Psychanalye Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

mardi 21 avril 2009

Cadeau

Une dame aux cheveux blancs, frèle, dans son petit lit d'hôpital, m'attendait sagement ce jour là
Une femme, d'hier, mais tellement d'aujourd'hui aussi...

C'est au début du printemps de l'an dernier que j'ai fais sa connaissance. Hospitalisée en chirurgie viscérale, elle attendait son retour à domicile. Le médecin lui avait dit que je passerais, sans lui en dire davantage, je n'en savais guère plus... Un message sur le répondeur !

Elle m'attendait donc sans trop savoir qui j'étais, pourquoi je venais, comme souvent. Elle était là, menue, fragile, dans sa petite chambre d'hôpital, bien mise, assise dans son lit...
Ravie de voir quelqu'un, elle m'accueille avec un grand sourire, elle va bien, elle va rentrer chez elle, demain, après demain au plus tard !
Elle me fait asseoir, sur le bord de son lit, comme souvent, la clinique, l'entretien clinique a toute sa dimension, sa réalité, ici, au bord du lit !

Très vite, elle me parle de son "chez elle" qu'elle est ravie de retrouver, de sa voisine, qui nourrit sa petite chatte pendant son absence...Elle raconte, je l'écoute.
Elle parle...Me regarde...Puis me dit
"Je n'ai pas d'enfant, je n'ai jamais pu en avoir"
S'en suit un silence, ses yeux sont dans le vague, elle pense... Puis elle se lance dans un long récit, non pas un monologue, car c'est bien à moi, ce tiers présent près d'elle à la demande du médecin, qu'elle s'adresse...

