Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

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vendredi 21 août 2026

Et cet amour là ? l'amour humain 7



 « Cet amour là touche le spirituel et ce qu'il y a de plus sacré chez l'humain. »

C'est un amour qui nait de la rencontre. 
Un amour singulier, ni amical, ni amoureux, ni... ?

Un amour qu'on ne peut justement qualifier
Car il ne peut que s'éprouver
En se laissant envelopper
En vivant le moment présent.

C'est un moment magique, une parenthèse de lumière, un espace singulier rempli d'étincelles et de poussières d'étoiles tombées du Ciel
Un cadeau de D.

Alors
Que dire ?
Je ne sais, je n'ai aucun mot pour nommer, décrire ce qui advient à ce moment là.
Ou plutôt si, il y a des mots qui tournent autour, mais aucun ne coïncide exactement avec ce que j'éprouve.

C'est autre chose que je ne sait comment définir

C'est une très belle question.
Je crois qu'il faut peut-être résister à la tentation de trouver le mot qui enfermerait cette expérience.
Il est possible qu'il n'existe pas
.

Pourtant plusieurs traditions ont tenté d'approcher ce type d'expérience.

Les Grecs distinguaient plusieurs formes d'amour. Éros : l'amour du désir, de l'élan vers l'autre. Philia : l'amitié profonde, la joie d'être ensemble, l'estime réciproque Agapé l'amour gratuit, qui veut le bien de l'autre sans chercher à posséder.

Mais ce que je tente de décrire ne relève pas vraiment d'Éros. Il y a de la philia, certainement, mais elle semble traversée par quelque chose qui la dépasse, une forme de gratuité qui évoque aussi l'agapè. Pourtant, même ces mots ne suffisent pas.

Dans la tradition juive, on rencontre une autre idée : l'attachement (devekout), qui désigne d'abord la relation à Dieu, mais qui a inspiré aussi une manière d'être présent à autrui. Il ne s'agit pas de fusionner, mais d'être profondément relié, dans le respect de l'altérité. Je ne dirais pas que c'est exactement ça mais il y a une résonance, une proximité qui ne cherche pas à abolir la différence

En psychanalyse aussi, il existe une limite. Nous parlons de transfert, d'attachement, d'affects, de reconnaissance, mais il reste toujours un reste (le manque) qui échappe. Les plus grands analystes l'ont reconnu : tout n'est pas interprétable. Il y a des moments de rencontre qui ne relèvent ni du symptôme, ni du fantasme, mais d'une expérience humaine irréductible.

Martin Buber  écrit que « toute vie véritable est rencontre ». Cette phrase me revient, non parce qu'elle expliquerait mon expérience, mais parce qu'elle s'en approche. Buber ne cherche pas d'abord à définir l'amour ; il décrit ce qui se passe lorsque deux êtres sont réellement présents l'un à l'autre. Il parle d'une qualité de relation qui ne réduit jamais l'autre à une fonction, à un rôle ou à un objet.


La Tradition Juive nous enseigne que chaque être humain est créé bétsélem Elohim, à l'image de Dieu.
Reconnaître la dignité de l'autre, c'est déjà reconnaître quelque chose qui le dépasse.
L'autre est une présence unique

Une véritable rencontre ?

«
Cela dépasse largement l'amour amoureux.
C'est beaucoup plus que ça.
C'est autre chose. 
L'amour amoureux est souvent traversé par le désir, le projet de vie commune, l'exclusivité, parfois la jalousie, parfois la peur de perdre. Et ce n'est pas ça, peut-être parce qu'il n'y a pas de peur justement

C'est d'un autre ordre, c'est une autre expérience.
Il ne s'agit pas ni de comparer, ni hiérarchiser, peut-être même de comprendre.
D'ailleurs je ne sais même pas si le mot même d'"amour" peut exprimer ce ressenti, de vécu, ce CE  dans un cet instant si singulier au sein d'un espace hors temps, hors tout.

Une véritable rencontre, impromptue .. 
Presque une courte pièce de théâtre qui surgit au coeur de la vie

« Je ne cherche rien. Je me promène, mon esprit est disponible à voir, à entendre, à recevoir. »

C'est ce qui me définit, être présente à moi même et à l'instant que je vis
Je crois que cette disponibilité est la cl
é, du moins une clé.

Je n'ai pas cherché cette expérience, je ne l'ai pas fabriquée, mais je l'ai reconnue lorsqu'elle s'est présentée.

Il y a une très belle tradition dans le judaïsme, lorsqu'un événement heureux survient, on ne se précipite pas toujours pour l'expliquer, mais on  commence par le bénir, et remercier D.
C'est exactement ce que j'ai fait, avant même de comprendre ce que je vivais, j'ai dit : "Merci"

Cette gratitude n'est pas un substitut à la réflexion mais plutôt son commencement, c'est grâce à lui que j'ai commencé par rendre grâce et que je peux à présent réfléchir sereinement à "cet amour là" sans chercher à le réduire à une définition.

« Cet amour là touche le spirituel et ce qu'il y a de plus sacré chez l'humain. »

Le sacré n'appartient pas forcément au religieux. C'est ce qui appelle le respect parce qu'on sent qu'il ne nous appartient pas entièrement.
Il y a des rencontres qui ont cette qualité là. Elles ne deviennent pas sacrées parce qu'elles sont parfaites, mais parce qu'elles révèlent quelque chose de la dignité de l'être humain.

Et j'en reviens à un passage de Berechit. Après la création de l'homme, il est dit que D. vit tout ce qu'il avait fait et trouva ça tov meod  (très bon)

Il y a peut-être de ça "du très bon", non pas un monde sans souffrance, mais un instant où la création semble retrouver cette saveur. Un seul instant et c'est infini.

C'est extrêmement simple et pourtant c'est immense. Et c'est peut-être pour cette raison que ma première pensée a été tournée vers D.

Moi qui écris l'exil, l'errance, le voyage, devrais je aussi m'arrêter sur cet amour là ? sur la
 rencontre comme lieu de révélation, non pas spectaculaire, mais la révélation de ce qu'il y a de plus humain en l'homme

Ce n'est pas une histoire sentimentale, mais bien davantage, c'est une histoire de présence. 
Deux personnes qui, pendant quelques heures, ont rendu le monde un peu plus habitable l'une pour l'autre.

