui aussi qu'une pure invention, une illusion, une promesse ?
Eliade l'oppose au Profane, serait-ce aussi simple ?

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne.
Crédit photo @brigittedusch

samedi 15 septembre 2018

E. Le parcours d'un enfant "différent".


Cela fait une bonne dizaine d'années maintenant que j'ai rencontré E. Il m'est adressé par un confrère formateur... Pour tenter de trouver une méthode, un peu d'aide...
"J'ai le ciboulot de travers, c'est le bordel dans ma tête, tout se mélange, j'en retiens que des bouts, des morceaux, des trucs qu'on m'a dit, mais à la fin, ça ne veut plus rien dire"
E est intelligent, il présente un retard scolaire, mais pas de retard cognitif, ni psychomoteur, ni ni.
C'est à l'école que ça ne va pas.
"Vu que je n'ai pas de trop mauvaises notes et que je suis gentil, on me laisse passer, c'est juste à chaque fois, car il y a des matières où je ne suis pas mauvais, mais j'ai du retard, des trucs pas compris"
- Ces trucs... Les bases ?
Oui, c'est ça, je mélange tout, il me manque les mots, le mode d'emploi, comme en anglais, je ne comprends pas les présents, les trucs en ing, ou pas.
Les trucs, des trucs...
Vous avez des trucs pour que je m'en souvienne ?
Des trucs encore
C'est quoi des trucs ?
........................
Le dialogue s'établit facilement, E est soutenu par sa famille, elle l'encourage, sa mère dit qu'l est intelligent mais qu'il ne comprend pas les choses de la même façon que les gens normaux, mais qu'il est normal.
Ce qui est vrai, si tant soit peu la normalité soit un concept fiable
A l'école ça passe plus ou moins, c'est un élève tranquille, qui ne se fait pas remarquer, et cela dépend des enseignants. Certains essaient de l'aider à combler ses lacunes, d'autres le traitent de débile.
Ce qu'il  n'est pas.
.........................................
Donc E est d'accord pour venir me voir, pour qu'ensemble on trouve des "trucs " pour l'aider, pour combler tous ces/ses manques.

Comprendre comment il comprend, comment il entend ce que l'autre a dit., ce que l'autre attend de lui. Très vite nous nous rendons compte qu'il y a quelque chose qui cloche, là, juste là, E entend parfaitement bien ce qui a été dit, mais ne restitue pas tout à fait, complétement, justement l'information. Je lui propose d'écrire la question, pour ensuite de reprendre tous les mots, lui demande ensuite ce que ces derniers signifient
-  "Vous voyez bien que tout est en vrac, vous me dites blanc et je comprends gris".
Il y a de ça… Aussi. Mais pas seulement. La difficulté de E ne réside pas seulement dans l'acception du vocabulaire qui est parfaite mais dans l'enchainement des mots, et tout se complique s'il s'agit par exemple d'une double négation où il est complétement perdu.
il lui faut remettre de l'ordre dans l'injonction  là où la question qui lui semble paradoxale.

Petit à petit nous inventons ces fameux trucs, les siens. On fabrique, on bricole, on ruse, on ajuste. E met en place au fur et à mesure toutes ces petites astuces afin de compenser ces "manques", de pallier.
"je traduis dans ma langue" dit-il en riant.
Et c'est tout à fait ça, il prend mot par mot, reformule puis s'assure que "ça veut bien dire ça".
Nous reprenons les bases de l'analyse logique, repérer le verbe, le sujet, j'explique comment faire avec les bases d'une grammaire "d'avant". Parallèlement sa maman met en place les aides spécifiques à la scolarité, certificats médicaux et bilan orthophonistes à l'appui. E va pouvoir enfin reprendre ses études et un parcours "normal", il bénéficie d'aménagements accordés par le médecin scolaire, tiers temps, ordinateur, etc.
E. passe son bac avec succès aux dernières nouvelles, il est engagé dans un parcours universitaire et obtient des résultats fort honorables.

Ce n'est pas un conte de fée, mais une histoire vraie et il y en a d'autres. Heureusement. Il faut s'accrocher, tant pour l'enfant, l'ado que pour les parents, il faut expliquer, ré expliquer, vaincre sa peur et sa honte aussi. C'est un parcours du combattant, semé d'embûches, il faut y croire, il faut faire en sorte que les autres y croient, se battre, convaincre, argumenter, soutenir l'image de soi, non ces enfants ne sont pas des feignasses, oui, ils ont leur place à l'école, non ce n'est pas à eux seulement de faire l'effort, oui, c'est aux enseignants d'aller vers eux, de ne pas les laisser au bord du chemin, non ils n'ont pas "décroché" oui, ils ne comprennent pas forcément toutes les consignes, non les profs n'ont pas toujours raison, oui, ils doivent revoir leurs positions, remettre en jeu leur savoir, leur acquis et leurs vérités pédagogiques pour inventer, créer etc.
Vous me direz : mais il faut du temps pour cela, des postes, des moyens, certes et vous auriez raison. Pourtant certains enseignants y parviennent et réussissent à faire lire un ouvrage classique à des élèves qui n'ont jamais lu quoi que ce soit, en les intéressant, en les captivant. Alors ?

