Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

dimanche 4 janvier 2026

3 janvier 1944 Dora.

Il y 81 ans ans


C’est un matin, le 3 janvier 1944 des gendarmes français viennent à l’école primaire de la ville entrent dans la classe pour prendre Dora sous les yeux de ses camarades de classe

Les enfants ne bronchent pas. Dora est terrorisée.
L’institutrice impassible laisse faire et tient des propos rassurants :
« Elle est avec les gendarmes qui vont bien s’occuper d’elle, ils ne peut lui arriver, continuer votre travail et c’est ce qu’on a fait. » me dit en me regardant droit dans les yeux une dame âgée qui était alors dans la classe de Dora.
« Non, je n’ai pas eu peur, pourquoi ? Peur de quoi ? c’était normal ils faisaient leur travail »
Je soutiens son regard. Elle ne baisse pas les yeux.
Son petit fils sentant le malaise me dit’ oui la gendarmerie française ne pouvait pas leur faire de mal’
Je reste impassible, je me contiens, je ne dis rien, j’écoute je lui demande « et maintenant qu’en pensez vous ?
‘Mais rien de plus, il n’y a rien à penser de plus »
Je ressens non la haine mais pire : l’indifférence…
Je la toise avec un calme et un silence absolu et mon regard est glacial, pire encore.
Elle baisse les yeux.

Je lis parfois d’autres versions : fables ? Il faut bien.. en examinant bien il y aurait à dire, cela viendra en son temps.
Je m’en tiens à ce qui m’est raconté par deux témoins directs. Cette vieille dame et Serge ce Monsieur âgé qui n’a rien oublié.

Dora avait 13 ans.
Elle portait au revers de son manteau une Etoile Jaune.

Les gendarmes français l’ont reconduit chez elle au 14 rue Taine où elle vivait avec Renée sa maman. Abraham son père avait été arrêté et gazé un an auparavant à Auschwitz, le savaient-elle ?

Elle est restée toute la journée avec sa maman sous la surveillance d’un soldat allemand armé. On leur a dit de préparer une valise. Puis dans la soirée, sous une pluie battante, un froid glacial, le froid de janvier en Argonne un camion est arrivé.
Dans cette rue il y avait en face de leur modeste demeure, une autre maison où vivait une autre famille. Un couple âgé et leur fils… (cela sera une autre histoire car je n’oublie personne)
Les allemands les ont pris
Dora et sa Maman portant leurs maigres effets sont partis sous l’escorte et la violence des soldats les menaçant de leurs armes…
Les voisins terrifiés ont tout vu de leur fenêtre. Serge a été témoin de toute la scène qui le terrifiaient encore quand il me l’a relatée.
Une maman, des enfants, des vieillards et leur fils avec des Etoiles Jaunes.

Serge vous aviez 11 ans alors, voisin et camarade de Dora. Il y a 2 ans un 26 décembre vous avez accepté de tout me raconter en pleurant. Je transcrit vos mots, tels que je les ai recueillis.

« Je n’oublierai jamais, ces images, je les vois tous les jours, je les verrai jusqu’à ma mort.. Dites le »
Serge vous étiez le dernier témoin,

Aujourd’hui vous n’êtes plus et quand je passe chaque jour dans la rue, votre maison est vide elle aussi. Vous êtes parti… rejoindre Dorette comme vous disiez et sa maman qui était l’amie de vos parents 

Vous étiez le dernier témoin

Der letzte Zeuge

Il me raconte bouleversé, sa voix tremble. Il y des larmes, il y a des silences.

« Vers 11h30- minuit, il pleuvait, pleuvait, pleuvait! Si vous saviez.
Ils ont pris Dora et sa mère et M.
S, sa femme et leur fils sont monté dans un camion sans bâche sous des cris et hurlements SS dans la violence.
Monsieur L parti un soir avant Noël il a été arrêté
Un soldat allemand a gardé
Dora toute la journée avec un fusil, ils l’on emmenée avec sa mère, sur une marche du camion… C’est une scène que je n’oublierai jamais jamais jusqu’à ma mort, je reverrai… On était à le fenêtre on faisait attention, je les revois encore.. Leurs affaires ? ‘elle est partie avec une valise, un petit ballot de linge… M. S était riche, il avait un commerce de bestiaux. Eux non. Les L. ne sont pas revenu, quelqu’un est venu en 1945.. Notre génération ne posait pas de question. »
Puis il me dit
« Mme L a envoyé une lettre dans une enveloppe avec un timbre de Pétain « Nous partons pour le camp de Drancy, gros bisous à Serge…


Ils sont partis vers Rethel puis pour Drancy comme l’a précisé Renée, puis le convoi 66 pour Auschwitz
De Rethel Rénée à écrit à votre mère
Une lettre dont vous vous souvenez de chaque mot Serge
Une lettre que vous avez confiée à des gens dont vous m’avez donné le nom
Une lettre qu’ils ne vous ont jamais rendue
J’ai raconté tout cela à Henri votre frère après votre décès
Serge, Henri, les frères ainés de mon Ami Daniel qui n’a pas vécu rue Taine vous aviez déménagé mort lui aussi depuis longtemps
A cette époque ni lui et moi savions que nous étions si proches...

Et sous une pluie battante, dans le froid de l’Argonne terre d’exil où ils pensaient vivre en paix, Renée toi qui venais d’Alsace et toi Abraham des Shtelts de Pologne, Dora votre fille, une famille.

Et sous une pluie battante, dans le froid de l’Argonne, un soir de janvier vous êtes parties dans un camion sans bâche, vous êtes parties Dora et toi Renée vers la mort. Ils vous ont assassinées.

Vous êtes deux de ces 6 millions d’étoiles qui scintillent dans le ciel
Nous ne vous oublions pas, nous ne vous oublierons jamais.
Et vos noms sont inscrits sur le Mur des Noms et votre histoire y est racontée

Ce soir deux exilés de l’Est et du Levant viendront dire un Kaddish
Ce soir, une Ashkenase et un Mizrahi sont venu dire le Kaddish et se recueillir.

Ici une couturière qui ne sait pas coudre mais seulement tisser les fils de la mémoire écrit votre Histoire à tous les trois pour que jamais vous ne soyez oublié.
Nous sommes unies par Moshe,
Toutes deux nous sommes les Enfants du Tailleur d’Habit
Il y a quelques années j’aurai pu te dire que… Mais Petite Soeur depuis le 7 octobre je ne sais plus quoi dire. Sauf que rien n’a changé ils nous haïsse tout autant
Mais nous avons toujours notre D. notre Foi, notre Kavod,
Et maintenant nous avons Mossad, Tsahal, Israel
Nous avons chez nous
Nous avons tout ça, et nous sommes debout.
Nous sommes la Mémoire vivante de six millions d’âmes que nous faisons briller dans le Ciel pour l’Eternité.
Je t’aime.
Puisses tu reposer en paix.

Tikkun Olam

Brigitte Judit
Crédit photo @brigittedusch

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