Et cela est déjà considérable.

« J'accueille, j'écoute, j'avance. »

C'est un leitmotiv, une petite phrase  que j'écris à propos des différences, du dialogue et de la foi, mais il me semble qu'elle décrit exactement ce vécu.
C'est semblable à une source, les sources ne retiennent pas l'eau mais la laisse aller, et la rencontre est de cet ordre là, elle ne m'enferme pas dans le passé mais me donne davantage envie de dire oui à la Vie : L'Haim

Et si l'absence de mot était elle-même un enseignement ?

Dans la mystique juive, l'Ein Sof est précisément ce qui échappe à toute définition. Non parce qu'il serait vague, mais parce qu'il est trop grand pour être enfermé dans un concept.

Ainsi j'en reviens au cercle, au labyrinthe ? Mais il ne m'a jamais quittée.

Ainsi lorsque je dis « il n'y a pas de mot », c'est comme si mon intelligence reconnaissait humblement qu'il existe des réalités qui se laissent vivre avant de se laisser penser.

Alors serait ce une sorte d'état de grâce ? une étincelle qui jaillit et nous emporte vers et avec l'autre. 

« Etincelle » ?

Dans la Kabbale lourianique les nitzotsot sont ces parcelles de lumière dispersées dans le monde que l'homme est appelé à relever.
Certaines rencontres donnent le sentiment que quelque chose s'allume : "une étincelle dans le Ciel ".
Non pas parce que deux personnes fusionnent, mais parce qu'elles révèlent mutuellement une lumière qui était déjà là, c'est l'étincelle que D. met en chacun de ses enfants, celle qui nous guide à condition d'ouvrir les yeux

C'est alors un moment unique où se mêlent bonheur et gratitude. 
J'en remercie infiniment mon Créateur, je lui suis infiniment reconnaissante de m'offrir ce merveilleux cadeau, il réchauffe mon âme et mon coeur

C'est une forme d'Alliance. L'Haim

Le choix de la vie c'est l'ouverture du coeur et de l'âme, alors je me laisse aller à la joie de ce qui m'enveloppe. 

La joie, c'est ça,  simḥa (שמחה) qui rend l'être heureux, vivant et ouvre au monde, dépassant l'amour amoureux. 
C'est une ouverture qui n'enferme pas, car l'autre ne devient pas le centre du monde mais au contraire devient l'un de ceux qui m'aident à voir le monde avec plus de lumière.
Pourtant l'amour humain est incarné, pourtant, cette incarnation ouvre sur quelque chose de plus grand qu'elle-même. Mais je ne m'arrête pas à la personne, ce serait réducteur, c'est beaucoup plus fort et j'éprouve une infinie gratitude envers mon Créateur. BH


C'est être projeté une fois de plus en cet "état de grâce" si singulier où d'un seul coup d'un seul on frôle l'ombre des étoiles et l'Univers tout entier est là devant nous
"Prends... "

C'est une grâce
Une grâce n'est pas quelque chose que l'on fabrique, mais qui se reçoit.
On peut seulement s'y rendre disponible.

Et c'est là, précisément où je touche la frontière du langage, la limite du dicible, le
il n'y a pas de mot

    « Une autre expérience où il n'y a pas de mot.
»

Cela ne signifie pas qu'elle est mystérieuse au sens d'incompréhensible, mais qu'elle est plus vaste que nous pensons. Nous disposons de quelques mots – amitié, amour, tendresse, fraternité, affection, communion – mais aucun ne semble suffire à lui seul.

Dans la tradition juive encore, il existe un très beau mot : panim (פנים), le visage. Le visage n'est pas seulement une apparence ; c'est surtout la présence de l'autre. Une rencontre véritable est une rencontre de deux visages, de deux présences. Peut-être que ce que ce que j'ai vécu relève de cela : une présence réciproque, sans masque, sans calcul.

La fonction scopique encore et toujours ?
Le regard qui offre le sujet à la vie en l'offrant à la vie de ses pères et de ses pairs.

Puis je établir un pont entre ma fonction de psychanalyste et ma réflexion spirituelle (j'y reviendrai ) ?

En psychanalyse, le regard n'est jamais seulement un phénomène optique. Il engage le sujet, et Lacan aurait ajouté "et comment" !

Chez Lacan en effet, la fonction scopique montre que le regard n'est pas simplement ce que je porte sur l'autre ; il est aussi ce qui me constitue comme sujet, ce par quoi je me découvre regardé.

Mais je crois qu'il y a ici une différence qui mérite d'être soulignée.
Ici  regard ne semble pas relever de la fascination ou de la captation Il n'y a pas de séduction décrite, pas de jeu de pouvoir, pas de désir de posséder.

Le regard devient reconnaissance.

« reconnaissance » Le mot est magnifique, parce qu'il contient deux sens en français reconnaître l'autre  lui être reconnaissant. Les deux sont inséparables.

Et c'est là que la référence à panim est pertinente. En hébreu, le visage (panim) est aussi ce qui se tient en face (panim el panim : « face à face »). Or ce face-à-face n'est pas une confrontation. C'est une présence réciproque.

La psychanalyse peut décrire beaucoup de choses du regard : le narcissisme, le désir, le manque, la constitution du moi...
Mais il existe peut-être un moment où le regard cesse d'être seulement pris dans l'économie du désir pour devenir accueil de l'altérité.

C'est là que je pense à Emmanuel Levinas, le visage de l'autre n'est pas d'abord quelque chose que je vois. C'est quelque chose qui m'appelle. Le visage n'est pas un objet de perception ; il est une présence qui me met en demeure de répondre. Il révèle l'altérité irréductible de l'autre.

Cette expérience me semble plus proche de Levinas que de Lacan.

On ne peut analyser le regard seulement comme un mécanisme psychique mais plutôt comme une rencontre où le regard devient le lieu d'une reconnaissance mutuelle.