E. Comme bien d'autres enfants, ados, jeunes et moins jeunes adultes souffre de dyslexie, non ça ne se guérit pas mais ça s'apprivoise. Pour ce faire il faut une rencontre (un tuteur de résilience comme on dit) il faut seulement être à l'écoute et ne pas juger l'élève, essayer de comprendre ce qui lui arrive et tenter de l'accompagner. Il existe aujourd'hui des aides, des solutions, des reconnaissances par la MDPH de ces troubles qui permettent aux jeunes de pallier et d'aller au delà de ce handicap, car c'est bien de cela dont il s'agit, ce bobo que personne ne voit, mais qui est hélas bel et bien là, qui entraine souvent un manque ou une perte d'estime de soi, un sentiment d'être nul et bon à rien, une dépression…  Non, ça ne se voit pas au premier regard, au contraire car ils savent souvent donner le change, et si leur 'fauteuil roulant est dans leur tête" il les empêche souvent d'avancer sur le chemin de la vie.

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne

samedi 1 septembre 2018

Il y a.... La Promesse

"On  peut promettre des actes mais non des sentiments" Nietzsche

Promesse : Que ce mot semble doux, il rime avec tendresse, avec caresse.
Mais ces rimes ne sont-elles pas seulement des promesses, illusions, espoir et espérance.

Il y a la Promesse, celle qu'on fait, celle qu'on tient, qu'on ne tient pas, celle qui nous a été faite, à laquelle on croit, qui est tenue et qui ne l'est pas.
une sorte de marché, de dupes, de non dupes, un mot comme ça dit au hasard de la conversation, au hasard de l'échange, quand les mots manquent, quand les mots ne sont plus que des promesses de promesses, car il faut en finir, mettre un terme, prendre du recul.

"Ne promets pas ce que tu ne pourras tenir"
Mais à quoi bon s'en souvenir, parfois pour s'en sortir, pour sortir de l'ornière on dirait n'importe quoi, du moment qu'on sauve sa peau, qu'on se sauve tout court. L'important est d'être sauf, demain est un autre jour
La promesse a alors un goût amer. Celui de la trahison.
Alors pourquoi ?
C'est un acte que de promettre ; un engagement terrible pour soi et pour l'autre, comme tout acte il engendre des conséquences, que celui qui promet ne mesure pas toujours, sous estime ou n'imagine pas. Car la promesse c'est donner maintenant pour demain, c'est prononcer des mots aujourd'hui pour un futur éventuellement possible, au cas où : mais quel cas ? où : quoi ?
C'est une avance sur un avenir inconnu, une promesse dans le vide du vide qu'on ne connait pas.
C'est assurer l'autre d'être là si. Beaucoup d'hypothèses, de possibles évènements qui n'arriveront peut-être jamais.
Il faut être sacrément sûr de soi pour avancer tels mots, tel engagement, car sommes nous sûrs d'être là, à soi même et pour l'autre ce jour là ? Qu'en savons nous aujourd'hui ? Faire preuve d'une telle toute puissance est grisant, mais terriblement fragile.  C'est aussi avoir foi en soi, en sa parole donnée, avoir le sens de l'éthique, de la morale (la sienne) et de l'honneur (le sien). Ne pas faillir !

Ca la promesse si elle n'est pas un serment au sens sartrien du terme ni même vraiment un engagement est un pari sur demain, la promesse de l'un à l'autre qui crée le lien, une sorte de contrat. C'est s'obliger envers l'avenir et l'autre : "Quoi qu'il arrive : je serai là" Mais "toi seras tu là" ?
Comment être sûr de ça ? De tout ça ?
Les promesses sont souvent de belles paroles, qui s'envolent dans le ciel et se perdent dans les nuages, le fruit de l'impermanence. Ce qui est vrai aujourd'hui le sera t-il demain ?
C'est croire en l'autre et en soi, c'est induire une attente, un espoir et une espérance, c'est pouvoir compter sur. C'est faire crédit. Sans jamais obtenir le remboursement peut-être ?
Alors la promesse nous emmène sur le long chemin de l'incertitude, de la certitude incertaine, du questionnement sans fin, de l'oubli, celui de l'être seul.
La parole donnée n'est pas un vain mot, ne dit pas ce que tu ne pourras pas, ne t'engage pas sur ce que tu ne pourras tenir. Sois prudent donc ?
Comment vivre alors ?
Et la sincérité ? "je t'aimerai toujours" " Je serai toujours là pour toi" "Je ne t'abandonnerai jamais" Mais comment être si sûr de ça ?
Que l'Homme parfois peut-être présomptueux, imbu de lui même arguant de sa toute puissance pour s'avancer en toute impunité et promettre la lune à un autre qui au fond il connait à peine ?
Que veut-il se prouver par là ?
C'est bien la question ?Est-ce une promesse en l'air, une parole qui n'engage que lui ou qu'attend t-il en retour ?

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne
Crédit photo @brigittedusch

mercredi 22 août 2018

La fin de l'exil : La fin du voyage.



"Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage"

Je ne suis pas certaine que ce voyage fut beau.
Ou que beau soit le bon mot.
Le mien ne le fut pas, ne l'est pas.
Ce n'est pas un voyage mais plutôt une errance, contrainte, subie et terriblement douloureuse
Quitter sa terre n'a rien de beau, de bon,  on peut tout au mieux considérer cela comme un apprentissage, une leçon, voire une expérience.
On peut tout au mieux en attendre l'issue ; celle ci ne va pas de soi. Pire elle n'entre pas forcément dans le champ des possible.
Partir, être rejeté, devoir quitter, abandonner ses racines, sa vie, son identité parfois n'est pas simple.

