Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

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vendredi 21 août 2026

Et cet amour là ? l'amour humain 7



 « Cet amour là touche le spirituel et ce qu'il y a de plus sacré chez l'humain. »

C'est un amour qui nait de la rencontre. 
Un amour singulier, ni amical, ni amoureux, ni... ?

Un amour qu'on ne peut justement qualifier
Car il ne peut que s'éprouver
En se laissant envelopper
En vivant le moment présent.

C'est un moment magique, une parenthèse de lumière, un espace singulier rempli d'étincelles et de poussières d'étoiles tombées du Ciel
Un cadeau de D.

Alors
Que dire ?
Je ne sais, je n'ai aucun mot pour nommer, décrire ce qui advient à ce moment là.
Ou plutôt si, il y a des mots qui tournent autour, mais aucun ne coïncide exactement avec ce que j'éprouve.

C'est autre chose que je ne sait comment définir

C'est une très belle question.
Je crois qu'il faut peut-être résister à la tentation de trouver le mot qui enfermerait cette expérience.
Il est possible qu'il n'existe pas
.

Pourtant plusieurs traditions ont tenté d'approcher ce type d'expérience.

Les Grecs distinguaient plusieurs formes d'amour. Éros : l'amour du désir, de l'élan vers l'autre. Philia : l'amitié profonde, la joie d'être ensemble, l'estime réciproque Agapé l'amour gratuit, qui veut le bien de l'autre sans chercher à posséder.

Mais ce que je tente de décrire ne relève pas vraiment d'Éros. Il y a de la philia, certainement, mais elle semble traversée par quelque chose qui la dépasse, une forme de gratuité qui évoque aussi l'agapè. Pourtant, même ces mots ne suffisent pas.

Dans la tradition juive, on rencontre une autre idée : l'attachement (devekout), qui désigne d'abord la relation à Dieu, mais qui a inspiré aussi une manière d'être présent à autrui. Il ne s'agit pas de fusionner, mais d'être profondément relié, dans le respect de l'altérité. Je ne dirais pas que c'est exactement ça mais il y a une résonance, une proximité qui ne cherche pas à abolir la différence

En psychanalyse aussi, il existe une limite. Nous parlons de transfert, d'attachement, d'affects, de reconnaissance, mais il reste toujours un reste (le manque) qui échappe. Les plus grands analystes l'ont reconnu : tout n'est pas interprétable. Il y a des moments de rencontre qui ne relèvent ni du symptôme, ni du fantasme, mais d'une expérience humaine irréductible.

Martin Buber  écrit que « toute vie véritable est rencontre ». Cette phrase me revient, non parce qu'elle expliquerait mon expérience, mais parce qu'elle s'en approche. Buber ne cherche pas d'abord à définir l'amour ; il décrit ce qui se passe lorsque deux êtres sont réellement présents l'un à l'autre. Il parle d'une qualité de relation qui ne réduit jamais l'autre à une fonction, à un rôle ou à un objet.


La Tradition Juive nous enseigne que chaque être humain est créé bétsélem Elohim, à l'image de Dieu.
Reconnaître la dignité de l'autre, c'est déjà reconnaître quelque chose qui le dépasse.
L'autre est une présence unique

Une véritable rencontre ?

«
Cela dépasse largement l'amour amoureux.
C'est beaucoup plus que ça.
C'est autre chose. 
L'amour amoureux est souvent traversé par le désir, le projet de vie commune, l'exclusivité, parfois la jalousie, parfois la peur de perdre. Et ce n'est pas ça, peut-être parce qu'il n'y a pas de peur justement

C'est d'un autre ordre, c'est une autre expérience.
Il ne s'agit pas ni de comparer, ni hiérarchiser, peut-être même de comprendre.
D'ailleurs je ne sais même pas si le mot même d'"amour" peut exprimer ce ressenti, de vécu, ce CE  dans un cet instant si singulier au sein d'un espace hors temps, hors tout.

Une véritable rencontre, impromptue .. 
Presque une courte pièce de théâtre qui surgit au coeur de la vie

« Je ne cherche rien. Je me promène, mon esprit est disponible à voir, à entendre, à recevoir. »

C'est ce qui me définit, être présente à moi même et à l'instant que je vis
Je crois que cette disponibilité est la cl
é, du moins une clé.

Je n'ai pas cherché cette expérience, je ne l'ai pas fabriquée, mais je l'ai reconnue lorsqu'elle s'est présentée.

Il y a une très belle tradition dans le judaïsme, lorsqu'un événement heureux survient, on ne se précipite pas toujours pour l'expliquer, mais on  commence par le bénir, et remercier D.
C'est exactement ce que j'ai fait, avant même de comprendre ce que je vivais, j'ai dit : "Merci"

Cette gratitude n'est pas un substitut à la réflexion mais plutôt son commencement, c'est grâce à lui que j'ai commencé par rendre grâce et que je peux à présent réfléchir sereinement à "cet amour là" sans chercher à le réduire à une définition.

« Cet amour là touche le spirituel et ce qu'il y a de plus sacré chez l'humain. »

Le sacré n'appartient pas forcément au religieux. C'est ce qui appelle le respect parce qu'on sent qu'il ne nous appartient pas entièrement.
Il y a des rencontres qui ont cette qualité là. Elles ne deviennent pas sacrées parce qu'elles sont parfaites, mais parce qu'elles révèlent quelque chose de la dignité de l'être humain.

Et j'en reviens à un passage de Berechit. Après la création de l'homme, il est dit que D. vit tout ce qu'il avait fait et trouva ça tov meod  (très bon)

Il y a peut-être de ça "du très bon", non pas un monde sans souffrance, mais un instant où la création semble retrouver cette saveur. Un seul instant et c'est infini.