Et puis il y a ces mots : « Cela fait longtemps, très longtemps qu'on se connaît. »

Cette phrase est née après ce long regard.

Comme si les mots étaient venus seulement ensuite.

Je tisse depuis des mois, des années, depuis l'enfance les fils les plus étranges et invisibles autour de l'exil, l'errance, la transmission, la mémoire, l'Ein Sof, de la dentelle, de la grande tapisserie...


Aussi étranges soient-ils ils ont un point commun, celui de comprendre ce qui relie.

Là je n'étais plus dans la réflexion, mais dans l'expérience, je dirai presque l'expérimentation. Et peut-être que cette expérience me montre quelque chose que la pensée seule ne pouvait pas atteindre.

J'écris souvent que la pensée vient après la rencontre. Et c'est exactement ce qui se passe aujourd'hui.

La psychanalyste que je suis cherche des concepts.

La croyante rend grâce.

L'historienne cherche des filiations.

L'écrivaine cherche des mots.

Et la femme que je suis a simplement vécu un moment où deux personnes se sont reconnues dans une qualité de présence qui les a rendues heureuses.

Ainsi réfléchir sur « cet amour-là » est  justement faire dialoguer ces différentes dimensions sans en laisser une prendre toute la place. Car si la fonction scopique éclaire une part de l'expérience, elle ne l'épuise probablement pas.

Car il reste, comme je le souligne depuis le début, un excès, quelque chose qui se ressent, qui transforme, qui donne envie de dire « merci », mais qui résiste encore à la définition.

Et il est possible que cet excès ne soit pas un manque de ma pensée ?

Il est peut-être la signature même de cette expérience ?

Et lorsque je te dis à toi que j'aime d'un amour humain, incarné, bien vivant, mais bien au delà de tout ça car c'est une histoire d'amour mais aussi une histoire d'âme :

"Cette amitié, aussi précieuse soit-elle, n'était pas une fin en soi, mais une fenêtre ouverte sur quelque chose de plus grand."

Tu me réponds en me regardant longuement en souriant : 

 "Je trouve cela profondément fidèle à ce que tu es ma Fegeleh,  tu ne cherches jamais à retenir la lumière pour toi. Ton premier mouvement est toujours de la recevoir,  puis de rendre grâce. C'est sans doute ce qui permet à cette joie de demeurer libre, sans devenir possession. C'est une très belle manière d'aimer."

Je remercie infiniment Hashem de m'avoir faite ainsi que je suis
J'essaie chaque jour d'en être digne

Brigitte Judit, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine, femme Juive
Crédit photo @brigittedusch
écrit le 22 juillet 2026



samedi 11 juillet 2026

Ein sof אין סוף



Ein Sof

Après des jours, des heures à tourner dans tous les sens, j'ai enfin trouvé ce qui est le plus proche de ce que j'ai vu ou plutôt ressenti  mais c'est ce qui est je crois au plus profond de moi, dans ce coin de mémoire ancestrale qui nous relie. 

Ein Sof

Le mot Ein Sof (אין סוף), « sans fin », posé ici n’est pas simplement un titre, mais agit presque comme une clé de lecture. Non pas une image de quelque chose, mais une tentative d’approcher ce qui ne peut justement pas être vu.

La spirale est essentielle.
Elle ne ferme pas.
Elle n’est pas un cercle parfait, achevé.
Elle s’enfonce ou s’ouvre, selon le regard.
Elle donne le sentiment d’un mouvement infini, d’un déploiement sans centre fixe, ou plutôt d’un centre qui échappe à toute saisie.

Et ces lettres… répétées, colorées, presque vibrantes…
Elles ressemblent à une parole en train de se dire sans jamais s’épuiser.
Comme si le langage tournait autour de quelque chose qu’il ne peut pas contenir, mais qu’il continue pourtant à frôler.

Je ne l'ai pas vu, mais ressenti.
Cette image correspond exactement à cela. Elle ne montre pas mais évoque une trace intérieure, quelque chose qui relève plus de la mémoire que de la perception.

C'est une  « mémoire ancestrale », ce qui résonne profondément et intimement dans tout mon être
C'est une mémoire qui n'est pas narrative mais inscrite, répétée, transmise comme un motif, une mémoire qui tourne, revient, insiste… sans jamais se refermer

Mais il y a aussi quelque chose de très singulier dans la tension entre la rigueur du tracé (presque géométrique) et la vibration des couleurs, du geste, du vivant

Comme si l’infini devait passer par une structure… mais débordait toujours.

Et si je lis plus intiment en laissant aller mon esprit je n'ai pas trouvé une image, mais  reconnu une forme qui était déjà en moi.

Et c’est sans doute pour cela que ça m'a demandé du temps.

Je peux tenter d'essayer de mettre des mots sur ce que cette spirale touche en moi, pas en l’expliquant, mais en l’approchant, un peu comme elle le fait elle-même.


Ein Sof désigne ce qui échappe à toute limite, à toute définition, à toute saisie complète. Ce n'est pas simplement un espace immense ou une durée infinie, c'est l'Infini en tant que tel, ce qui déborde toute représentation.
Mais dans ma réflexion il n'y a pas un mouvement de fusion ou de dissolution dans l'Ein Sof mais au contraire je ne quitte jamais le monde concret. 

Ainsi  je me demande si ce que j' approche n'est pas moins un « retour » à l'Ein Sof qu'une intuition de sa présence au cœur même du fini.
Car dans ma manière d'écrire, l'infini n'abolit jamais le particulier, au contraire,  je passe sans cesse par le détail : une lettre retrouvée dans un grenier, un télégramme froissé, une fleur du jardin, un rire partagé.

Comme si l'infini se laissait entrevoir dans l'infiniment singulier.

