Psychanalye Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

samedi 31 mai 2008

Enfant

Un pervers polymorphe en disait Freud... Cette toute petite phrase a fait et fait encore couler beaucoup d'encre chez qui ne sait ce que le Père pensait vraiment, ou voulait dire vraiment...
Mais qui le sait vraiment ?
Chez qui ne sait ce que le mot pervers signifie, en psychanalyse..
Pervers polymorphe, par opposition à l'adulte, pervers tout court, car l'enfant est un être en devenir !
Pourtant....

Je n'ai affaire et à faire que très peu et très rarement aux enfants
Il y a fort longtemps, au début de ma carrière, à l'hopital psychiatrique (on disait centre hospitalier spécialisé, euphémisme déjà !)j'ai travaillé dans un service de pédo psychiatrie, et je n'aimais pas vraiment ça.
Lourd très lourd, trop lourd, des cris, des hurlements, une odeur et une saleté parfois insoutenable... Je me demandais ce que je pouvais faire, pour ces enfants....
Ce que je pouvais leur apporter : Du réconfort ? De la bienveillance ? Une écoute ?
Pas de langage pour communiquer. Ils ne parlaient pas, moi si, alors je leur parlais, j'étais (et je le suis toujours) persuadée qu'ils comprenaient.
Peu à peu, j'ai appris à les apprivoiser, et à apprivoiser ma peur. Car c'était bien de peur qu'il s'agissait, j'ai appris simplement à les regarder.... Nous parlions ainsi à travers le regard.. J'ai encore en mémoire les grands yeux pleins de souffrance de certains d'entre eux.
Un regard insoutenable aussi, douloureux, suppliant mais de quoi ?
Un regard terrible !
Un regard qui disait...Mais qui disait quoi ? Un regard qui en disait long ? Peut-être ?
Qu'il nous fallait interpréter ? Décoder ? Traduire ?
Intuition....Ecoute : Oui, écouter ce regard et le laisser parler, le laisser associer, librement, associer les mots, dire les mots avec les yeux.

Un autre langage, mais un langage...

Si en arrivant là, je me suis demandée ce que je pouvais vraiment faire ?

J'ai appris peu à peu que je pouvais faire, un peu, tellement peu ! Aussi pour leur famille !

Puis j'ai rencontré d'autres enfants, physiquement moins atteints, mais psychologiquement tellement mal !
Rapidement j'ai su que je n'avais pas vraiment ma place auprès de ces enfants....
Que quelque chose "coincait" dans mon approche de cette enfance là, de ces êtres en devenir, mais pour lesquels ce devenir était déjà si sombre, où les promesses d'un avenir n'étaient pas vraiment au rendez vous...
C'était ça peut-être qui me faisait mal alors...
Cette abime là, ces êtres jeunes en souffrances, déjà si abimés par une vie à peine commencée.
Un sentiment d'injustice ? Mais de justice par rapport à quoi ?
La justice n'est qu'une invention et une création de l'homme pour sortir la tête à peu près haute, de la horde, pour ne pas sombrer dans le chaos !
Alors de quelle justice on parle ?
Justice ne va pas ! Quelle explication alors ? Si tant soit peu qu'il en faut une ? Mais peut-on tout expliquer ? Ne sommes nous pas ici confrontés au roc infranchissable de la compréhension.
Bien sûr les dossiers médicaux regorgeaient d'informations, d'explications... Mais ce n'est pas ça qui peut expliquer tout ça.
Ce n'est pas ça qui peut justifier.... Car rien ne justifie !
Sans cesse je me demandais : Que faire ? Comment faire ? Et pourquoi cette sorte de mal aise, de géne ?

Des années de pychanalyse plus tard j'ai compris pourquoi..

