Couture et dentelle, psychanalyse, histoire et mémoire
Tout ça est la même histoire : une histoire d'étoffe déchirée, de désir, de mission celle de réparer, recoudre, mettre au jour, mettre au monde.
Emounah Hazak Hatikva…
C’est une œuvre infinie, sans fin, éternelle.
Cent fois, mille fois remettre le fil sur la trame.
Reprendre l’aiguille.
La couturière travaille avec ce qui est abîmé, déchiré, troué.
Doucement, elle réajuste, répare, raccommode, reprend point par point, fil par fil, pour réparer les accrocs, les déchirures, les béances, afin de donner une nouvelle chance aux étoffes et aux habits.
Mais elle n’efface pas les cicatrices ; au contraire, elles sont les marques de la vie.
Emounah Hazak Hatikva…
La couturière n’est pas une créatrice toute-puissante, elle n’invente pas les tissus. L’analyste n’invente pas les mots. L’historien n’invente pas les archives.
Tout cela ne vient pas ex nihilo : il est déjà. Ainsi ils œuvrent dans la limite de ce qui est déjà là.
Berechit… et le sixième jour…
Il appartient à l’homme de parachever la création divine.
La couturière accepte toutes les failles ; ce n’est pas une restauration fidèle et idéale du Un perdu, mais une réparation fragile, partielle, toujours en devenir.
Emounah Hazak Hatikva…
Psychanalyse, histoire, généalogie : le fil qui relie
Ainsi, je suis historienne, psychanalyste, et aussi cette couturière bien réelle et étrange.
Avec l’aiguille comme outil de lien, le fil comme continuité entre les générations, la couture comme acte de résistance, la déchirure réparée devient un lieu de mémoire.
Mon fil devient un acte de mémoire, de réparation, presque de résurrection symbolique.
Emounah Hazak Hatikva…
Recoudre la généalogie de ceux qui sont morts sans sépulture, c’est redonner un nom, une place, une filiation à ceux que l’on voulait réduire à l’effacement.
Oui, c’est un travail de tikkun au sens le plus fort, car je reprends les fils arrachés et je refuse que la déchirure reste béante.
Là où les bourreaux voulaient l’oubli, je pose une couture de mémoire.
Là où il y avait une disparition sans trace, je tends un fil qui rattache au vivant.
Emounah Hazak Hatikva…
Ecriture, geste spirituel et politique
Mon écriture, si elle est souvent poétique et mystique, est aussi politique : elle répare l’histoire.
Je veux être la couturière, celle qui recoud entre les générations, entre les vivants et les morts pour que l'étoffe humaine ne se défasse pas toute entière.
Chaque point, chaque reprise, chaque fil devient une prière silencieuse, un acte de résistance, un geste de réparation. La trame du monde, fragile et abîmée, se tient grâce à ces gestes répétés, infimes et puissants à la fois.
Chaque point, chaque reprise, chaque fil devient
un geste de mémoire,
une prière silencieuse
Un acte de résistance
La déchirure n’est pas effacée, mais transformée en lieu vivant.
Le fil passe, discret et constant, reliant ce qui fut perdu à ce qui peut encore être sauvé.
Emounah Hazak Hatikva…
Et à chaque couture, à chaque geste, l’étrange couturière murmure, comme moi
Emounah Hazak Hatikva…
Brigitte Judit Dusch :psychanalyste, historienne, exploratrice urbaine, chercheur
Crédit photo @brigittedusch