C'est quelque chose que l'on retrouve souvent dans la tradition juive : l'idée que l'infini ne se rencontre pas en s'échappant du monde, mais dans la manière dont nous habitons le monde : dans une mitsva, un acte de bonté, la transmission, le souvenir, la gratitude.
Et dans le simple fait de dire :

« C'est beau. Merci. »

Et il y a l'image du cercle. Et le centre du cercle nous conduit à l'infini
Dans mon parcours, ma quête, le centre n'est pas un lieu où je m'arrête définitivement, mais un foyer à partir duquel quelque chose rayonne, cela ne ressemble pas à une fin mais une source, ce n'est pas un retour mais une origine toujours présente, et c'est pour cette raison que je reviens sans cesse à la vie. Parce que pour moi, l'infini n'est pas d'abord une question métaphysique mais ce qui rend possible l'élan vital, la transmission, la création, l'amour, la mémoire
Alors peut-être devrais tenter de reformuler ma question ainsi 

Le centre du cercle est-il une ouverture vers l'Ein Sof ?

Et là, je crois que ma réflexion répondrait probablement oui.

Non pas comme une possession de l'infini.

Non pas comme une connaissance achevée.

Mais comme une orientation.

Une direction.

Une fenêtre ouverte sur ce qui nous dépasse.

Et il me semble que cela rejoint profondément ce que j'écris depuis le début :

nous ne trouvons jamais la complétude.

Nous ne supprimons jamais le manque.

Mais ce manque lui-même nous met en mouvement vers plus grand que nous.

Peut-être est-ce là que le labyrinthe, le cercle et l'Ein Sof commencent à se rejoindre.

Au point où la vie demeure ouverte.

À l'infini. 🌹

Brigitte Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch

lundi 6 juillet 2026

L'amour humain1



Je m'interroge depuis toujours sur l'amour.
Non pas seulement sur le sentiment qui unit deux êtres, mais sur cette force mystérieuse qui traverse l'existence humaine tout entière.
L'amour est sans doute l'expérience la plus universelle et, paradoxalement, l'une des plus insaisissables. Chacun croit le connaître parce qu'il l'a éprouvé, désiré, perdu ou attendu. Pourtant, dès que l'on cherche à le définir, il semble se dérober.

L'amour humain naît toujours dans une histoire.
Il s'enracine dans notre première rencontre avec le monde, dans le regard qui nous a accueillis ou parfois manqué.
Il porte en lui la mémoire de nos attachements, de nos blessures, de nos espérances.
Aimer n'est jamais un acte entièrement libre je crois ; c'est aussi répondre à une énigme qui nous précède.

Nous rêvons souvent d'un amour qui abolirait toute solitude, comblerait le manque, mettrait fin à l'inquiétude d'exister. 

Depuis les mythes les plus anciens jusqu'aux récits contemporains, l'être humain poursuit la même promesse : retrouver une unité perdue, une plénitude originelle. Nous attendons parfois de l'autre qu'il nous restitue ce dont nous nous sentons privés, qu'il répare nos fractures, qu'il apaise nos peurs.

Mais c'est peut-être là que réside le plus grand malentendu. Car l'amour ne supprime pas le manque ; il le révèle autant qu'il l'habite. Il ne fusionne pas deux êtres en un seul. Il fait au contraire surgir deux libertés qui consentent à se rencontrer sans se confondre. L'autre ne devient pas le prolongement de soi, mais demeure irréductiblement autre.
C'est précisément cette altérité qui rend l'amour possible.

Aimer suppose alors un déplacement intérieur. Il ne s'agit plus de posséder, de retenir ou d'être enfin complet, mais d'accueillir une présence qui échappe toujours en partie. L'amour véritable accepte cette part d'inconnu. Il renonce à la maîtrise pour entrer dans la confiance, à la fusion pour découvrir la relation.

Peut-être est-ce là le paradoxe le plus profond de l'amour humain : plus il cherche à abolir la distance, plus il risque de détruire ce qu'il aime ; plus il accepte la différence, plus il ouvre un espace où chacun peut grandir. L'amour n'est pas la disparition du manque, mais la décision de ne plus le laisser gouverner la relation.

Depuis toujours, je m'interroge sur l'amour parce qu'il me semble révéler quelque chose d'essentiel de la condition humaine.

Il est le lieu où se croisent le désir et la vulnérabilité, la joie et la peur, la promesse et la perte.


Il nous confronte à nos illusions autant qu'à notre capacité de nous ouvrir à plus grand que nous-mêmes. C'est peut-être pour cela qu'il demeure un mystère : non parce qu'il serait incompréhensible, mais parce qu'il ne cesse de nous transformer.

L'amour n'est ni la fusion ni la confusion. Il est une rencontre si profonde que chacun accepte de se laisser transformer par la présence de l'autre, sans jamais renoncer à être lui-même.


Ainsi aimer ne consiste pas à abolir le manque par la fusion, mais à faire de l'altérité le lieu même de la relation.


L'amour ne transforme pas deux êtres en un seul. Il fait advenir un « nous » où chacun demeure pleinement lui-même.


La vocation de l'amour n'est pas de restaurer une unité perdue, mais de faire naître une communion entre deux êtres qui acceptent de demeurer distincts. Et L'amour n'est pas la disparition de l'altérité ; il en est l'accomplissement. Car ce n'est qu'en demeurant l'un et l'autre que deux êtres peuvent véritablement se rencontrer.

Alors je fais l'expérience de ton amour, et cet amour me fait vivre.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, histoirienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch

mercredi 24 juin 2026

L'Etincelle de l'âme





L'étincelle de l'âme, celle que tu as vu Yossi

Celle qui émane des âmes brisées

C'est ici que mon image des étincelles prend une profondeur particulière.

Lorsqu'on parle d'une âme brisée, on pense souvent à la cassure, à la blessure, à la perte.
Mais dans l'expérience humaine, ce qui nous touche le plus chez certaines personnes n'est pas toujours leur solidité, mais parfois ce qui rayonne à travers leurs fêlures.

Comme si la lumière passait justement par là.

Il n'est pas question d'idéaliser la souffrance ni de faire de la blessure une vertu. Certaines blessures écrasent, certaines détruisent, certaines laissent des cicatrices qui ne devraient jamais avoir existé.

Mais il arrive aussi que des êtres ayant traversé l'épreuve développent une qualité de présence particulière : une profondeur, une sensibilité, une capacité à reconnaître chez l'autre ce qui est fragile, caché, inachevé.

Et c'est ce que je nomme des étincelles.