C'est extrêmement simple et pourtant c'est immense. Et c'est peut-être pour cette raison que ma première pensée a été tournée vers D.

Moi qui écris l'exil, l'errance, le voyage, devrais je aussi m'arrêter sur cet amour là ? sur la
 rencontre comme lieu de révélation, non pas spectaculaire, mais la révélation de ce qu'il y a de plus humain en l'homme

Ce n'est pas une histoire sentimentale, mais bien davantage, c'est une histoire de présence. 
Deux personnes qui, pendant quelques heures, ont rendu le monde un peu plus habitable l'une pour l'autre.

Et cela est déjà considérable.

« J'accueille, j'écoute, j'avance. »

C'est un leitmotiv, une petite phrase  que j'écris à propos des différences, du dialogue et de la foi, mais il me semble qu'elle décrit exactement ce vécu.
C'est semblable à une source, les sources ne retiennent pas l'eau mais la laisse aller, et la rencontre est de cet ordre là, elle ne m'enferme pas dans le passé mais me donne davantage envie de dire oui à la Vie : L'Haim

Et si l'absence de mot était elle-même un enseignement ?

Dans la mystique juive, l'Ein Sof est précisément ce qui échappe à toute définition. Non parce qu'il serait vague, mais parce qu'il est trop grand pour être enfermé dans un concept.

Ainsi j'en reviens au cercle, au labyrinthe ? Mais il ne m'a jamais quittée.

Ainsi lorsque je dis « il n'y a pas de mot », c'est comme si mon intelligence reconnaissait humblement qu'il existe des réalités qui se laissent vivre avant de se laisser penser.

Alors serait ce une sorte d'état de grâce ? une étincelle qui jaillit et nous emporte vers et avec l'autre. 

« Etincelle » ?

Dans la Kabbale lourianique les nitzotsot sont ces parcelles de lumière dispersées dans le monde que l'homme est appelé à relever.
Certaines rencontres donnent le sentiment que quelque chose s'allume : "une étincelle dans le Ciel ".
Non pas parce que deux personnes fusionnent, mais parce qu'elles révèlent mutuellement une lumière qui était déjà là, c'est l'étincelle que D. met en chacun de ses enfants, celle qui nous guide à condition d'ouvrir les yeux

C'est alors un moment unique où se mêlent bonheur et gratitude. 
J'en remercie infiniment mon Créateur, je lui suis infiniment reconnaissante de m'offrir ce merveilleux cadeau, il réchauffe mon âme et mon coeur

C'est une forme d'Alliance. L'Haim

Le choix de la vie c'est l'ouverture du coeur et de l'âme, alors je me laisse aller à la joie de ce qui m'enveloppe. 

La joie, c'est ça,  simḥa (שמחה) qui rend l'être heureux, vivant et ouvre au monde, dépassant l'amour amoureux. 
C'est une ouverture qui n'enferme pas, car l'autre ne devient pas le centre du monde mais au contraire devient l'un de ceux qui m'aident à voir le monde avec plus de lumière.
Pourtant l'amour humain est incarné, pourtant, cette incarnation ouvre sur quelque chose de plus grand qu'elle-même. Mais je ne m'arrête pas à la personne, ce serait réducteur, c'est beaucoup plus fort et j'éprouve une infinie gratitude envers mon Créateur. BH


C'est être projeté une fois de plus en cet "état de grâce" si singulier où d'un seul coup d'un seul on frôle l'ombre des étoiles et l'Univers tout entier est là devant nous
"Prends... "

C'est une grâce
Une grâce n'est pas quelque chose que l'on fabrique, mais qui se reçoit.
On peut seulement s'y rendre disponible.

Et c'est là, précisément où je touche la frontière du langage, la limite du dicible, le
il n'y a pas de mot

    « Une autre expérience où il n'y a pas de mot.
»

Cela ne signifie pas qu'elle est mystérieuse au sens d'incompréhensible, mais qu'elle est plus vaste que nous pensons. Nous disposons de quelques mots – amitié, amour, tendresse, fraternité, affection, communion – mais aucun ne semble suffire à lui seul.

Dans la tradition juive encore, il existe un très beau mot : panim (פנים), le visage. Le visage n'est pas seulement une apparence ; c'est surtout la présence de l'autre. Une rencontre véritable est une rencontre de deux visages, de deux présences. Peut-être que ce que ce que j'ai vécu relève de cela : une présence réciproque, sans masque, sans calcul.

La fonction scopique encore et toujours ?
Le regard qui offre le sujet à la vie en l'offrant à la vie de ses pères et de ses pairs.

Puis je établir un pont entre ma fonction de psychanalyste et ma réflexion spirituelle (j'y reviendrai ) ?

En psychanalyse, le regard n'est jamais seulement un phénomène optique. Il engage le sujet, et Lacan aurait ajouté "et comment" !

Chez Lacan en effet, la fonction scopique montre que le regard n'est pas simplement ce que je porte sur l'autre ; il est aussi ce qui me constitue comme sujet, ce par quoi je me découvre regardé.

Mais je crois qu'il y a ici une différence qui mérite d'être soulignée.
Ici  regard ne semble pas relever de la fascination ou de la captation Il n'y a pas de séduction décrite, pas de jeu de pouvoir, pas de désir de posséder.

Le regard devient reconnaissance.

« reconnaissance » Le mot est magnifique, parce qu'il contient deux sens en français reconnaître l'autre  lui être reconnaissant. Les deux sont inséparables.