Ainsi l'essentiel de ma pratique, de ma clinique, la plupart de mes rencontres s'est organisée auprès des adultes, des adolescents, des couples, des familles...
En thérapie systèmique ou familiale... l'enfant, mais plus souvent l'adolescent est là
Le jeune adulte peut-être, comme ces lycéens plus tout à fait enfants, ados, et pas encore vraiment adultes... en mal d'être, en mal de devenir, qui passent à l'acte, alcool, drogue, médicaments, tentatives de suicides pour hurler leur désespoir !
Qui n'ont plus de désir, ou tellement de désir que leur seul moyen de le dire, de le crier, de le hurler est de mettre en acte cette souffrance....
Acter, pour que l'autre s'y arrête, y prenne garde.
S'interresse, s'y interresse...
Mise en acte et passage à l'acte, pour qu'on puisse acter nous aussi et mettre en acte quelque chose, mettre en acte cette adresse de la souffrance dont il ne sait quoi faire, dont il ne peut faire, qui est trop, qui est en trop, qui est de trop
Une sorte de saignée psychique, pour laisser couler, laisser aller....
SOS, bouteilles à la mer, bouteille à la mère !
Désir de mort pour dire à quel point on voudrait vivre, mais qu'on ne sait pas, qu'on ne sait plus, et que finalement on voudrait qu'on nous y aide, ou qu'on nous apprennent !

Ces rencontres là, dans un service d'urgence souvent, suite à l'appel tout aussi desespérée d'une équipe épuisée déjà, s'efforçant de ramener à la vie celui qui n'en voulait plus, qui voulait en finir, ou qui s'abimait tant et tant qu'il n'y avait plus d'autre solution que d'être amené là.

Ces rencontres là derrière le rideau d'un box, puis dans la chambre, parfois dans le jardin, sur la pelouse de l'hôpital, car les murs enferment, car les murs sont de trop, étouffent, insupportent, empêchent de vivre, empêchent de dire, ces rencontres là ne s'oublient pas...

L'enfant je l'ai rencontré aussi après l'école, plus particulièrement aux prises avec l'école, quand il lachait prises, ou qu'il l'avait lachée depuis longtemps
Cassés, dénigrés, méprisés souvent, par un corps enseignant démissionnaire, malade de lui même, par un entourage qui ne se reconnait pas dans ce vilain petit canard en qui il plaçait tant d'espoir. Qui devait réussir là où lui avait échoué..
Cet enfant là, paumé, perdu, largué à des millions de km, sur une autre planète, arrivait là avec un sacré bagage, un lourd fardeau qu'il lui faut trainer parfois depuis et pour encore bien des années : "difficultés scolaires, ne comprend rien, ,ne fait aucun effort, débile, limité...." A la ramasse, à la godille !
Cet enfant là, doué, plus que doué parfois, mais pas doué comme il faut pour subir le lavage de cerveau énesquement correct ! Pa structuré cognitivement pour comprendre, assimiler la bouillie infâme des programmes scolaires
Cet enfant là qui ne voyait plus qu'en l'école qu'un gigantesque bourreau, infatigable tortionnaire qui lui imposait d'avaler et de digérer des matières, qu'il jugeait lui même fécales !

Rencontres ordinaires mais si extraordinaires, d'une richesse et d'une émotion singulière. Longs cheminements aussi, création et imagination, pour pouvoir sortir de cette ornière, retrouver dignité et estime de soi, retrouver le désir !
Rendre un sens au mot aimer, s'aimer.
Mettre du sens et historiser...Mettre en mots, faire des liens, restaurer les liens, retricoter, ramailler.
Et pour ça trouver le point d'ancrage, la maille pas trop lache, pas trop déchirée, sur laquelle s'appuyer, pour pouvoir crocheter ou tricoter les fils de la résilience.
Puis après, seulement après, enfin après parler école, matière scolaire, programme et examen...
Broder sur le tricotage, mais broder autrement aussi, avec d'autres aiguilles, avec d'autres navettes, qui vont qui viennent !
Dire que c'est possible, montrer que c'est possible, prouver que c'est possible ! Rendre possible
Permettre le possible !
Permettre, sans promettre !

Ce n'est que dans ces contextes, particuliers et singuliers que j'ai affaire à l'enfant...