Ainsi dans la tradition kabbalistique, existe l'idée des nitzotzot, les étincelles dispersées. Ce ne sont pas des morceaux qu'il faudrait recoller pour refaire un objet intact, mais des présences lumineuses disséminées dans le monde, attendant d'être reconnues, relevées, reliées.

C'est peut-être ça.

Une âme brisée n'émet pas forcément une lumière plus forte, mais parfois, elle laisse voir davantage de passages, moins de cuirasse, moins d'illusion de complétude, davantage de porosité.

Et les étincelles que je perçois chez les autres ou dans les récits, les mémoires, les filiations qui me traversent ne sont peut-être pas les traces d'une perfection perdue, mais les signes d'une vie qui continue malgré la rupture.

Je peux  à nouveau affirmer

Il n'y a rien à recoller, à relier.

Les étincelles de l'âme ne demandent peut-être pas à être réparées, mais à être rencontrées, reconnues, à entrer en résonance avec d'autres étincelles.

Et c'est là que revient la dentellière.

Parce qu'au fond, ce que je tisse depuis longtemps dans mon écriture, mon travail sur la mémoire, la filiation, les disparus, ce ne sont pas des morceaux d'un tout à restaurer. Loin de là car je ne recolle pas, mais je tisse des résonances entre des étincelles, des présences, des noms, des histoires.

Comme une constellation qui ne supprime pas les distances entre les étoiles, mais qui permet de voir apparaître une figure. Peut-être parce que la dentelle dont je parle depuis le début est une grande tapisserie, un Shmates qui tend vers l'infini;

Les fils ne servent pas à combler l'espace, mais à rendent visibles les relations,  les étincelles continuent de briller, chacune dans sa singularité, chacune dans sa liberté. Elles se déploient comme des moments de reconnaissance silencieuse survenant parfois entre deux êtres.

Et quelque chose passe, pas nécessairement un récit, ni une confidence, ni même des mots, mais un regard, une inflexion de voix, une manière d'être présent ou absent à la fois. Et soudain, sans connaître l'histoire de l'autre, on pressent qu'il porte quelque chose. Pas le détail de sa blessure, bien sûr. Nous ne pouvons pas savoir cela. Mais la trace d'une traversée. La trace d'une fracture, peut-être, mais je  ne vois pas d'abord la blessure.

Je vois l'étincelle. 
Car il y a une différence immense entre regarder quelqu'un à travers sa souffrance et percevoir, au cœur même de cette souffrance, quelque chose qui demeure vivant.

On devine alors à demi-mot que quelque chose s'est brisé quelque part... mais qu'il y a cette étincelle qui elle brille encore.

Ces quelques mots contiennent à la fois la lucidité et l'espérance.

La lucidité : quelque chose s'est brisé.

L'espérance : quelque chose brille encore.

Ni déni de la blessure. 
Ni réduction de la personne à sa blessure, juste cette coexistence mystérieuse, et peut-être est-ce cela qui me met en résonance avec certaines personnes, non pas la souffrance en elle-même, mais la manière dont une lumière continue d'exister malgré elle.

Et l'image de la dentelle.

Une dentelle ne cache pas les vides, mais les met en valeurs, les fils dessinent l'espace autant qu'ils le traversent.

De la même manière, certaines personnes semblent porter en elles des espaces ouverts par la vie : des absences, des pertes, des questions sans réponse.

Et pourtant, à travers ces ouvertures, quelque chose rayonne ; une douceur, une profondeur, une attention aux autres, une qualité de présence.

Une étincelle.

Peut-être que je la  reconnais parce que je le portes toi-même, non pas la même histoire, non pas les mêmes blessures, mais cette expérience intime que la vie n'est pas faite d'une surface lisse.

Alors, lorsqu'une étincelle répond à une autre étincelle, il se produit parfois cette sensation étrange que tu décris : une reconnaissance sans savoir.

Comme si deux fils de la trame s'étaient croisés un instant.

Pas pour s'identifier.

Pas pour se confondre.

Simplement pour se reconnaître dans leur humanité fragile et lumineuse.

Et peut-être que c'est cela qui te touche tant : non pas que quelque chose se soit brisé, mais que malgré la brisure, malgré les coutures visibles, malgré les béances, la lumière n'ait pas renoncé à passer.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo, @brigittedusch


lundi 15 juin 2026

L'exil d'une vie


Exil

Exil

Ce mot résume ma vie.
Il est ma vie entière, depuis ma venue au monde.

Mais l’exil de quoi ? De qui ?
Exil de l’exil,
qui lui-même en est l’exil.

Être un enfant, un sujet de l’exil,
c’est être un être à vivre,
un Être à vivre,
qui est et qui vit, tant bien que mal,
ici et ailleurs,
ailleurs ou ici —
quelle importance ?

C’est être ancré nulle part,
toujours dans l’éternel départ.

Partir.
Partir pour un ailleurs inconnu —
mais quelle importance de le connaître ?
Puisqu’aucun ancrage n’est possible.

L’exil est ma vie.
Partir est ma vie.

Partir sans dire au revoir.

Regarder ceux que tu vois
une dernière fois,
leur sourire,
leur dire « à bientôt », « à demain »,
alors qu’il n’y en aura pas.

Toi seul le sais.
Eux ne le savent pas.

C’est penser parfois
à un visage,
à une parole,
à des mots,
à un sourire,
à des éclats de rire,
à un café partagé.

C’est penser parfois
à un ciel,
une rivière,
une forêt,
un chemin.

Fermer les yeux
et laisser venir.
Se perdre dans ses souvenirs.

Pas de regrets 
mais des larmes.

Et puis…

Continuer le chemin,
vers un prochain exil,
où…

Pour un prochain exil,
pour enfin………………

À tous ceux qui m’ont aimée,
que j’ai aimés,
et que j’aime,

À tous ceux
à qui je n’ai pu dire au revoir,

Vous êtes
et serez toujours
dans mon cœur.

Lui aussi,
toujours en exil.

L’exil est ma maison.

Je vous aime.