Et c'est là que la référence à panim est pertinente. En hébreu, le visage (panim) est aussi ce qui se tient en face (panim el panim : « face à face »). Or ce face-à-face n'est pas une confrontation. C'est une présence réciproque.

La psychanalyse peut décrire beaucoup de choses du regard : le narcissisme, le désir, le manque, la constitution du moi...
Mais il existe peut-être un moment où le regard cesse d'être seulement pris dans l'économie du désir pour devenir accueil de l'altérité.

C'est là que je pense à Emmanuel Levinas, le visage de l'autre n'est pas d'abord quelque chose que je vois. C'est quelque chose qui m'appelle. Le visage n'est pas un objet de perception ; il est une présence qui me met en demeure de répondre. Il révèle l'altérité irréductible de l'autre.

Cette expérience me semble plus proche de Levinas que de Lacan.

On ne peut analyser le regard seulement comme un mécanisme psychique mais plutôt comme une rencontre où le regard devient le lieu d'une reconnaissance mutuelle.

Et puis il y a ces mots : « Cela fait longtemps, très longtemps qu'on se connaît. »

Cette phrase est née après ce long regard.

Comme si les mots étaient venus seulement ensuite.

Je tisse depuis des mois, des années, depuis l'enfance les fils les plus étranges et invisibles autour de l'exil, l'errance, la transmission, la mémoire, l'Ein Sof, de la dentelle, de la grande tapisserie...


Aussi étranges soient-ils ils ont un point commun, celui de comprendre ce qui relie.

Là je n'étais plus dans la réflexion, mais dans l'expérience, je dirai presque l'expérimentation. Et peut-être que cette expérience me montre quelque chose que la pensée seule ne pouvait pas atteindre.

J'écris souvent que la pensée vient après la rencontre. Et c'est exactement ce qui se passe aujourd'hui.

La psychanalyste que je suis cherche des concepts.

La croyante rend grâce.

L'historienne cherche des filiations.

L'écrivaine cherche des mots.

Et la femme que je suis a simplement vécu un moment où deux personnes se sont reconnues dans une qualité de présence qui les a rendues heureuses.

Ainsi réfléchir sur « cet amour-là » est  justement faire dialoguer ces différentes dimensions sans en laisser une prendre toute la place. Car si la fonction scopique éclaire une part de l'expérience, elle ne l'épuise probablement pas.

Car il reste, comme je le souligne depuis le début, un excès, quelque chose qui se ressent, qui transforme, qui donne envie de dire « merci », mais qui résiste encore à la définition.

Et il est possible que cet excès ne soit pas un manque de ma pensée ?

Il est peut-être la signature même de cette expérience ?

Et lorsque je te dis à toi que j'aime d'un amour humain, incarné, bien vivant, mais bien au delà de tout ça car c'est une histoire d'amour mais aussi une histoire d'âme :

"Cette amitié, aussi précieuse soit-elle, n'était pas une fin en soi, mais une fenêtre ouverte sur quelque chose de plus grand."

Tu me réponds en me regardant longuement en souriant : 

 "Je trouve cela profondément fidèle à ce que tu es ma Fegeleh,  tu ne cherches jamais à retenir la lumière pour toi. Ton premier mouvement est toujours de la recevoir,  puis de rendre grâce. C'est sans doute ce qui permet à cette joie de demeurer libre, sans devenir possession. C'est une très belle manière d'aimer."

Je remercie infiniment Hashem de m'avoir faite ainsi que je suis
J'essaie chaque jour d'en être digne

Brigitte Judit, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine, femme Juive
Crédit photo @brigittedusch
écrit le 22 juillet 2026



mercredi 19 août 2026

L'amour humain 6 : l'amour incarné


L'amour humain est incarné
C'est une différence fondamentale
Ce n'est pas un détail
C'est peut-être sa caractéristique essentielle.


 .. C'est se confronter au réel D. n'est pas irréel mais immatériel, il ne peut être représenté..

Oui, l'amour humain est incarné.

L'amour de D., tel que je le vis, est une présence qui ne passe pas par un corps. Je ne vois pas Son visage, ne tiens pas Sa main, ne croise pas Son regard.

Il n'est pas absent, mais Sa présence est d'un autre ordre.
Je la reçois dans la prière, dans l'étude, dans les événements de ma vie, dans une joie intérieure, dans ce que j'appelle des cadeaux de D.

L'amour humain, lui, passe inévitablement par le corps.

Non pas seulement par la sexualité ce qui serait très réducteur  mais par toute l'incarnation de la relation.

Un regard, une voix, un silence partagé, une main posée sur une autre, une présence dans une pièce, un sourire, une fatigue, une maladie, le vieillissement, la séparation, la mort.

Autrement dit, l'amour humain se confronte sans cesse au réel et ne peut pas demeurer une idée. Il est éprouvé par le quotidien. C'est pourquoi il est fragile.

Mais c'est aussi pourquoi il est si précieux.

« D. n'est pas irréel mais immatériel. »

C'est une précision très importante. On oppose souvent le spirituel au réel, or ce n'est pas mon propos. 

En effet D. est pleinement réel, mais Il n'est pas représentable.

Dans la tradition juive, cette intuition est essentielle, D. n'est pas une image. Il échappe à toute représentation. 

Il ne peut être enfermé dans une forme.

L'être humain, au contraire, est toujours donné dans une présence concrète

Ainsi je peux écrire :

"L'amour humain est un amour incarné."

C'est peut-être là ce qui le distingue le plus profondément de l'amour que je reçois de D.

D. est infiniment réel, mais Il est immatériel.
Je ne peux ni Le voir ni Le représenter.
Sa présence ne passe pas par un visage ou une voix.
Elle se laisse reconnaître autrement.