C'est. Une réalité. Le Réel qui s'impose ; on s'y cogne, on se débat, on s'insurge, on se bat, on est KO, on se relève, on s'écroule, encore, encore et encore… On s'accommode, pour ne pas mourir… Complétement.

Une errance toujours incertaine, ne plus être de quelque part, sans nul doute, devenir l'être de nulle part.
Errant nous sommes, se croire enraciné à une terre est une illusion, la pire des contrainte, une douce contrainte peut-être mais un lien toxique.
Etre sans attache, être seul au monde, est-ce la réalité, le réel auquel tout être humain est finalement confronté ? Le reste n'étant qu'un écran de fumée, un scénario et un film qu'il s'écrit pour que son passage sur la Terre ne reste pas vain ?
Pourquoi donc ce désir de laisser trace ? De se sentir faire partie de ? D'une terre, d'un pays ou d'un endroit dans celui ci ? D'une langue ? D'une histoire ?
Car au fond qui sommes nous vraiment ? Que faisons-nous ici ou ailleurs ? Qu'avons nous à faire ou à vivre ?
L'exil a parfois dans les yeux du poète ce côté romantique et nostalgique d'un paradis perdu qui n'était sans doute pas idyllique mais on se console comme on peut, c'est ce qui nous tient debout. L'heureux voyageur n'est somme toute qu'un douloureux exilé.

L'exil est d'être loin de ce qui nous est familier, tout comme Ulysse qui après une guerre qui n'est même pas la sienne, se perd à quelques kilomètres de sa terre, de son royaume et de son foyer, tellement proche qu'il en devient tellement loin ?
il y a dans ce mot toute l'acception des Anciens, la détresse, le malheur, le tourment… Oui, il y a tout ça… Et le bannissement. La relégation dans un ailleurs.

Ulysse banni des dieux pour avoir désobéi, déplu, puni pour les avoir défiés, condamné à errer sur un mer souvent déchainée, à vivre mille périples parfois effrayants. J'ai toujours aimé Ulysse, pas seulement pour son intelligence singulière, sa ruse et son sens particulier de la diplomatie, mais surtout pour son courage et son acharnement à ne jamais dévier de sa route. Suivre son chemin. C'est admirable non ? il y a chez lui une détermination à toute épreuve. Son exil est aussi intérieur. Mais est-ce cela ? L'exil n'est-il au fond qu'intérieur ? N'est-il qu'un cheminement vers soi ? Ne sommes-nous pas exilé à nous même ? Ce retrait est-il indispensable à la connaissance de soi ? L'exil ne serait-il pas une métaphore ?

Alors le retour à la Terre, à sa Terre et donc à soi pourra t-il se conclure par ces mots ?

"C'est de là que j'arrive à travers mille maux" ?*

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne
Crédit photo @brigittedusch


* Homère ; L'Odyssée

dimanche 15 juillet 2018

Il y a l'amertume


Amertume
Et il y a l'amertume

Il n'est pas aisé de définir ce nom commun, il en existe des synonymes bien sûr, mais suffisent-ils ? traduisent-ils vraiment l'éprouvé ? car seuls l'émotion, la perception, le ressenti nous parlent, nous causent ce sentiment qui cause si fort qu'on ne peut le faire taire.
Qui nous taraude.

L'amertume
Elle arrive comme ça, à pas de loup, sans vraiment prévenir, puis nous enveloppe comme une toile de fond, nous envahit et nous absorbe sans qu'on puisse dire vraiment ce qui arrive, Elle est. Elle est en nous, avec nous. C'est un parfum avec pour note de tête une amère tristesse, auquels se mêlent la déception, le découragement, le chagrin, la peine, l'aigreur, l'humiliation, le dépit, la rancœur, la desespérance, l'anenvie.

Mélancolie amère ; c'est une saveur étrange et singulière qui s'empare de nous et nous colle à la peau. Il faut avoir souffert, connu le chagrin et la douleur, avoir eu mal, très mal en soi, dans sa chair et dans son cœur, avoir eu tout ça, en avoir été imprégnés, et être, être encore debout, malgré tout.  Il faut aussi s'être tant bien que mal rafistolé,  pour en avoir un avant goût.

Il y a toujours néanmoins une ombre présente mais impalpable, fuyante : l'incompréhension, cet étrange sentiment d'injustice,de s'être fait trahir, instrumentalisé, violenté. De ne pas avoir mérité...
Mais mérité quoi ?
Qui mérite de souffrir ? Qui mérite d'être humilié, abandonné, lâché, laissé, rejeté, ou pire oublié ?

C'est un sentiment terrible, un a namour, un dés amour, un non amour. Il y a l'échec de n'avoir pas su, pas pu susciter l'amour, l'admiration, de ne pas exister pour l'autre. Mais quel autre ?
Celui qui justement est la cause ? En est la cause, la cause de ce mal être qui traine et se traine en nous ? L'amertume ? Cette vague qui monte et descend sans toutefois nous emporter, qui laisse ses traces sur le sable, qui se brise sur le rocher coupant et sanglant et nous laisse seul face au désarroi et face à notre souffrance, celle qu'on se crée de toute pièce, qu'on assemble, qu'on bricole et cultive car elle est notre seule raison de vivre, la seule preuve de notre existence au monde.
Nous sommes le débris de la vague, ce "rapporté", laissé, abandonné sur le sable, ce qui reste.
Reliquat, reliquus, reliqua.