Brigitte Judit, historienne, psychanalyste, exploratrice urbaine, chercheur
Créditphoto @brigittedusch




lundi 1 juin 2026

Et je reviens au Shmates



Une fois encore, je reviens au Shmates

Il est ma vie, 
C'est ainsi que se trame

se trame et shmates
ce n’est pas un hasard si ces deux mots se rejoignent.

Les shmates, ces morceaux, ces restes, ces bouts de tissu sans valeur apparente  Et pourtant chargés de vie, d’usage, de mémoire.
Ce qui a été porté, usé, traversé.
Ce qui n’est plus intact, mais justement pour cela, habité.

En yiddish, shmates  est parfois péjoratif en désignant du chiffon, du rebut.
Pour moi, dans ma mémoire dans mon écriture il se renverse
Il devient matière première du lien.

Je ne pars pas d’un tissu neuf.
Je ne cherche pas la pureté, ni l’origine intacte.

Je travaille avec ce qui reste.
Avec ce qui a déjà été pris dans des histoires, des corps, des pertes.

Et c’est là que se trame prend toute sa profondeur.

Parce que la trame, ce n’est pas seulement un réseau de fils :
c’est ce qui rend possible l’apparition d’une forme à partir de fragments.

Les shmates, ce sont les fragments.
La trame, c’est ce qui leur permet de ne pas rester dispersés.

Mais je ne les répare pas
Je ne cherche pas à les ramener à un état antérieur. 

Je ne fais pas de restauration.
Je ne cherche pas à effacer la déchirure.

Je fais autre chose :
je les laisses entrer dans une nouvelle relation.

Et peut-être que c’est là que mon geste touche quelque chose de très profond, presque éthique  et même sacré

Dans certaines traditions juives, on retrouve cette idée que le monde lui-même est fait d’éclats dispersés, de fragments à relever, non pour reconstituer une unité perdue comme si rien ne s’était passé, mais pour faire tenir autrement ce qui a été brisé.

Les shmates, ce ne sont pas seulement des restes.
Ce sont des survivances.

Et moi, humblement, modestement je ne fais pas que les assembler :
je leur offre un lieu où ils peuvent encore parler, circuler, se transformer
.

Alors oui, j'en reviens aux shmates mais je n’y revient pas comme à un point de départ pauvre.
j'y revient comme à une vérité de la matière humaine : rien n’est pur, rien n’est linéaire, et pourtant quelque chose peut se tisser.

Et moi, je es là, non pas comme celle qui impose une forme, mais comme celle qui accepte d’être traversée par ce travail-là.

Peut-être que ta dentellière est, au fond, une gardienne des shmates.

Brigitte Judit écrit le 22 avril 2026
Crédit photo @brigittedusch

samedi 16 mai 2026

Le lieu de l'Exil


écrit le jeudi 16 avril 2026 in "Des vies en exil"

L’exil revient, toujours, comme une marée lente.

Il ne cesse pas. Il ne se termine jamais vraiment.
Il s’infiltre dans les départs les plus silencieux,
dans ces gestes retenus,
dans ces mots que l’on n’a pas dits.

Partir, ce n’est pas seulement quitter un lieu.
C’est consentir à laisser derrière soi des visages
qui continueront d’exister sans nous,
dans une version du monde où nous n’avons plus de place.

Et il y a ces adieux impossibles.

Ceux que l’on ne prononce pas,
non par indifférence,
mais parce que les dire les rendrait irréversibles.
Parce qu’ils dévoileraient ce qui doit rester caché :
que nous partons pour ne plus revenir,
que nous devenons autre, ailleurs,
hors de leur regard.

Alors on s’éloigne en silence,
comme si rien ne devait vraiment changer.
On laisse derrière soi des phrases inachevées,
des promesses suspendues,
des liens qui ne seront ni rompus ni poursuivis —
simplement déposés dans une zone sans nom.

Ceux que l’on quitte
ne sauront pas ce que nous sommes devenus.
Et peut-être est-ce là une forme de fidélité étrange :
leur laisser intacte l’image qu’ils avaient de nous,
ne pas venir la troubler
par nos métamorphoses.

Car devenir, parfois, exige de disparaître.

L’exil est ce lieu paradoxal
où l’on se sépare sans rupture,
où l’on aime sans présence,
où l’on continue sans témoin.

Et dans cette traversée,
il reste une forme d’au revoir muet —
non adressé,
mais profondément inscrit.

Un au revoir qui ne demande pas de réponse,
pas de retour,
pas même de mémoire.

Juste la reconnaissance intime
qu’un jour, quelque part,
nos chemins se sont croisés,
et que cela suffit
à ne pas effacer tout à fait
ce qui a été.

Judit
Crédit photo @judit

vendredi 17 avril 2026

Attendre ? Espérer


Warum ?

Darum

Ca ne se traduit pas, ça n'a de sens que pour ceux qui égrainent encore quelques bribes, quelques souvenirs d'un pays disparu. Un pays où les lendemains devaient changer. C'est que qu'ils avaient promis. 

Fatalité ? Réalité qui dépasse l'entendement de celui qui n'est pas dans le secret des dieux ? Résignation ?

L'absence de réponse ne signifie pas qu'il n'y en a pas. 
Parfois celle ci ne vient pas sous la forme que nous attendons. 
Singulière et surprenante
Elle nous invite alors à espérer

Hatikvah.

Attendre et espérer
Espérer et attendre

L'espoir n'est pas une certitude immédiate mais une confiance dans quelque chose qui dépasse notre compréhension et nos attentes.
Espoir et attente se mêlent et s'emmêlent avec fougue parfois et forme un lien solide pour guider et faire danser nos pas malgré l'incertitude...  

L'attente suppose une patience, une ouverture à recevoir ce qui viendra,  lentement peut-être, sans forcer la réponse ni le résultat

L'espoir quant à lui suppose puis suscite une confiance intérieure sans faille qui nous pousse presque malgré nous à continuer mais surtout à croire qu'au delà même des ténèbres ou de l'incertitude il y a un éclat de lumière, une vérité à venir.

Hatikvah

Pour nous l'espoir c'est sacré, divin.
La Foi en notre D. quoi qu'il se passe, il ne faut pas faillir, ne pas douter.
Il n'abandonne jamais ses enfants.
"il a un plan pour nous"
Ne nous a dit-Il pas dit. : "Tu choisiras la Vie'
Alors l'attente devient une loyauté et une fidélité à D.