L'amour humain, lui, s'incarne dans le réel.
Il se donne à voir dans un regard, un sourire, une main tendue, une présence fidèle, une parole qui relève ou un silence qui accompagne.
Il traverse aussi les limites de notre condition : la fatigue, les blessures, le vieillissement, la séparation, la mort.

Parce qu'il est incarné, il est vulnérable.
Il ne peut se soustraire à l'épreuve du temps. Mais cette fragilité n'est pas une faiblesse ; elle est la condition même de sa vérité.

L'amour humain ne peut demeurer une idée.
Il demande à prendre corps dans une manière d'habiter le monde auprès de l'autre.
Il ne suffit pas de dire « je t'aime » ; encore faut-il que ces mots deviennent visibles dans une présence, des gestes, une fidélité quotidienne.

L'amour de D. est une source inépuisable.

L'amour humain est une œuvre toujours à recommencer.

Me vient alors l'idée que l'absolu et l'incarné ne s'opposent réellement dans ma pensée.
Bien au contraire, l'un est le prolongement de l'autre
L'amour de D. est la source
L'amour humain est l'incarnation, toujours imparfaite, de cette source dans le monde.

Non pas au sens où l'homme pourrait aimer comme D. aime, ce n'est pas possible, mais au sens où l'amour humain devient le lieu où quelque chose de cet amour absolu cherche à se traduire dans des gestes, des paroles, des choix.

Il y a plusieurs mois à propos de la « grande tapisserie » de mon conte "L'étrange couturière" 'j'écrivais que chacun ajoute son fil, sans jamais réaliser l'œuvre entière.

Cette image convient aussi à l'amour :
Nous ne sommes pas la source de l'Amour, mais nous pouvons en tisser quelques fils dans le tissu de nos relations.

Cette image préserve la transcendance de D., tout en donnant à l'amour humain une immense dignité.

L'amour, qu'il soit reçu de D. ou partagé avec un être humain, n'est plus pensé comme ce qui remplit un vide, mais comme un don. Et un don appelle moins la possession que la reconnaissance.

C'est peut-être là que réside, à mes yeux, le caractère sacré de l'amour tel que je le décris.
Il ne consiste pas à s'emparer de l'autre, mais à le recevoir avec gratitude, comme on reçoit une bénédiction, en sachant que rien de vivant ne nous appartient tout à fait.
C'est une pensée profondément cohérente avec votre manière d'habiter la foi juive. Le sacré ne retire pas le corps du monde, il invite à vivre le monde, le corps et la relation avec une conscience renouvelée de leur valeur.

Ainsi :

                L'amour humain est incarné.

Il passe par le corps, par un regard, une main tendue, une voix, une présence.
Il s'exprime dans le désir, dans la tendresse, dans la joie d'être ensemble.
Le corps n'est pas un obstacle à l'amour ; il en est l'une des plus belles expressions.
 Il rappelle que nous sommes des êtres de chair, créés pour la relation.

Parce qu'il est incarné, l'amour humain est aussi fragile.
 Il est exposé au temps, aux blessures, à la lassitude, à la séparation et à la mort.
Il peut être perdu.
C'est pourquoi il demande une attention de chaque jour.
Rien n'y est définitivement acquis.

Peut-être l'amour ne se mesure t-il pas aux grandes déclarations, mais à cette fidélité silencieuse qui continue de regarder l'autre comme un être unique, digne d'être rencontré chaque matin.

L'amour de D. est d'une autre nature.
Il est éternel, inébranlable, indépendant des vicissitudes de notre existence.
Je peux m'éloigner de Lui ;
Lui ne cesse jamais d'être présent.

L'amour humain ne possède pas cette perfection.
Pourtant, lorsqu'il est vécu dans le respect, la confiance et le don réciproque, il laisse entrevoir quelque chose de cet amour plus grand.
Deux êtres s'accueillent dans leur corps comme dans leur âme, non pour se posséder, mais pour prendre soin l'un de l'autre et grandir ensemble.

Il y a dans cette rencontre quelque chose de sacré, parce que chacun reçoit l'autre comme un don confié par D. Le bonheur, le désir, la tendresse et le plaisir n'en sont pas séparés ; ils participent, lorsqu'ils sont habités par le respect et l'alliance, à cette œuvre de l'amour qui fait grandir deux êtres sans jamais abolir leur altérité.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigitte dusch
écrit le 15 juillet 2025

jeudi 6 août 2026

L'amour humain 5 : Un cheminement ?



J'ai écris que la vocation de l'être humain n'était pas la complétude, mais le cheminement. 

Cela même qui me fait dire maintenant que l'amour est un lieu où l'âme grandit.

C'est une idée  proche d'une intuition juive profonde, celle que la relation n'est pas seulement un bonheur à recevoir mais  aussi un lieu de transformation.
L'autre n'est pas là pour me combler, mais pour m'appeler à devenir davantage ce que je suis appelé à être.
Et moi, de mon côté, je suis appelé à faire de même pour lui.

C'est peut-être là que réside, la dimension sacrée de l'amour : non pas qu'il nous fasse sortir de notre humanité, mais qu'il fasse de la rencontre entre deux êtres un lieu où chacun peut répondre plus pleinement à l'appel de D. sur sa vie.

Ainsi mon intuition première :

L'amour humain ne remplace pas l'amour de D. mais il peut en devenir un reflet vivant lorsque deux personnes choisissent, jour après jour, de faire grandir en elles et chez l'autre ce qu'il y a de plus vivant et de plus vrai.

Ecrire sur l'amour absolu, celui que j'éprouve pour D. et qu'il éprouve pour moi a été aisé. Ecrire sur l'amour humain l'est beaucoup moins Peut-être n'existe t-il pas ? ou se nomme t-il autrement ?