"Je suis de l'Assistance, vous savez, je suis née il y a si longtemps, en 1917, et j'ai été abandonnée, mon père m'a laissée, il ne pouvait sans doute, plus s'occuper de moi, c'était la guerre... Maman est morte à ma naissance."
Puis elle me raconte sa vie, sa longue vie, les différents "placements". Le terme prend ici toute sa véritable acception.
Elle poursuit infatigable, son récit, et soudain, lentement, comme pour faire une pause, s'arréte. Elle se souvient de sa rencontre avec celui qui allait devenir son mari, un enfant de l'Assistance, lui aussi, mais qui, heureusement, avait eu la chance d'être dans une "bonne famille"
Elle n'a pas de regrets, pas de nostalgie, les souvenirs s'égrenent, lentement, doucement, comme une histoire qu'on livre, sans effort, pour se souvenir soi même et témoigner, témoigner de son passage.. Simplement !
Elle souligne, non sans fierté, qu'elle n'a jamais quitté le village où elle avait été placée par l'Assistance. Jamais.
La vie de cette femme, s'inscrit dans un périmètre de 5 km ! A peine.
Puis elle soupire...
Elle regrette de ne pas avoir eu d'enfants avec son mari, oui, elle aurait bien aimé
"Je ne pouvais pas en avoir...Oui, ma mère est morte en me mettant au monde, il me serait arrivé la même chose" dit elle en me regardant, cherchant peut-être un geste, un signe, un quelque chose, une approbation ?
Silence..... Elle pense, cherche peut-être dans ce passé, ramène à sa mémoire quelque souvenir ?
Elle explique
Non, cela ne repose sur aucun diagnostic médical, mais seulement sur sa seule certitude à elle. Elle sait que c'est comme ça, qu'il en est ainsi. Il ne peut en être autrement. Elle reprend sa démonstration.
"Maman est morte en me mettant au monde, papa m'aimait, vous savez, mais la vie, c'était la guerre, et comme beaucoup de gens à cette époque papa n'a pas pu m'élever, c'était après la guerre, alors pour mon bien, pour que je sois bien, que je sois bien nourrie, élevée convenablement il m'a remis à l'Assistance."
Silence
"Papa m'aimait, c'est bien ce qu'il a fait, car il aurait pu m'abandonner dans un fossé, n'importe où, comme on faisait alors parfois, je serai morte, ou Dieu sait quoi.
Mais il m'a mis au chaud, et il m'a donné un nom, son nom et a demandé à ce que je sois élévé dans la religion catholique. Papa m'aimait"
Emouvant ! Le récit et la justification de toute une vie, une longue vie, heureuse, avec des hauts et des bas "comme chez tout le monde, mais je n'ai pas à me plaindre, nous avons été heureux, nous n'avons manqué de rien."
Pour vivre, survivre à tout ça, à cet abandon originel, à l'absence, à la mort de la mère, qui donne la vie, et ne survit pas, qui perd sa vie en la donnant à son enfant, curieuse offrande, il a fallu survivre
Des questions, elle s'en est posé, elle a cherché, essayé de retrouver trace, des traces de son passé, de son histoire, de son origine, de ses racines...Elle a construit, s'est raconté, à élaboré une histoire, la sienne, celle de sa vie, de sa naissance, de son enfance, de ses parents... De l'amour de ses parents, et grâce à cet amour là, cet amour dont elle est si sûre, certaine, dont elle a la foi, elle a grandi, elle est devenue une petite fille, puisune jeune fille, puis une femme
Elle a construit son histoire alors qu'elle n'était qu'une enfant. Son abandon, dramatique, ne l'a pas été pour elle, parce qu'elle ne l'a pas vu, senti, ressenti, ainsi, une chance, c'était au contraire une chance, un merveilleux cadeau que lui a offert son père, pour qu'elle soit, pour qu'elle devienne...
Elle a décidé, que c'était là, un acte d'amour, l'amour d'un père, qui au lendemain d'une guerre meutrière, n'avait rien d'autre à offrir, n'avait eu d'autre avenir à offrir à sa petite fille. Il a perdu sa femme, et accepte de perdre sa fille, de la laisser, de s'en séparer, pour lui offrir un lendemain.
En témoignage de cet amour, il lui a donné son nom et sa religion, pour qu'elle se souvienne, pour qu'elle sache qui elle était, qui elle est. Ce qu'elle sait, ce qu'elle a toujours su, et ce qui lui a permis de vivre, d'être..
Madame A dit avoir été heureuse, malgré un profond désir de retrouver sa famille, ce qu'il en reste, ce qui aurait du être les siens, pour créer des liens, "Mais à l'époque, ce n'était pas comme aujourd'hui, on ne pouvait pas demander son dossier". Elle s'est tenu au courant, des possibilités, elle s'est questionné

"Vous y avez pensé ?"

"Oh oui, souvent, j'aurai bien aimé les voir, les retrouver, mais j'ai été heureuse avec mon mari, nous avons bien vécu..."
Néanmoins, il y a aussi ce manque, cet autre manque, en lien avec le manque de passé, elle ne s'est pas autorisé à l'avenir, le manque d'avenir, le manque de futur... S'interdisant toute possibilité de maternité. Cette injonction, garante de la validité de son histoire. Le lien, le seul qui la reliait à sa mère en quelque sorte. Une sorte de pacte génétique, comme si mourir en donnant la vie était une malédiction familiale, en se l'interdisant, elle y mettait un terme. Au prix d'une grande souffrance, mais c'était le prix à payer, celui qu'elle s'était fixé, pour surmonter ce traumatisme, ce deuil originaire qui n'a jamais pu être complétement fait.

Pourtant, cette fausse croyance, ce schéma de pensée sur lequel elle a construit sa vie, ne l'a pas empéché de la vivre, et de trouver du bonheur !


Puis, elle me regarde, et évoque sa présence, ici, dans ce lit d'hôpital, me dit qu'elle ne comprend pas tout, elle rentre, mais ce matin, "un autre médecin m'a dit qu'il faudrait que j'aille dans un autre centre pour des rayons...."
Je lui demande si elle a demandé des précisions "oui, mais je n'ai pas bien compris, il a employé des mots que je ne comprends pas, alors je n'ai pas osé l'interroger, lui faire perdre son temps, il n'ont pas de temps, jamais, je n'ai pas osé..."

S'excusant presque d'être là, d'exister....