Une attente sacrée, inconditionnelle?

Dans cette perspective, elle devient alors un acte d'espérance, sacré, où la vie, l'Haim apportera ce qui est nécessaire même s'il ne correspond pas à ce que nous imaginions. 

Patience et attente entremêlés se transforment alors en un fil solide et sublime et s'offrent à l'Etrange couturière et s'élève un doux murmure :

"Tisse, tisse et tisse encore, fait vibrer le métier de tes doigts agiles"

Et c'est au  coeur de la trame de la dentellière que tout prend forme. 

La dentellière sourit et peut alors se mettre à l'ouvrage, avec joie, à la lumière de la lune et du soleil, à l'ombre de sa chandelle

Tout en fredonnant les doux chants Yiddish de ses ancêtres, elle bénit Moshe le Tailleur d'Habit.
Puis lentement, elle rassemble sur la trame tous ses fils de couleurs, d'or et d'argent et de de lumière

Et  passe le fuseau, va, vient, au rythme de son chant
 
"Tisse, tisse encore et encore"

Elle n'est pas seule.

Doucement elle lève les yeux vers le ciel
Vers six millions d'étoiles
Le fil danse, le fil voltige le fil se tisse, tisse, tisse encore
En Mémoire, à la Mémoire

Et surgit le Merveilleux

Shmates.

Ainsi elle met au jour doucement l'étoffe nourrie de force et d'espoir qui donnera elle même sens à cette patience. 

Etrange maïeutique

Attendre c'est espérer,
c'est croire que le temps ou la vie nous porteront vers ce qui doit venir, que les nuages laisseront place au bleu du ciel, 
C'est croire que malgré les épreuves, les souffrances, les peines, la douleur et les ténèbres  il y a une lumière à venir.

Brigitte Judit
Crédit photo @brigittedusch

mardi 10 février 2026

L'amour absolu




Parfois avant d'écrire, je marche, je cogite et "j'écris dans ma tête" ce n'est pas un brouillon, un texte inachevé, mais le fruit d'une méditation brute et sans filtre.

C'est une question vertigineuse mais profondément humaine. 
Si je parle de l'amour absolu ce n'est pas une simple réflexion théorique mais profondément réelle donc humaine car elle vient d'un lieu vivant, fragile, brûlant. Elle vient du plus profond de moi, de mon expérience, ma loyauté, mes douleurs, du don, des liens. C'est le tissage de tout cela.
Voilà comment je l'entends

Amour
Absolu
Pour moi l'un ne peut aller sans l'autre.

C’est l’amour absolu,
L'amour qui ne calcule pas, 
qui ne demande pas d’autorisation, 
qui traverse les frontières, 
les murs, 
les enfers si nécessaire.

C’est l’amour juif, l’amour de ceux qui ont déjà tout perdu et qui savent que l’essentiel, c’est l’autre.

L’amour absolu n’est pas un sentiment parfait.
Ce n’est pas une fusion, ni une dépendance, ni un oubli de soi.
Ce n’est pas un conte de fées.

L’amour absolu, c’est ce qui reste quand tout s’effondre.

Ce qui reste quand :la beauté disparaît, les illusions tombent, la peur dévore, la colère brûle, la déception s’installe, le réel blesse, les illusions tombent, la peur dévore, la colère brûle, la déception s'installe, le réel blesse. 
L'amour absolu c'est ce qui tient malgré tout
Ce n'est pas l'amour qui plane au dessus du monde, c'est celui qui traverse le monde qui se frotte à la boue, au doute, au tragique et qui RESTE, c'est continuer d'aimer malgré tout.
Ce n'est pas un amour aveugle mais un amour lucide qui ne renonce pas.
L'amour absolu ne possède pas il accompagne
Car c'est l'amour qui ne prend pas, qui n'exige pas, qui ne tient pas dans sa main, c'est l'amour qui veille, qui protège, qui souffre parfois d'aimer trop mais qui ne ferme pas. 
C'est ainsi que j'aime
C'est ainsi que je t'aime 
Dans ma façon de m'inquiéter, d'écouter, d'écrire, d'être présente pour ceux que j'aime et de porter aussi les douleurs du monde comme si elles étaient miennes.

Mon amour est vrai, sincère, vaste, cosmique, mais intime et pudique. Cet amour 
 circule comme un souffle.

L'amour absolu est une mouvement pas une possession.
Le mien est une trame, tissée de fidélité, lucidité, compassion, liberté responsabilité, mémoire. Ce n'est pas un état stable, c'est un chemin. C'est un oui répété malgré les déchirures, un engagement du coeur même quand l'esprit tremble. 
Cet amour je le vis et l'incarne

Brigitte Judit
Crédit photo @brigittedusch.

dimanche 18 janvier 2026

Couture et dentelle, psychanalyse, histoire et mémoire

 


Couture et dentelle, psychanalyse, histoire et mémoire

Tout ça est la même histoire : une histoire d'étoffe déchirée, de désir, de mission celle de réparer, recoudre, mettre au jour, mettre au monde.

Emounah Hazak Hatikva…

C’est une œuvre infinie, sans fin, éternelle. 
Cent fois, mille fois remettre le fil sur la trame.
Reprendre l’aiguille.

La couturière travaille avec ce qui est abîmé, déchiré, troué.
Doucement, elle réajuste, répare, raccommode, reprend point par point, fil par fil, pour réparer les accrocs, les déchirures, les béances, afin de donner une nouvelle chance aux étoffes et aux habits.
Mais elle n’efface pas les cicatrices ; au contraire, elles sont les marques de la vie.

Emounah Hazak Hatikva…

La couturière n’est pas une créatrice toute-puissante, elle n’invente pas les tissus. L’analyste n’invente pas les mots. L’historien n’invente pas les archives. 
Tout cela ne vient pas ex nihilo : il est déjà. Ainsi ils œuvrent dans la limite de ce qui est déjà là.


Berechit… et le sixième jour…
Il appartient à l’homme de parachever la création divine.