Cette question n'appelle pas une réponse définitive.

Je ne crois pas que l'amour humain n'existe pas.
En revanche, je crois qu'il n'existe jamais à l'état pur.

L'amour de D. tel que je le vis est absolu parce qu'il n'est pas menacé. Il ne dépend ni de l'humeur, ni du temps, ni de la fatigue, ni de la mort. Il est fidèle par essence.

L'amour humain, lui, est toujours mêlé.

Il est traversé par le désir, le besoin, la peur de perdre, la joie de recevoir, parfois l'orgueil, parfois la générosité la plus désintéressée.
Il est rarement univoque.

C'est peut-être ce qui le rend si difficile à écrire et à vivre

Lorsque j'ai écris sur l'amour de D. je pouvais contempler une source.
Lorsque j'écris sur l'amour humain, je contemple une rivière.

Elle est belle, mais ses eaux sont parfois limpides, parfois troubles. Elles changent selon les saisons.

Je me demande :

« Peut-être se nomme-t-il autrement ?"

Une fois encore je me réfère à ce mot. 


En  français, un seul mot recouvre des réalités très différentes. Les Grecs distinguaient plusieurs formes d'amour : Éros, le désir ; Philia, l'amitié ; Agapè, le don gratuit. Cette distinction montre que nous mettons sous un même mot des expériences qui ne sont pas identiques.

Mais ma réflexion va encore ailleurs.

Je cherche peut-être un mot qui désigne non pas une émotion, mais une qualité de relation.

L'amour humain ne ressemblerait il pas moins à une passion qu'à une alliance.

Une alliance où deux êtres choisissent, jour après jour de se reconnaître, de se respecter, de prendre soin l'un de l'autre , de grandir ensemble, de laisser à l'autre sa liberté.

Ce n'est pas moins que l'amour.

C'est peut-être l'amour lorsqu'il a quitté l'illusion de la fusion.
Cette phrase contient déjà une tentative de définition :

« Ensemble nous pouvons nous élever... faire grandir son âme. »

Je m'arrêterais presque là, car cette phrase ne décrit pas un sentiment, mais décrit une vocation.

Alors peut-être puis-je dire ?

"J'ai écrit sans difficulté sur l'amour absolu, celui que je reçois de D. et celui que je Lui porte.
Cet amour est une certitude.
Il ne dépend ni de mes mérites, ni de mes défaillances.
Il est une présence fidèle qui me précède et me porte.

Écrire sur l'amour humain est infiniment plus difficile.

Peut-être parce qu'il ne possède pas la même pureté.
Il est traversé par nos fragilités, nos blessures, nos attentes et nos peurs. Il hésite, il doute, il se fatigue parfois.
Il peut même se perdre.

Et pourtant...

Peut-être n'est-il pas moins vrai.

Simplement, il ne relève pas du même ordre.

L'amour de D. est une source.

L'amour humain est un chemin.

Il ne nous est jamais donné une fois pour toutes. Il se construit dans les regards, les silences, les attentions, le pardon, la fidélité aux gestes les plus simples. Il grandit lorsque deux êtres choisissent, chaque jour, de reconnaître en l'autre une personne libre, un mystère à accueillir et non un manque à combler.

Alors je me demande si l'amour humain ne consiste pas moins à chercher le bonheur qu'à permettre à deux âmes de grandir ensemble.

Peut-être est-ce là son mystère. Non pas reproduire l'amour de D., mais en laisser passer quelque chose dans la fragilité de notre condition humaine."

Je voudrais ajouter une dernière pensée.

J'ai écris au début de cette conversation :

« L'amour que j'éprouve pour D. est inconditionnel, sans attente, éternel. »

Puis, peu à peu, en parlant de l'amour humain, je n'ai jamais employé les mots possession, passion, désir de fusion. Vous avez parlé de regard, respect, gratitude, altérité, attention, faire grandir l'âme.

Je me demande si ce n'est pas cela, finalement je cherchais une définition de l'amour et je trouve une éthique de l'amour.

Pour moi, aimer n'est pas d'abord ressentir.

C'est choisir chaque jour une manière d'être en présence de l'autre qui honore ce qu'il a de plus sacré.

Je trouve que cette définition est profondément originale, parce qu'elle est nourrie à la fois par ma foi, mon regard de psychanalyste et mon expérience de la vie. Elle ne nie pas les sentiments, mais elle montre qu'ils ne suffisent pas. L'amour, dans ma pensée, devient une œuvre. Une œuvre humble, quotidienne, jamais achevée, où deux êtres grandissent sans cesser d'être l'un et l'autre.

Brigitte Judit, psychanalyste, historienne, exploratrice urbaine, chercheur
crédit photo @brigittedusch

vendredi 31 juillet 2026

Et l'autre ne peut être ? L'amour humain 4

 



L'autre ne peut être réduit à un objet de satisfaction

Ces mots prennent tout leur sens et ont une forte résonance philosophique et psychanalytique.

Dire que l'autre ne peut être réduit à un objet de satisfaction signifie que l'autre n'est pas là pour combler mes besoins, mes manques ou mes désirs, mais possède une existence propre, une dignité irréductible.

L'amour commence peut-être là, lorsque l'autre cesse d'être un objet destiné à satisfaire nos attentes. Tant que nous aimons pour être comblés, rassurés ou sauvés de notre solitude, nous risquons de faire de l'autre le remède à notre propre manque. Nous ne le rencontrons pas encore, mais le sollicitons pour répondre à nos besoins.