Alors pourquoi en parler ? Qu'en dire ?
Que dire de l'enfant, de l'adolescent, en génèral, dans la vie de tous les jours, pas seulement au décours des consultations, ou des scéances de thérapie ?
Si j'entends régulièrement la plainte des parents, ne sachant plus comment faire, ou ne sachant pas faire du tout. Je suis également interpellée par les articles qui envahissent les magazines, et les quotidiens..
L'enfant objet de toutes les attentions, objet d'amour...Enfant roi est à présent l'enfant tyran..
Objet. Pas sujet...
C'est là que tout ce tient, ou ne se tient pas justement !
La fin du siècle précédent et le début de celui ci, a vu naître l'époque de l'enfant ! l'ére de l'enfant
L'enfant tout...
L'enfant à qui on doit tout !
Tout est du ! Tout lui est du ! L'injonction vient de où ? De qui ? Pour déculpabiliser qui ? Et quoi ? Pour déculpabiliser de quoi ?
De quoi faut-il, est-il nécessaire de s'acquitter pour en arriver là ?
Quelle culpabilité ? Quelle manque ? Quelle absence ? Quel ratage ? veut on se faire pardonner..
Tout donner, tout permettre, no limit n'est pas aimer, élever, éduquer....
Peur de mal faire, ne plus savoir quoi faire, que faire et à qui s'adresser. A qui demander ?
Il y a encore quelques années, ce savoir là, ce savoir faire là, se transmettait de mère en fille, de grand'mère en petite fille. Il y avait toujours une ainée, une qui savait, ou était sensée savoir...Un peu plus, si ce n'était pas tout..
Puis ce savoir là, a été décrété mauvais, pas bon, emprunt de morale ou de valeur "réactionnaire"
Le fils s'était rébellé contre le père, la fille renie la mère ! Il faut tuer le père, pourquoi ne pas tuer la mère. Valeur refuge, les parents, la famille devient une valeur ringarde, une valeur pour les nuls, dont ils faut au plus vite s'affranchir
Et faire confiance à d'autres supposés savoir.. D'autres supposés savoir ce qu'éduquer veut dire, ce qu'élèver veut dire. Cette notion, ce concept, s'apprend maintenant à l'université, et est couronné par des diplômes.
Et voici donc, que certains jeunes gens sans rien avoir fait, sans rien avoir rien connu, sans même avoir vécu quelques expériences que la vie ne manque pas de réserver, promus au rang d'éducateurs !
Conseiller en éducation, psychologue, pycho machin chose.... spécialistes de l'enfance, des" qui savent" ! des qui saventcommentonéduquelesenfantsdesautresmaisquinesontsurtoutpaslessiens !
Parce que :
Pour les siens il préfèrent s'adresser ailleurs. Ce qui finalement semble sage !
Alors on voit fleurir, tas de magazine, livres, émissions télé, qui mettent en garde ! qui disent aux parents ou futurs parents ce qu'il ne faut pas faire, comment coucher son bébé, comment le laisser pleurer ou non, ce qu'il faut faire, le laisser s'exprimer, tout lui dire, ne rien lui cacher..
Utiliser un langage vrai, de vérité.
Rien ne doit avoir de secret, la vie, la mort, le sexe, la bouffe, l'alcool
Il faut expérimenter, la vie est un gigantesque laboratoire, tout voir, tout lire, tout entendre, de manière à se faire une idée. Mais une idée de quoi ?
Si je ne suis pas franchement opposée à cette manière d'appréhender l'éducation, à utiliser le parler vrai, à expérimenter, à être confronté aux situations aussi pénibles soient-elles. Encore faut-il que ces expériences là, ces événements là soient parlées, expliquées, dites, que l'éducateur, parent mettent des mots, mettent en mot.
Et pour ce faire, qu'il soit là, présent. Présentement présent, en chair et en os....
Eduquer n'est pas seulement nourrir, mais c'est donner une éducation, transmettre des valeurs, des compétences, des expériences, parler, jouer, échanger. Transmettre, apprendre... Que chacun puisse apprendre de l'autre.

Pourquoi donc parlons nous après avoir tant encensé l'enfant roi d'enfant tyran ?
Il semble que le langage ordinairement parlé ne soit plus pertinent....
Quel sorte de langage faut-il alors inventer ?

1 commentaire:

Anonyme a dit…

quelle sorte de langage faut-il inventer ? Quelquefois, j'ai l'impression de me heurter à l'impossible dans mes relations avec Rémi (15 ans). Quel langage pour pouvoir continuer à jouer, échanger, pour que je puisse encore transmettre quelque chose. Il refuse tout ce qui vient de moi. Mais peut-être n'est-ce là qu'un jeu pour grandir ?
Merci beaucoup pour vos textes, vos reflexions, passionnantes qui définissent moins les choses, qu'elles n'ouvrent des pistes pour mettre ses propres mots sur ses expériences de vie.
L'humanité dont vous nous parlez est une humanité vécue, plutôt qu'une humanité pensée. C'est très important. Merci

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Ainsi toute ressemblance, similitude serait donc purement fortuite.

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