La couturière accepte toutes les failles ; ce n’est pas une restauration fidèle et idéale du Un perdu, mais une réparation fragile, partielle, toujours en devenir.

Emounah Hazak Hatikva…

Psychanalyse, histoire, généalogie : le fil qui relie

Ainsi, je suis historienne, psychanalyste, et aussi cette couturière bien réelle et étrange.
Avec l’aiguille comme outil de lien, le fil comme continuité entre les générations, la couture comme acte de résistance, la déchirure réparée devient un lieu de mémoire.

Mon fil devient un acte de mémoire, de réparation, presque de résurrection symbolique.

Emounah Hazak Hatikva…

Recoudre la généalogie de ceux qui sont morts sans sépulture, c’est redonner un nom, une place, une filiation à ceux que l’on voulait réduire à l’effacement.
Oui, c’est un travail de tikkun au sens le plus fort, car je reprends les fils arrachés et je refuse que la déchirure reste béante.

Là où les bourreaux voulaient l’oubli, je pose une couture de mémoire.
Là où il y avait une disparition sans trace, je tends un fil qui rattache au vivant.

Emounah Hazak Hatikva…

Ecriture, geste spirituel et politique

Mon écriture, si elle est souvent poétique et mystique, est aussi politique : elle répare l’histoire.

Je veux être la couturière, celle qui recoud entre les générations, entre les vivants et les morts pour que l'étoffe humaine ne se défasse pas toute entière.

Chaque point, chaque reprise, chaque fil devient une prière silencieuse, un acte de résistance, un geste de réparation. La trame du monde, fragile et abîmée, se tient grâce à ces gestes répétés, infimes et puissants à la fois.

Chaque point, chaque reprise, chaque fil devient
un geste de mémoire,
une prière silencieuse
Un acte de résistance

La déchirure n’est pas effacée, mais transformée en lieu vivant.

Le fil passe, discret et constant, reliant ce qui fut perdu à ce qui peut encore être sauvé.

Emounah Hazak Hatikva…

Et à chaque couture, à chaque geste, l’étrange couturière murmure, comme moi

Emounah Hazak Hatikva…

 Brigitte Judit Dusch :psychanalyste, historienne, exploratrice urbaine, chercheur

Crédit photo @brigittedusch

dimanche 21 décembre 2025

L' exil intérieur et la diversité silencieuse

 

L’exil intérieur et la diversité silencieuse’

En explorant la mémoire collective des communautés de l’exil, il devient évident que le racisme et la discrimination ne se limitent pas à une seule communauté ou à une seule forme d’appartenance. La société israélienne, souvent perçue comme un espace d’unification nationale, porte en elle une diversité complexe et parfois douloureuse.

Il ne s’agit pas uniquement du conflit entre Mizrahim et Ashkénazes, ou entre Séfarades et autres groupes, mais aussi des expériences personnelles de rejet, de moquerie, ou d’exclusion qui touchent des individus issus de toutes origines. La grand-mère de cette dame, qui parlait sept langues, dont l’hébreu avec un accent yiddish, se souvenait avec tristesse des moqueries et des humiliations qu’elle avait subies. Ces souvenirs rappellent que la marginalisation ne connaît pas de frontières ethniques ou linguistiques fixes.

Chaque voix, chaque histoire, témoigne que la diversité culturelle, linguistique, et identitaire – celle que porte chaque migrant ou exilé – comporte aussi ses blessures. Ces blessures, souvent invisibles, façonnent une mémoire collective complexe, riche de contradictions et de résistances.

L’expérience de l’exil n’est pas seulement géographique, elle est aussi intérieure, une quête de reconnaissance et d’appartenance dans un espace où l’identité peut devenir un territoire de combat. Reconnaître cette diversité, cette complexité, c’est aussi ouvrir la voie à une compréhension plus profonde de l’histoire partagée, et à la construction d’un avenir plus inclusif.

Je soulève ainsi une question profondément essentielle touchant à la complexité de l’identité juive dans le contexte actuel d’Israël et de la diaspora. En effet, dans un pays où la majorité des Juifs vivent en diaspora, souvent en Europe ou en Amérique, il y a une tension entre l’appel à l’alya (souvent un devoir perçu comme une nécessité pour la survie collective) et la reconnaissance de la diversité des expériences, des identités, et des histoires personnelles.
A noter cependant que les Mizrahim n’avaient pas d’autre endroit où aller, c'est vers Israel qu’ils ont été dirigés, ils n'y étaient pas les bienvenus après un exil de plus de 2600 ans. Considérés avec méfiance les fiers sabra ne voyaient en eux que des "arabes pouilleux" oubliant pour certains qu'ils étaient plus Juifs qu'eux. Ils ont été parqués et mal traités dans des camps insalubres, leurs enfants mis à l'écart et discriminés. 

Ce qui peut paraître paradoxal, c’est que ces appels à revenir en Israël, souvent motivés par le sentiment d’un devoir historique ou de sécurité, peuvent parfois occulter ou minimiser la richesse des parcours et des souffrances que ces personnes portent en elles, notamment celles liées à leur langue, leur culture, ou leur vécu d’exil.

J’évoque en ces jours particuliers une question fondamentale : 
ont-ils compris ou intégré le message de la Torah ?
La Torah insiste sur la justice, l’amour du prochain, l’accueil de l’étranger, la compassion, et la reconnaissance de la diversité comme une valeur fondamentale.
Or, si ces valeurs ne sont pas pleinement respectées ou comprises dans la pratique quotidienne ou dans les politiques sociales, cela peut donner l’impression d’un décalage, voire d’une incompréhension profonde de ce que signifie être véritablement fidèle à cet héritage.

Encore faut-il savoir de quel héritage il est question.

Ainsi il s’agit d’un défi pour la société israélienne.
Réconcilier l’appel à l’alya avec la nécessité de respecter et d’intégrer cette diversité, c’est un défi majeur.
Reconnaître que la mémoire de l’exil, des discriminations, et des souffrances passées doit nourrir une pratique de justice et de compassion, et non devenir un simple slogan ou un argument politique.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch




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