"Vous savez ce que sont les rayons ,"

"Oui, c'est pour les gens qui ont des cancers ? Mais c'est pour ça que je ne comprends pas, je n'ai pas entendu de mots comme ça, et puis on m'a opéré, et s'il y avait quelque chose de mauvais ils l'ont sûrement enlevé."

"Je ne sais pas, voulez vous que je demande au médecin de venir vous expliquer à nouveau ?"

"Non, ce n'est pas la peine, il ne faut pas le déranger, et puis les rayons on en fait à tout le monde, dans mon village, Mme X en a eu aussi, l'ambulance venait la chercher tous les jours, ce doit être la mode, oui, c'est ça, c'est la mode, alors ils m'en font à moi aussi...
La mode, on en fait à tout le monde...Elle se construit encore une histoire, une croyance ? Pour surmonter, affronter sa peur ? Se protéger encore ? Inventer une parade ? Mettre en place un mécanisme de défense ?
Déni.... Mais au fond est-elle vraiment dupe ?
Au moment de partir, elle me prend la main : "J'ai été contente de faire votre connaissance et de vous voir, il ne faut pas vous inquiéter, ma vie a été bien, vous savez, et puis je suis vieille maintenant, je sais bien qu'il faudra partir, bientôt peut-être, ne vous inquiétez pas, je n'ai pas peur...."Elle me regarde longuement "Merci"

Cette rencontre m'a particulièrement touchée, bouleversée aussi....Tellement !


A Arsel, que j'aurai aimé connaitre davantage, plus longtemps, plus... Lui aussi venait de l'Assistance....Pour toi....Avec beaucoup d'amour

6 commentaires:

carole a dit…

Quel cadeau ? Celui qu'elle vous a fait en vous parlant, celui que vous lui avez fait en l'écoutant, le cadeau de la vie qu'elle s'est offert elle-même en se racontant ce qu'il fallait pour VIVRE malgré l'invivable ! Le cadeau que vous nous faites en écrivant tout ça ! TOUT EST CADEAU !

Je vous lis toujours avec beaucoup d'attention. Vous témoignez simplement avec humanité, sans que votre égo s'interpose : voilà ce que nous sommes dites-vous, voilà ce qui nous relie les uns aux autres. Ce qui compte le plus : la présence. C'est ce que je ressens à vous lire : votre présence humaine, essentielle, simple. Etre là, c'est suffisant. C'est de cela dont vous témoignez ! Merci à vous.

castor a dit…

Votre message est un cadeau, chère Carole, je vous en remercie infiniment, je suis très touchée.
Oui, tout est cadeau, il faut regarder, écouter, avec son coeur aussi, avec son âme
L'écoute, est une rencontre,un espace temps particulier, où il se passe tant et tant de choses, une transmission, un échange...Une ouverture, une porte ouverte. Merci et bien à vous

Anonyme a dit…

Cher Castor ...
Votre récit me touche particulièrement, il fait vibrer un point particulier de mon histoire personnelle, celui où le manque de vérité est toujours là, sans possible savoir aujourd'hui.

Ce qui me touche aussi, c'est la façon avec laquelle vous avez su laisser cette dame s'ouvrir à vous ... quel cadeau pour elle !

Merci de votre générosité, nous en profitons aussi, nous lecteurs de votre blog. Ne changez rien !

A bientôt,
Cauderane

castor a dit…

Merci chère Cauderane, vos propos me touchent beaucoup.
Une rencontre, cela va souvent au delà des mots, la relation entre deux inconscients, être ensemble en même temps au même moment dans un même lieu....Etre là ensemble au rendez vous

Bien à vous et à bientôt
Castor

claudine citron a dit…

ce récit devrait être le quotidien des services hospitaliers...malheureusement...
Les médecins et autres qui se contentent d'appliquer une technique et encore ne savent pas ce qu'ils perdent...
Quelle richesse cet échange; que d'émotion pour elle , pour vous, pour nous.
Merci à vous deux

castor a dit…

Merci Claudine.

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