Parce que l'amertume c'est ce qui reste, ce qui teste après la souffrance, l'incompréhension de celle ci, l'amer qui est là malgré tout alors même qu'on pense s'en être sorti à moindre frais, sans être trop amoché, mais s'il n'y a plus ce quelque chose qui coince il y a ce quelque chose qui traine, cette langueur inexplicable, ce mal à être à l'autre et au monde, ce découragement acre et amer, cette confusion des sens qui brule les lèvres et le cœur, il y a quelque chose qui consume l'être dans son altérité et sa singularité, un parfum de chrysanthème ensorcelé, l'inespérance d'une quelconque illusion s'il y en avait encore un mince soupçon.
Brume écume, tristesse et saveur amère, goût de fiel sans détour au hasard du chemin de la colère et de la révolte, poison violent et singulier qui s'infiltre et coule dans les veines et devient pesant, mais il est si difficile de s'en défaire, de s'en purger.
Il faut avoir souffert, trop souffert peut-être, il en reste un sentiment indescriptible d'abandon de soi mais de rebellion contre ce même soi et l'autre, une colère contre ce "Je" qui n'a pas su dire non, se battre et s'affirmer, ce "Je" qui s'est laissé défaire, sans avoir combattu jusqu'au bout, mais qui cependant ne veut pas rendre les armes.

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne.
crédit photo @brigittedusch

vendredi 6 juillet 2018

La désespérance.


Il y a le mal, la douleur, la souffrance, le déchirement, le chagrin, la peine, les pleurs
Il y a ces moments où l'on croit que seule la Mort pourra nous délivrer de tout ça, car la vie est devenue un fardeau, un poids qu'on ne peut plus porter.
Il y a le sommeil, qui ne vient pas, qui ne vient plus, qui est absent, qui nous laisse là, seul face à nous même, aux tourmentes et aux angoisses qui ont pris possession de notre être.
Envahis.
Il y a l'agonie, lente, terrible, pesante, lourde.
Désespérance.
Etre ; un être habité par la douleur, par la tragédie,  la solitude et le désarroi, sans nul remède
Il y a le désir, qui s'est fait la malle, car on a trop mal, tellement mal que le désir n'est plus que celui de la Mort, le soulagement final, le terme, la fin, celle qui viendra à bout de tout ça. Enfin.
Ce "ça" : ces mots qui n'existent pas pour le dire, pour le décrire, car c'est l'impensé et l'impensable, l'invivable, la marque du Destin, ce mot dit qui s'acharne à détruire, ruiner l'être, l'essence, le devenir. La douleur qui submerge, la perte. Celle de l'autre, de l'amant, de la maitresse, le l'aimé, de l'enfant, de… Celui ou celle dont on attendait de l'amour, de l'affection, des sentiments, des mots et qui aujourd'hui ne nous donne plus que des maux !
On a beau raisonner ; se dire que l'autre n'est pas responsable, que son abandon et son rejet n'est en rien la cause du mal que "ça" nous fait, mais rien n'y fait !
Nuit sombre, noire, et obscure, sans lune et sans étoile.
Il n'y a plus rien que sa peine, sa douleur, son déchirement.
En attendant sa Mort.
On se voit se consumer, se bouffer de l'intérieur, le cœur est déchiré, rongé, écartelé, puis vient le tour de l'âme, elle s'abîme, se flétrit, se rétrécit. Rien, vide.
"ça' fait mal". La douleur est incidieuse, elle se répand, c'est un cancer, elle s'adapte, à tout, à nos efforts, aux médicaments, elle trouve une parade et s'infiltre. Malgré tout, parfois, une étincelle, bien mince, et n se croit rétabli, on se croit plus fort, on se croit guéri, ou presque, on se dit "ça" va aller… Et puis au hasard d'un moment ! la douleur, le pincememt, on s'écroule, les larmes. On ne peut plus les retenir et on s'effondre n'importe où n'importe comment, plus aucune tenue, retenue, on lâche; on se lâche, on laisse aller, on se laisse aller, on se laisse couler, entrainé par le tourbillon jusqu'au fond du trou, du gouffre, de l'abîme.
Submergé ! Assassiné par les vagues, par ce tsunami ravageur et meurtrier.
On laisse aller, plus d'autre choix, au creux de la vague qui porte, ou pas, qui emporte loin du rivage, nager est devenu impossible, inutile; à quoi bon ? La Mort est peut-être au bout du chemin, issue tant espérée. On ne deviendra pas vieux et c'est déjà "ça" encore lui.
Attente, attendre ? Mais quoi ?
C'est alors qu'on n'attend plus rien, plus personne. Il n'y a rien à attendre.
Comprendre "ça". Enfin ? Peut-être ?
Est-ce "ça" l'inespérance ? Cette façon d'être à la non attente, au non espoir ? Cette façon d'être au monde, pour être à nouveau au monde.
Une autre naissance ? Une autre manière d'être aussi à soi, sans les autres? L'inespérance, ce qui succède à la désespérance ?


Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne.

dimanche 24 juin 2018

Il y a le déni : Verleugnung


Il y a le déni : Verleugnung, mécanisme de défense, une notion théorisée par Freud pour nommer cette non considération d'une partie de la réalité (laquelle ?). Un refus de voir en face, d'accepter des perceptions, dire "ça n'existe pas", ignorer, même si cette réalité est bien vécue et perçue. Le sujet sait, mais se comporte comme de "si rien n'était". Il  n'y a pas, n'a jamais été. "Ca n'est pas"

On déni, de l'autre, de soi, des autres, le déni est un peu partout, pour s'arranger, de ce qui gène, dérange, met mal à l'aise, mal à l'être, le déni historique en est un bon exemple.

Sortons maintenant des définitions, écartons nous de la théorie pour voir et surtout entendre ce qu'il en est.


Aveuglement ? Mensonge ? Envers soi même ?
Et puis il y a le lapsus, le rêve qui renvoie des images, des émotions, des fragments d'une histoire, d'un sentiment, d'une perception ; un goût amer et désagréable qu'on a voulu oublier, nier, ignorer, dénier…. Pour ne pas souffrir, pour ne pas voir, pour ne pas résoudre, pour ne pas affronter. Tout ces petits rien qui renvoient à la surface, au réel, ce morceau de Réel que nous n'avons pas voulu prendre en compte et en charge. 
-"Pourquoi ça revient comme ça, en pleine figure alors que je ne m'y attends pas ? "
-"Pourquoi ces cauchemars ? Ces réveils nocturnes avec ces images ?"

Pourquoi en effet accéder de façon impromptue (mais l'est-elle vraiment ?) à cette réalité ? à cette vérité qui n'a pas été acceptée, qui a été cachée par le sujet lui-même ? cette vérité qu'il savait vraie, réelle, inscrite dans son histoire dans son passé ? Savait-il ou supposait-il que celle ci était masquée par un scénario écrit de toutes pièces pour vivre un réel qui n'aurait pas été supportable pour lui ?
Masque, pantomime, théâtre, cinéma, mascarade, camouflage, travestissement, faux-semblant, déguisement, scotomisation, déni…
Alors voilà que là au détour d'un mot, d'un rêve le sujet accède à ce qu'il s'était caché, comme pour se préserver (ce qu'il se dit aujourd'hui) 
-"Je savais bien au fond de moi que quelque chose clochait, sonnait faux, mais je n'avais pas envie de voir, d'aller plus loin"
Explorer quoi ? Aller à la rencontre de qui ? De la souffrance, alors que la béquille permet d'avancer, cahin-caha mais d'avancer. 
-"Comme une sorte de déni, de fausse croyance, pour me rassurer sans doute, me dire que je ne m'étais pas trompé, me bercer d'illusions"
Illusion : ces doux mensonges qu'on se raconte pour ne pas sombrer, pour vivre dans ne sorte d'apaisement nécessaire, ce consensus frauduleux dont on n'est pas dupe, pas vraiment, mais qui convient. Le conscient sait être diplomate, s'arranger avec le réel, faire sa vérité, faire avec une vérité, la rendre acceptable pour la faire sienne.
-"Je suis souvent déconcerté par la méchanceté, celle de l'autre, je pense sincèrement avoir bien des défauts mais pas celui là, et je me sens complétement démuni."
-"Ce rêve c'est une claque, un retour au réel bienvenue dans le monde des vivants, longtemps je n'ai pas voulu voir, mais au fond je savais que je me racontais des fables et je vivais tranquille, idiote, car tout le monde sauf moi savais la vérité"
S'en suivent parfois la culpabilité, la honte et surtout la colère de s'être laissé berné, floué par soi même, de s'être soi même trompé car la réalité n'était pas supportable, de ne pas aimer ça, de le détester à tel point que ça en devient insupportable. Comment admettre que l'amour de l'autre était feint, défunt aujourd'hui avant même d'être né un jour. Furieux d'être la propre victime de ses propres mensonges, de sa tromperie, de s'être instrumentalisé à tel point ? Reconnaitre n'avoir été qu'un jouet dans le cœur de l'autre, dans ses promesses, ses mots et confidences ? Inventer, se convaincre d'être aimé ? N'est-ce pas une béquille acceptable ? Qui peut vivre sans amour ? Cette quête essentielle à l'existence ? Cela vaut-il d'accepter le mensonge pour vérité ?
Cette quête d'amour n'est-elle pas la faille, le point faible de chaque sujet humain, car c'est cela justement qui fait son humanité ? Pouvons nous vivre autrement ?
A quoi sert alors le déni, simple évitement pour nous rendre un monde plus supportable ?


Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne
Crédit photo @brigittedusch

lundi 18 juin 2018

Et si on parlait d'Histoire


Psychanalyse et Histoire.
Sciences Humaines, tout ce qui touche à l'Homme, au sujet m'intéresse, m'interpelle, me passionne. Un regard croisé, essentiel car l'un nourrit l'autre qui l'explique et l'éclaire. Réciprocité et miroir, l'un n'allant pas sans l'autre car l'autre est nécessaire à l'un.

