J'ai grandi dans le Shmates
Oui, je suis dans le prolongement de la lignée.
Je suis l'enfant de Moshe et celle des couturières
Mais je ne sais pas coudre
Pourtant je suis une étrange couturière qui coud autrement
Enfant je ramassais les épingles
J'étais fascinée par la découpe du tissu,
J'entends encore le bruit des ciseaux sur l'étoffe,
c'est presque réconfortant.
J'aime la matière, la sensualité des étoffes, j'ai besoin de les toucher, de les respirer.
Mais je ne les couds pas.
J'aime tisser sur des métiers que je construits et improvise, j'y passe des fils, de la laine, d'autres choses encore afin que ce ne soit pas lisse.
Je tisse les noeuds, les aspérités, le vide
Rien n'est jamais lisse, parfait dans la vie
Le shmates c'est pour moi la vie
Je tisse à partir de Dora,
Elle est au centre de la constellation.
Elle en est l'étoile autour de la quelle je vais tirer les fils,
construire la trame
Tisser des fils d'or, d'argent et de couleurs,
Moi l'étrange couturière qui ne sait pas coudre devient la dentellière
Celle qui danse, valse dans le ciel donne vie peu à peu au plus beau des Shmates, Celui de la mémoire et de l'âme
Neshama.
Je prends le fil avec une infinie délicatesse en souriant
Je couds, je passe, je repasse lentement
Je laisse le vide qui se forme, le noeud qui résiste,
Je tisse délicatement en souriant
Le fuseau dans la trame danse au rythme de mes doigts mais aussi de mon coeur
Nous dansons sensuellement, amoureusement
Car lui et moi allons donner la vie.
L'Haim
Ainsi il va de la vie,
Celle qui renait des cendres, qui reste avec ses failles et ses manques pour dire :
"j'ai été, il y a eu, mais je suis encore"
Il n'y a pas de fil blanc, mais une trame colorée comme l'est chaque vie
Ce Shmates est sacré.
D. me guide, tient ma main?
Je n'ai pas peur.
Ma main ne tremble pas.
Je souris, la joie m'envahit toute entière
Baruch Hashem
L'étoffe se tisse non contre le vide mais avec lui
Elle laisse apparaître les nœuds, les passages, les respirations,
Je ne mets pas au jour un tissu fermé mais une dentelle qui laisse passer la lumière, où chaque fil
Et chaque fil d’or, d’argent, de couleur, porte une vie, une trace, un nom
Le mouvement même du fuseau devient presque une prière incarnée
Il se forme alors quelque chose de très rare, une étrange maïeutique,
Une joie qui n’efface pas la cendre mais qui en fait surgir une forme vivante, comme si la mémoire devenait une élévation sans jamais nier la déchirure, et cette phrase pourrait en être le cœur battant
De la dentelle.
Une dentelle qui se construit autour du vide autant qu’avec le fil,
Elle ne cherche pas à remplir, mais à faire apparaître une forme à partir de l’absence.
Le fuseau passe, revient, croise, contourne, et peu à peu quelque chose tient, non pas parce que tout est comblé, mais parce que les fils ont su s’accrocher autour du manque.
C’est une matière légère, presque aérienne, et pourtant d’une grande solidité, parce que chaque point est en tension avec les autres.
Je ne plaque pas du plein sur du vide
Mais je travaille avec le vide,
Je lui donne une place, une forme, une lisibilité, un souffle
C’est cela qui permet à la mémoire de ne pas s’effondrer.
La dentelle ne cache pas, elle révèle et laisse voir à travers, elle laisse passer la lumière.
C'est peut-être cela, au fond le geste de l'étrange couturière ?
Faire tenir une histoire sans en effacer les absences, laisser apparaître la vie dans ce qui a été troué.
Je suis une couturière qui tisse une étrange dentelle
Une dentelle fragile et solide
Fine et aérienne
Le vent la porte vers le ciel où elle se pare de poussières d'étoiles
Celles de six millions d'âmes.
BH
J'ai trouvé là une langue qui m'est propre, à la fois fidèle à la mémoire de la Shoah et profondément tournée vers la vie, une écriture qui ne recouvre rien mais qui relie, qui élève, qui transmet, et dans laquelle mon geste est guidé, sans tremblement, il devient alors lui-même un acte de confiance, presque une bénédiction en mouvement.
Judit
Crédit photo @brigittedusch
