Psychanalye Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

mardi 9 juin 2009

Dérive

En fin de semaine, les Urgences m'ont demandée de rencontrer un patient, perdu, seul, sans vraiment de domicile, désocialisé.... Comme ils en voient tant....
Je vois peu ces patients à présent....
Pourquoi lui ?
A cette question, personne ne peut vraiment apporter de réponse, seul un urgentiste m'explique que c'est bizarre car il ne veut rien.
Il ne veut rien, ne demande rien. Est à l'hôpital suite à une chute, amené par les pompiers comme s'est souvent le cas...Mais lui, il ne veut rien...

"Veut-il me voir ? "
"Non, mais moi, je pense que ce serait bien "
"Bien pour qui ? "
Pas de réponse...
En effet bien pour qui... Pour le patient, qui ne demande rien, et qui ne veut rien... Mais comment ce rien a t-il été apprécieé et par qui
Pour l'équipe ? Qui ne demande pas grand chose non plus... Ou pour ce médecin qui visiblement semble dérangé par la situation, semble ébranlé, aimerait bien....
Je n'en sais pas plus, et n'en demande pas plus, si celui ci veut en parler, il sait qu'il le peut
Que faire face à une telle demande, qui n'est pas en soi une demande, mais comme une sorte de réponse à un questionnement, à un malaise, à une sorte d'explication, de réassurance,de réassurement pour un soignant soumis quotidiennement à un stress permanent.
Et puis ! Après tout, s'il ne veut pas me voir, ce patient, il me le dira... Je préviens toujours, quand je me présente
On m'a demandé de vous rencontrer, vous n'y étés pas obligé...C'est vous qui décidez...
je peux vous laisser mes coordonnées...etc...
Les patients ne sont malheureusement pas vraiment informés. Ils ne savent pas qui, va venir, qui fait quoi, quand...Ils sont là, dans leur lit. A disposition.
A la disposition, à la merci d'une équipe qui se dit soignante, qui à force d'ingérance, d'intrusion, se doit de leur apporter des soins, un mieux être
Ce n'est pas toujours évident, parfois c'est loin de l'être, et il est bon de le rappeler, même si cela n'est pas forcément bien perçu...
Le sujet ! Le malade est un sujet, pas l'objet de soins, de toilettes, d'actes médicaux...
Une visite, un entretien, ce n'est pas rien, c'est entrer directement dans l'intimité du patient, qui génèralement ne l'a pas demandé....

Ainsi lui permettre de nous autoriser à être là, accepter ou non, l'espace d'écoute qui peut lui être proposé est pour moi essentiel, fondamental, une question d'éthique simplement .
Une étape nécessaire pour s'autoriser lui même à mettre des mots, à mettre en mots....

M. L me salue doucement, il a beaucoup de mal à parler, il est jeune, encore, mais tellement abimé, comme ces hommes, ces femmes qui ont des années de rue, de galère, de voyages, de route.... D'érrances, de souffrances...
Il accepte de me recevoir....
"Je suis là....Ca ne va pas fort, mais ça va aller...."
Je m'approche, il parle faiblement, je l'entends mal, la télé marche très fort....
Ce n'est qu'au bout d'un moment qu'il l'éteint...
Il ne demande rien...
De longs silences. Je ne l'interroge pas. Que lui demander ?
Il est là, immobile et silencieux allongé à demi dans son lit.
Etrange et curieux, presque déplacé
Puis il parle, monocorde "Rien ne va plus, non... Ca ne va plus...Je sais bien..."
Puis le silence encore
Il ne me regarde pas, il ne regarde rien, ses yeux semblent perdus dans le vague, dans un ailleurs, un passé peut-être, un autre espace, le sien ?
Puis il me demande pourquoi je suis là, combien de temps il restera ici...
Il enchaine aussitôt sur son histoire, sur des morceaux d'histoires, des fragments, des débris, tout est cassé, éparpillé dans tous les sens, il n'y a plus de temps, de chronologie, tout s'enchevêtre, tout s'emmele, se noue, se tord...
La solitude, sa solitude, il ne se plaint pas, il parle, s'essouffle... Il dit.


Dire, il met des mots, un mot à l'endroit, un mot à l'envers, on saute un mot, on reprend, on laisse, des jours, des trous, des vides, des béances.... Rien, puis des mots encore, hâchés, balbutiés
Une vie cassée, en mille morceaux, qu'on ne peut pas recoller car il manque trop de pièces, certaines semblant perdues à tout jamais... Ou loin, trop loin au fond d'une mémoire trop fatiguée, trop usée pour se souvenir
Il ne demande rien, il ne veut rien
Il n'a sûrement jamais rien demandé, la vie a donné, lui a donné, lui a tendu, il a pris, pas tout, a laissé s'échappé, la vie a repris....Il n'a rien demandé...
Fragments épars d'une histoire qui se met pourtant en mots, où l'espoir, le futur, l'avenir semblent inexistants, semblent être dans un ailleurs inaccessible, un ailleurs peut-être pas représenté, car pas représentable, trop difficilement représentable
Comme un bateau, qui se laisse couler, lentement, et qui attend, qui se regarde sombrer, sans rien faire, sans rien dire, sans rien demander, sans même lancer une bouteille à la mer, parce qu'il est peut-être trop tard, qu'il a peut-être été trop tard ?
Que justement la rencontre avec ? l'autre, l'Autre, n'a jamais été possible, ou pas suffisamment, pas assez, pas assez longtemps ? N'est plus possible..
Rencontre...
Rencontre avec lui même ?
Celle ci s'avère t-elle encore possible ?

5 commentaires:

claudine citron a dit…

Il y a toujours une lueur, une étincelle souvenez-vous...
Oui il y a toujours un possible puisqu'il n'a pas dit non...
Il est en attente ...d'une main tendue, que l'Autre le prenne par la main pour l'aider à revenir...à la vie.Cet homme a eu beaucoup de chance de croiser votre route; il faut l'aider à en prendre conscience.
Bon courage et merci pour tout ce que vous faites avec tellement de respect et d'Amour; c'est trop rare...

Carole a dit…

oh là là ! Comme c'est terrible ! Et cela nous renvoie à notre fragilité fondamentale : sans les liens tissés, la famille, les amis, le travail, la société que sommes-nous ?

castor a dit…

Notre fragilité...Et nous sommes si fragiles ! Tout ne tient qu'à un fil, si tenu ce fil !

Anonyme a dit…

Trop tard pour cet homme ? Pas sûr ... votre écoute va sans doute germer ...
J'ai envie d'y croire en tout cas !
Merci pour lui.
Bien à vous,

Cauderane

castor a dit…

Vous avez raison, trop tard ? peut-être pas, nous avons je pense la possibilité de notre avenir, mais parfois, il manque la force, la volonté, le désir, pas par manque, seulement par manque, mais par un manque du manque.. Une sorte de non espoir, on n'y croit plus, on n'arrive plus on n'a plus la force d'y croire...on abandonne, on laisse, on se laisse, on s'abandonne... L'hospitalisation est parfois un moment privilégié, qui permet une pause, un repos, une mise à distance...Qui permet, ou peut permettre.

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Ce blog relate des bribes, des vies en respectant l'anonymat, ce l'éthique et la déontologie de ma fonction
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Ainsi toute ressemblance, similitude serait donc purement fortuite.

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