Pour inaugurer cette première rubrique, je vous propose de vous raconter l'histoire à travers des hommes et des femmes, des événements, des mythes, comment ceux ci se sont mis en place et pourquoi. Ces non anonymes mais souvent oubliés ont marqués le temps de leur temps, ils ont laissé des traces sans le vouloir souvent, ils hantent encore des lieux abandonnés ou au contraire ouverts à la Mémoire. Ils n'ont parfois rien publié, mais simplement écrit : des journaux, des billets, des lettres, des mémoires, des notes qui ne nous étaient pas destinées, mais qui néanmoins nous sont parvenus et nous permettent d'en savoir un peu plus. Ces témoignages d'un passé intime et singulier est souvent touchant, ils reposent dans des fonds d'Archives, des liasses de vieux papiers et il nous appartient, nous historien ou simple curieux d'aller au devant de ces richesses.
D'autres avant nous ont fait la démarche, ils ont écrits des livres, construit des mythes, des articles, des histoires parfois, trop souvent même romancées pour le public, comme si ce dernier n'était pas capable d'apprécier la vérité historique, les blancs, ce que nous ne savons pas, car il ne subsiste rien, et l'historien ne peut remplir ce vide, il doit au contraire faire preuve d'humilité.
La psychanalyse, la philosophie, la médecine, toutes ces sciences de l'Homme nous permettent de comprendre, de poser des hypothèses, mais jamais d'affirmer, car que savons nous de l'"intérieur" de ces êtres, de leurs pensées, intimité, sentiments ?
Restons alors modestes et rendons leur hommage sans être dupes du transfert qui s'opère inévitablement.


Je vous donne rendez-vous bientôt pour vous présenter un Grand. Un soldat, un stratège, un curieux jeune homme "le plus grand général de son temps" disait de lui Michelet.
Mais chut, je ne vous en dis pas davantage.
A très bientôt.

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne
crédit photos @brigittedusch

dimanche 10 juin 2018

Quel chemin ?

  ll dit :
"Je me suis perdu sur le chemin, sur les chemins… ceux que je prends, ceux que j'ai pris,  un peu comme Ulysse lorsqu'il veut retrouver son ile, mais je n'ai pas d'ile, pas de je, et pas de règle du jeu. Les dés sont pipés dés le départ, je suis né sur le mauvais chemin, peut-être, c'est difficile de prendre le bon après."
Bon, mauvais ? y a t-il un chemin ?
Peut-on s'égarer sur les chemins de traverse, semer des petits cailloux pour retrouver Ithaque ? prendre la mer et revenir au même endroit. Voyage tragique ? Initiatique ?

Quitter et partir dans l'espoir de revenir, d'aller ailleurs : mais où ?
Je me suis perdu sur le chemin, et je ne sais plus où je suis, je me suis égaré quelque part dans l'obscure forêt que j'ai oser traverser, je suis au cœur du labyrinthe sans issue, au large de la mer, aux confins des océans vides et bleus, offert en sacrifice aux dieux et aux éléments déchaines.
No way.

Nulle part, mais de quelle part s'agit-il ? De quelle part de nous partons nous pour aller et venir sans parfois revenir. Le voyage d'Ulysse fut-il beau,? Ou futile traversée contre vents et marée, attaché pour ne pas faiblir et faillir aux chants des Sirènes. Mirages qui promettent, qui répondent à nos rêves les plus fous pour nous faire dérailler et partir vers ces continents obscurs et inconnus.

Découvreur de notre talent, de notre envie, pour rester en vie, s'accrocher à la lumière, ne pas fermer les yeux, ne pas descendre aux Enfers sans être certain d'en revenir ?

Où allons nous ? Que cherchons nous ? Pourquoi prendre ce chemin plutôt qu'un autre ? Sommes nous agis sans pouvoir agir nous mêmes ? Pauvres fous que nous sommes ; pauvres hères condamnés à l'errance,  l'impermanence et la solitude, avec la Mort comme seule certitude. Il faut sans doute avancer; à l'aveugle ou éclairés, par notre âme, notre désir ? Sans faillir ? La route est-elle déjà tracée à l'avance ? Le destin écrit sans espace blanc, sans vide pour y loger un peu d'espoir et de souhaits ? Que reste t-il au sujet ?

Etre perdu sur le chemin n'est en rien tragique, car ce n'est que dans la perte que l'on se trouve, que l'on se retrouve et se découvre. Ne faut-il pas se perdre pour explorer de nouveaux espaces insoupçonnés cachés au plus profond de soi et ne pouvant se révéler que là, sur ce sentier semé d'embûches et parfois de ronces mais aussi d'aubépines et de fruits sauvages ?
Le chemin perdu où l'on se perd, se prend et se déprend, pour mieux se reprendre ; il en faut parfois du temps pour trouver la route, sa route ; celle de l'ici et maintenant sans se soucier d'hier et de demain.

Faut-il alors prendre ce que le Destin nous offre sans pour autant en accepter le Fatum ?

Les chemins de traverse ne sont-ils pas le passage obligé pour accéder à l'Eden, à ce paradis perdu  où sont cachés tous ces secrets de la Connaissance interdite ? A ce fruit défendu que l'Homme par peur s'est interdit pour ne pas être dieu ? La crainte et la peur ; Avoir le Savoir peut être terrifiant car il n'existe alors aucune raison de ne pas prendre le Chemin, car s'il existe, c'est celui de soi, de ce Je caché, de ce Je qui terrifie de ce Je rangé au fond d'un tiroir dont on a jeté la clé.


Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne.

dimanche 27 mai 2018

La peau d'Anna

A l'occasion de sa réédition, c'est avec plaisir que je partage à nouveau cet article, ce coup de coeur, un livre qui m'a particulièrement touchée.

Encore un livre, lu d'une seule traite ou presque celui là...Encore !
Je n'avais pas envie de le lacher ce livre, il me fallait aller jusqu'au bout...

Peau d'Anna, une sorte de "Peau d'Ane moderne", revisitée, une relecture, quelque chose comme ça, mais qui nous emmène sur ce chemin là.
D'ailleurs le conte apparait, en filigrane, puis explicitement tout au long du roman, c'est avec l'histoire de cette "princesse" (qui est aussi le surnom d'Anna enfant) que se construit et ne se construit pas l'histoire de l'héroïne

Encore une quête d'identité, une recherche de soi...
Comme quoi ? Le hasard ? Un livre pris au hasard sur le présentoir de la Bibliothèque... Un roman qui pourtant a à faire avec la psychanalyse.

Une jeune femme retrouve son père, malgré elle, des années après l'avoir quitté, laissé, un père "mort" pour elle, qui pourtant vivait là, à quelques rues, dans la même ville depuis des années, depuis toujours... Une jeune femme qui renoue à travers des lettres, grâce à l'écriture d'un père qui adresse un message, un dernier message, un ultime message...
Un père qu'elle ne voulait plus voir, mais qu'elle revoit malgré elle, malgré son choix, malgré sa décision, malgré son désir.. Mais où se situe vraiment le désir ? Ici ?
Quel est le désir ?
Anna se retrouve plongée au coeur de son histoire, de l'histoire, celle d'une famille, de sa famille.
Une histoire, la sienne, celle qu'on lui a raconté, celle qui doit être sienne, puisque on le lui a dit..
Des souvenirs, d'une histoire qu'elle voudrait enfouir, ne pas se souvenir.
Qu'elle a essayé d'oublier, de ne plus se rappeler, une vie de trous, avec des manques, des souvenirs....
Mais quels souvenirs ?
Les siens, ceux de sa grand-mère, si bonne, si bienveillante, si prévenante pourtant ?
Des impressions, des paroles, Peau d'Ane...Une famille...
Anna se souvient...Anna part à la rencontre d'elle même, alors qu'elle croyait l'avoir fait, déjà, des années plus tôt, pendant des années, sur le divan, dans le cabinet de psy de toutes sortes, qui lui avaient dit, qui avaient interprétés, qui lui avaient fait croire, laissé croire, qui avaient avec elle, malgré elle fabriqué des souvenirs, recollé les pièces d'un puzzle....
Son histoire a elle, qui la rend si malheureuse, si mal dans le monde, si mal en elle, si mal dans sa peau, dans la peau d'Anna !
Un père qui lui écrit, parce que sa mémoire s'en va, ça et là, de temps en temps, puis souvent, encore plus souvent, peut-être pour toujours ? Dans combien de temps. Il semble compter ce temps ce temps dont il dispose pour lui conter, conter son histoire, leur histoire...;