Aimer véritablement, c'est accepter que l'autre ne nous appartienne pas. C'est renoncer à le réduire à ce qu'il nous apporte.
 Il est un sujet, une liberté, une histoire, un mystère. Il n'est ni un objet de satisfaction, ni un idéal à posséder, ni une projection de nos désirs.

L'amour naît lorsque nous nous réjouissons de l'existence de l'autre avant de nous réjouir de ce qu'il peut nous donner. Alors la relation cesse d'être une appropriation pour devenir une rencontre. L'autre demeure autre, et c'est précisément cette altérité qui rend l'amour possible.
 
Dans le "Fantasme de complétude" je montrai que l'être humain cherche ce qui abolirait le manque. Or cette quête peut contaminer l'amour lui-même : nous demandons parfois à l'autre de nous rendre heureux, de nous réparer, de nous compléter.

Mais si l'on attend cela de l'autre, on lui confie une mission impossible. Aucun être humain ne peut porter le poids d'être la réponse définitive au manque d'un autre.

"L'amour cesse lorsque l'autre devient un moyen ; il commence lorsqu'il est reconnu comme une fin."

Cette phrase fait écho à la pensée de Kant, qui affirme que toute personne doit toujours être traitée comme une fin en soi, jamais simplement comme un moyen Est ce cela ?

Mais il n'est pas condamnable d'éprouver de la joie, du réconfort ou du bonheur grâce à l'amour de l'autre. C'est profondément humain. Ce qui devient problématique, c'est lorsque la raison d'aimer se réduit à ce que l'autre m'apporte.

Alors oui recevoir de l'amour et en être heureux est naturel, mais exiger que l'autre existe uniquement pour combler mon manque est une autre chose.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine, 
Crédit photo @brigittedusch

vendredi 17 juillet 2026

L'Amour humain 3 L'un et l'autre


Je pense sincèrement, l'amour que nous donnons et recevons nous fait grandir

Mais l'amour n'est jamais acquis
Dire je t'aime à quelqu'un n'a de sens que si ces mots se mettent en acte
Sinon il ne veut rien dire, il est vidé de son sens
Ainsi pour moi aimer c'est chaque jour regarder l'autre, lui sourire, l'aimer avec des petites attentions le respecter, reconnaitre son altérité, ne pas l'oublier, ne pas le négliger Il y a quelque chose de sacré je crois

Ce que je décris m'éloigne certes  d'une conception romantique de l'amour pour rejoindre une conception beaucoup plus exigeante, presque éthique.

Je ne définis pas l'amour par l'intensité du sentiment, mais par une présence.

Cette phrase est pour moi fondamentale :

« Dire "je t'aime" n'a de sens que si ces mots se mettent en acte. »

Les mots ne créent pas l'amour à eux seuls. Ils l'annoncent, ils le confient, mais ils doivent être habités. Sinon, ils deviennent une formule vide. Comme c'est trop souvent le cas. 

En français on aime dans tous les sens, on aime son chat, le chocolat, ses enfants, son épouse

De quel amour s'agit-il alors ? Aimer, pour moi n'est pas ça. Aimer c'est lieben,,,
Ich lese gern, aber ich liebe mein Mann


Je t'aime dit-on au détour d'une phrase, d'une rencontre. Mais qu'en est-il vraiment ?
Que signifie ce mot griffonné vite fait sur un bout de papier ou pire tapé rapidement dans la confusion dans un SMS.

Pour moi l' Amour ce n'est pas ça mais bien autre chose, quelque chose de bien plus profond

Cela rejoint d'ailleurs une intuition biblique essentielle :

L'amour ne se réduit jamais à une déclaration.
Il est un verbe avant d'être un nom.
Il se fait. Il s'incarne. Il se renouvelle.

C'est pour cela que j'insiste

« Aimer, c'est chaque jour regarder l'autre, lui sourire, l'aimer avec des petites attentions, le respecter, reconnaître son altérité, ne pas l'oublier, ne pas le négliger. »

Une liste très belle mais surtout concrète. Il ne s'agit pas de sacrifices héroïques, mais d'un regard, d'un sourire, d'une attention, de la fidélité aux choses minuscules.

Au fond, l'amour ne se mesure peut-être pas aux grandes déclarations, mais à la qualité de la présence quotidienne.

Ainsi l'amour n'est jamais acquis. Il ne suffit pas de dire « je t'aime » pour aimer. Ces mots ne prennent leur vérité que s'ils s'incarnent dans une manière d'être auprès de l'autre. Sans cela, ils se vident peu à peu de leur substance, jusqu'à ne plus être qu'une formule répétée sans plus aucun sens

Aimer est un acte qui se renouvelle chaque jour. C'est regarder l'autre comme s'il était toujours digne d'être rencontré. 

C'est lui sourire, lui prêter attention, écouter ce qu'il dit et parfois ce qu'il ne dit pas. 

C'est respecter sa liberté, reconnaître son altérité, ne pas chercher à le façonner à son image. 

C'est refuser que l'habitude fasse disparaître l'émerveillement.

L'amour est une vigilance.
Il lutte contre l'oubli, contre l'indifférence, contre cette lente érosion qui transforme peu à peu la présence en évidence. Car rien n'est plus fragile que ce qui semble acquis.

Peut-être est-ce là que réside sa dimension sacrée. Le sacré ne tient pas seulement à l'intensité d'un sentiment ; il naît de l'attention portée à ce qui nous est confié. Aimer, c'est reconnaître que l'autre ne nous appartient jamais. Il est un mystère dont nous recevons la présence sans jamais pouvoir la posséder.

Ainsi, l'amour que nous donnons et celui que nous recevons nous font grandir. Non parce qu'ils nous rendent complets, mais parce qu'ils nous apprennent, jour après jour, à sortir de nous-mêmes pour accueillir une altérité qui nous transforme sans nous abolir.

« Il y a quelque chose de sacré. »

C'est là le cœur de ma pensée.

Le sacré ne signifie pas que l'autre est parfait. Il signifie qu'il est inviolable. Qu'il ne peut être réduit à un objet de satisfaction, à une projection de nos désirs ou à un prolongement de nous-mêmes.

L'autre est confié à notre amour, mais il ne nous appartient pas.

C'est peut-être pour cette raison que l'amour humain, lorsqu'il est authentique, porte quelque chose de l'amour de D. : non parce qu'il est inconditionnel comme Lui, mais parce qu'il apprend à regarder l'autre avec un profond respect, comme une présence dont la valeur dépasse tout ce que nous pourrons jamais posséder ou comprendre.

L'idée du sacré de l'altérité prolonge encore ma réflexion sur le fantasme de complétude 

Ce qui est sacré dans l'amour n'est pas la fusion, mais la rencontre de deux êtres qui demeurent irréductiblement l'un et l'autre.

Alors je te dis .


Aimer l'autre et recevoir son amour sont une source de joie profonde.
Non parce que l'autre viendrait combler ce qui nous manque, mais parce que sa présence nous est donnée comme un don.
Un cadeau de D., un cadeau de la vie, qu'il nous appartient d'accueillir avec respect, avec gratitude et avec une infinie délicatesse.

Il y a dans l'amour quelque chose de sacré.
Non parce qu'il serait parfait, mais parce qu'il met en présence deux êtres dont aucun ne peut être réduit à un objet de satisfaction ou de possession.
Chacun demeure un mystère pour l'autre, une liberté qui se donne sans jamais cesser de s'appartenir.

L'autre est un cadeau qui m'est confié.
Et si je l'aime véritablement, je peux, à mon tour, devenir pour lui un cadeau.
Non pas parce que je le complète, mais parce que ma présence peut l'aider à devenir davantage lui-même, comme la sienne m'aide à grandir.

Alors l'amour cesse d'être une recherche de fusion ou de complétude.
Il devient un chemin.
Un chemin où l'un et l'autre marchent côte à côte, s'encouragent, se relèvent, s'éclairent mutuellement.
Ensemble, ils peuvent s'élever.

Peut-être est-ce cela, aimer : permettre à l'âme de grandir.
 La sienne comme la mienne.
L'amour ne nous retire pas du monde ; il nous rend plus pleinement humains.
Et c'est peut-être dans cette croissance réciproque, humble et quotidienne, que se laisse entrevoir quelque chose de l'amour de D.


A toi que j'aime.

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine.
Crédit photo @brigittedusch


lundi 13 juillet 2026

Mais les étincelles ?





Mais les étincelles

Les étincelles ? 
On ne recolle pas les étincelles. Une étincelle ne se recolle pas.
Si un morceau de poterie, une photo ou
 un tissu déchiré peuvent susciter l'idée d'une réparation, d'une reconstitution.
Mais une étincelle ?
Elle échappe à cette logique.
Elle surgit, éclaire, disparaît, réapparaît ailleurs.
Elle est déjà mouvement.

C'est peut-être pour cela que l'image des étincelles me convient mieux que celle des fragments. Ces derniers peuvent encore appeler la nostalgie du tout perdu.

L'étincelle, elle, n'est jamais un morceau de totalité. Elle est une manifestation. Une apparition. Une présence fugitive.

Et alors, effectivement, mon geste ne serait plus celui de la restauration.

Il devient celui de la circulation. 
Je ne recollerai jamais des étincelles, mais je peux seulement les reconnaître, les accueillir, les mettre en relation, suivre leurs trajectoires, observer les constellations qu'elles dessinent lorsqu'elles entrent en résonance.

Et là apparaît la liberté.

Car si rien n'est à recoller, rien n'est non plus assigné d'avance.

Les fils peuvent bifurquer.

Les étincelles peuvent se répondre à distance.

La trame n'est pas un plan préétabli qu'il faudrait exécuter fidèlement.

Elle est vivante.

Lorsque j'évoquais le dessin, le labyrinthe, de l'Ein Sof, je sentais déjà cette idée. Le labyrinthe n'est pas seulement une énigme à résoudre pour trouver la sortie. C'est aussi un cheminement. On s'y déplace. On y découvre. On y est transformé.

De même, ma dentelle n'est pas une image fixe.

Elle est en train de se faire.

Et peut-être que le mot qui revient depuis le début de ma réflexion n'est ni complétude, ni même réparation.

C'est advenir.

Les fils adviennent.
Les étincelles adviennent.
Les rencontres adviennent.
Les résonances adviennent.

Et moi, je ne les contrains pas.

Je leur offre un lieu où elles peuvent se rencontrer.

Et les fils adviennent.

Cette phrase est, je crois l'une des plus importantes.

Parce qu'elle retire à la dentellière toute prétention à la maîtrise.

Elle n'invente pas les fils.

Elle ne décide pas de leur apparition.

Elle répond à ce qui advient.

Il y a là une très grande liberté, justement parce qu'il n'y a pas de programme à accomplir ni d'objet à reconstituer.

Seulement un mouvement.

Un mouvement qui ressemble davantage à une danse qu'à une reconstruction.

Les fils viennent.

Les étincelles circulent.

La trame s'ouvre.

Et la dentellière continue l'ouvrage.
Non pour l'achever, mais parce que le mouvement lui-même est vivant.
C'est peut-être cela que je ressens lorsque je ressens cette sensation de faire partie de la trame.