Atteint de ce mal qui prend tout ce qui nous reste, quand on vieillit, qui prend sans jamais rendre, qui laisse quand même des moments où la mémoire vient, revient, une mémoire douloureuse. Alors il veut dire, il veut raconter, il veut témoigner, ultime témoin de cette histoire, de cette rencontre là qui ne s'est pas vraiment terminée, mais qui semble s'être arrêtée interminablement sur "pause". Il voudrait mettre des mots, des mots pour dire avant que la maladie ne gagne..
Avant qu'il ne sache plus.
Avant que plus personne ne sache, quoi que ce soit
Une vérité ? Mais qu'est ce que la vérité ici ?
Encore une fois la vérité.
C'est peut-être la question justement de ce roman : Quelle vérité ? Pour qui ? Pour quoi ?
Combien la vérité est singulière, comment elle s'arrange, se déguise, se travestit, à l'insu parfois du conscient, et peut-être de l'inconscient
Comment elle devient acceptable pour vivre sûrement pas, mais pour survivre peut-être
Chacun en a sa lecture, comme chacun aura sa lecture de ce roman....
Quête de vérité et de soi....Presque identique, la vérité est-elle essentielle pour se trouver se rencontrer ?
Est-elle indispensable pour se libérer ? Se sortir du carcan du mensonge qui nous emprisonne, qui nous empêche finalement de vivre, de respirer, d'être la cause de nos maux?
La vérité qui permet de mettre des mots ?
C'est un peu de tout ça "la Peau d'Anna "
Une enquête qui mène l'héroïne à la rencontre de soi, à la rencontre des mensonges qu'elle croyait vrais, et sur lesquels elle a construit sa vie, une vie si misérable ! une vie de solitude...
Mensonges ? Mais qu'est ce que le mensonge, si ce n'est une autre vérité, un arrangement, un autre agencement des événements, qui peut être entendable, tolérable, mentir c'est ne pas perdre, ne pas mettre en danger, se rassurer, peut-être, laisser ou faire croire d'abord à soi même puis aux autres, leur dire ce qu'ils croient être, pour ne pas les perdre peut-être, ni les décevoir, c'est donner une image de soi...Un faux soi. Mais un soi à donner à voir, à regarder, à plaindre
Cesser de mentir pour aller au delà d'une vérité peut s'avérer parfois périlleux, ne servir peut-être à rien, ne pas être nécessaire, mais où se situe la contingence ? Si toutefois contingence il y a ? Cesser de mentir pour aller à la recherche de soi même, peut-être un acte courageux, ou insensé !
C'est aussi aller jusqu'au bout de soi même, et de son histoire, ce rendez vous là, ici et pas forcément maintenant... Demain peut-être, ou après demain ou jamais..
Est-ce utile ? Essentiel ?
Dans le cas d'Anna, c'est sa peau qui était en jeu, au delà de la métaphore, il s'agissait ici de sauver sa peau...
La peau d'Ane du conte, l'heure pour Anne de faire les comptes, l'heure du conte, qui n'a pas d'heure, mais qui doit se faire... Car c'est une question d'heure. Solder un passé avec lequel on est en compte, peut-être parce qu'on nous en a trop conté, justement, rendre compte pour approcher le conte, et aimer, peut-être sans compter et sans s'en laisser conter encore.....
Etre libre de tout compte, pour ne plus se ressasser le conte, le conte de fée qui est en fait celui d' une sorcière, méchante sorcière et gentille fée, ni tout blanc ni tout noir, ni tout gentil ni tout méchant.
Libre de conter, sans plus compter, de ne plus conter pour enfin aimer, laisser les histoires à l'histoire cesser d'être le personnage, le figurant d'un conte écrit par un narrateur tout puissant qui instrumentalise au gré de sa fantaisie pour donner sens à sa propre existence. Ustensilisant les protagonistes qui viennent servir sa propre histoire, rassurer son égo en souffance.
Solder enfin, une fois pour toute, affronter le passé pour affronter son destin, pour être acteur enfin de sa propre histoire. Construire demain, enfin !

Nathalie Gendreau La Peau d'Anna
Editions Dacres mai 2018.

samedi 26 mai 2018

La perte



Faire l'expérience de la perte, perdre...
Mais quid de la perte et de perdre, perdre un pari, perdre au jeu, perdre l'usage de ses jambes, de la parole, un amour, un être, un ami ; perdre la vie... ?
Perdre quelque chose ou quelqu'un ?
En tous cas, perdre n'est pas gagner, il y a du moins, du manque... de ce qui était et n'est plus
Passé, présent.
Perdre ou renoncer ?
Choisir aussi : car c'est accepter de perdre ce qu'on ne choisira pas, ce qu'on laissera de côté car on ne peut "tout avoir". Renoncer alors volontairement à l'objet, à la situation ; faire un choix, qui parfois n'en n'est pas tout à fait un, mais il faut laisser pour. Donc abandonner. Laisser à la marge.

Est-ce alors une question d'acception, perdre, renoncer, laisser .
Qu'est ce que la perte ?
Mais quelle qu'elle soit, nous devons faire face à la perte, ou lui tourner le dos, ce qui ne revient pas au même. Acceptée ou non, elle est là, présente, absente dans la présence, présente dans l'absence. Qu'on le veuille ou non la perte fait partie de soi, du manque en soi, mais aussi du trop que ce manque finit par créer.
Un trop perçu qui nous laisse en compte avec nous même, une balance non équilibrée, branlante, une faille devenant parfois un gouffre, celui de l'ennui, du chagrin, de la souffrance.
Un manque qui se greffe sur l'être, qui profite de cette faille et de la défaillance, de ce manque de défense car le sujet a quelque peu baissé la garde, laissant aller les larmes et le désespoir tragique de la perte de l'aimé, de l'âme sœur, de l'enfant, de l'impensé impensable.
La perte ? Nous perdons toujours quelque chose, notre temps parfois, il est perdu et ne se retrouve plus, ne se remplace pas, ne se rattrape plus.
Il nous faut perdre pour advenir au langage, accepter cette perte pour ne pas rester au seuil ou même pas pouvoir le franchir, accéder au lien social ou faire semblant, donner l'illusion peut-être un court instant que même si on n'est pas là, on n'y est quand même un peu...
Perdre à tout jamais, la mort ! la pire des pertes ? Mais qu'est-ce que le mort ? La sienne ou celle de l'autre ? Qu'en est-il au juste de cette mort, attendue et redoutée, attendue et espérée ? La fin, la perte finale sans retour et quand il s'agit de soi, ne pas même pouvoir l'éprouver ?
Perdre l'espoir et l'illusion, la mort psychique. Etre emprisonné dans un corps perdu, ne plus exister pour l'autre, la perte de soi ? L'oubli ?
Mais quel oubli ? Celui ci est-il une perte ? Ou bien LA perte ?

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne.
Crédit photo : @brigittedusch
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Ce blog relate des bribes, des vies en respectant l'anonymat, ce l'éthique et la déontologie de ma fonction
Les événements, initiales, lieux, histoires... sont modifiés.

Il s'agit d'illustrer des situations, un concept, une problématique, un questionnement donnant lieu à une réflexion.
Ainsi toute ressemblance, similitude serait donc purement fortuite.

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