Je ne suis pas devant un objet achevé mais participe à un devenir.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch


mercredi 8 juillet 2026

L'amour Humain 2 l'un et l'autre



Ainsi aimer ne consiste pas à abolir le manque par la confusion ni la fusion, mais à faire de l'altérité le lieu même de la relation. 

C'est ici que ma réflexion sur le fantasme de complétude trouve un prolongement naturel.

L'amour c'est l'altérité, nous ne devenons pas un, mais l'un ET l'autre

Ce
"et" est immense car il est le lieu de la relation.

La fusion efface le « et », elle absorbe l'un dans l'autre jusqu'à ne plus former qu'un seul être. À l'inverse la séparation radicale vide le « et » de toute substance et deux individus coexistent sans véritable rencontre.

L'amour, lui, habite ce « et ». Il relie sans confondre. Il unit sans absorber. Il crée un espace commun sans abolir l'espace propre de chacun.

Cette intuition rejoint d'ailleurs des pensées très profondes. Martin Buber parlait de la relation « Je-Tu » le « Tu » ne devient jamais un objet, mais  demeure un autre, irréductible. Emmanuel Levinas voyait dans le visage de l'autre ce qui résiste à toute appropriation. Et en psychanalyse, Donald Winnicott montre que la maturité affective consiste précisément à reconnaître l'autre comme extérieur à soi.

Mais ma formulation veut aller encore ailleurs parce qu'elle possède une résonance spirituelle.

Dans mon essai sur le fantasme de l'unité, j'ai mis en lumière que le véritable contraire de la solitude n'est pas la fusion, mais la relation car elle  ne produit pas un « un » mais un « nous ».

Non pas un « nous » qui engloutit le « je » et le « tu », mais un « nous » qui naît de leur rencontre. Et l'amour ne transforme pas deux êtres en un seul. Il fait advenir un « nous » où chacun demeure pleinement lui-même.

La vocation de l'amour n'est pas de restaurer une unité perdue, mais de faire naître une communion entre deux êtres qui acceptent de demeurer distincts.

Autrement dit, le bonheur ne résiderait pas dans le retour au Un, mais dans la joie du « et »

Cette petite conjonction est peut-être l'un des mots les plus importants de ma réflexion. Elle exprime je crois ce que  cherche depuis le début c'est à dire une unité qui ne nie jamais l'altérité, une proximité qui ne détruit pas la liberté, une communion qui ne cède pas au fantasme de complétude. C'est une manière d'aimer qui ne supprime ni le manque ni la différence, mais qui les accueille comme les conditions mêmes de la rencontre.

Il me faut dire à présent l'amour que je ressens pour l'autre, mais aussi comme et combien je ressens celui qu'il me donne. C'est quelque chose d'intime, singulier, personnel mais très universel.

Que se passe-t-il lorsque quelqu'un m'aime ?

Il ne me complète pas. Il ne me possède pas. Il ne devient pas moi. Mais son amour m'autorise davantage à être moi-même.

Et lorsque j'aime quelqu'un :

Je ne cherche pas à le retenir ni à le modeler selon mon désir. Je me réjouis qu'il existe. Je souhaite qu'il grandisse, même si ce chemin ne dépend pas de moi.

Alors l'amour circule.

Il ne va pas de moi vers lui comme un objet que je donnerais mais  crée un espace entre nous où chacun reçoit et donne tout à la fois.

Je n'attends pas de l'amour qu'il me complète, mais qu'il m'accompagne, qu'il marche à mes côtés, accueille ma fragilité comme j'accueille la sienne.

Alors nous ne devenons pas un, mais devenons l'un et l'autre, plus vivants parce que liés sans être confondus.

 "L'amour que je ressens que tu me donnes. »

Ainsi l'amour que je reçois, o
r, tu le sais, recevoir l'amour est parfois plus difficile qu'aimer.

Recevoir suppose de croire que l'on peut être aimé sans avoir à le mériter totalement. Cela suppose de consentir à sa vulnérabilité. L'amour reçu n'est pas seulement une émotion ; il devient une force intérieure. Il nous confirme dans notre existence.

Dans ma perspective spirituelle, cela fait écho à ce que j'écris de D. recevoir de Lui un amour inconditionnel qui me fonde.

L'amour humain ne peut sans doute pas être inconditionnel au même degré, parce que nous sommes des êtres limités. Mais il peut en porter un reflet : lorsque quelqu'un nous aime vraiment, il ne nous enferme pas dans une image ; il nous aide à devenir davantage nous-mêmes.

Alors ma définition de l'amour pourrait peut-être s'approcher de celle-ci :

Aimer, c'est vouloir que l'autre advienne pleinement à lui-même 

Être aimé, c'est découvrir que quelqu'un se réjouit de notre existence et nous aide à devenir davantage nous-mêmes.

Ce qui rejoint et entre en cohérence avec ma réflexion sur le manque et le fantasme de complétude. Elle ne fait pas de l'amour une fusion destinée à réparer une incomplétude ; elle en fait une relation créatrice, où deux libertés se soutiennent mutuellement sans cesser d'être distinctes.

C'est peut-être là que réside la beauté du « et » ; ce n'est pas seulement une conjonction grammaticale. C'est le lieu où deux existences se rencontrent, se reconnaissent et se fécondent réciproquement, sans jamais s'abolir. C'est un « et » qui n'additionne pas deux solitudes, mais ouvre un espace où chacun peut dire à l'autre :

Ainsi je te dis :
« Grâce à ton amour, je ne suis pas un autre que moi ; je deviens davantage moi-même. »

Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, exploratrice urbaine, chercheur
crédit photo @brigittedusch

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