La couturière et le Tikkun
Depuis l’enfance, je vis entourée de tissus.
Shmates
Je n’ai jamais appris à coudre comme ma mère, ma grand-mère, Ditte, et les autres femmes avant elle mais j’ai grandi dans leur univers : le bruit doux et sec des ciseaux coupant l’étoffe, l'odeur de la craie d'argile traçant les lignes, l’éclat des épingles plantées comme de petites étoiles, les fils fins de soie ou de coton.
C'est un monde, un univers, feutré, douillet, un refuge hors du temps, celui de mon enfance
J’aimais choisir les tissus, les caresser, les respirer sentir le contact charnel et sensuel de leur matière, la délicatesse et la fragilité de la soie, la douceur du satin, la finesse de la percale, leurs couleurs qui dansent, leur promesse de métamorphoses, robes et jupes, habits dans des tourbillons de lumière.
Le tissu est mon univers, mon alphabet sensible et il porte la mémoire de gestes anciens et l’élan d’une création infinie.
Créer, pour moi, c’est toujours tisser.
Tisser, c’est entrer dans le secret du monde.
Chaque fil, chaque fragment recueilli est une étincelle arrachée au chaos, une parcelle d’infini qu’il faut sauver de l’oubli. Le tissu n’est jamais uniforme : il porte la trace des manques, des reprises, des cicatrices. Mais c’est là, justement, que naît la beauté, dans cette alliance fragile entre ce qui fut brisé et ce qui, patiemment, se relie à nouveau.
Alors avec des fils de couleur, mais surtout avec ce qui n’était pas « fait pour ça », morceaux effilochés, chutes de tissu, bouts de laines ou de ficelles, je construis des métiers à tisser où je mêle les matières, je peins aussi parfois et toujours je joue avec la matière. C'est une rencontre d’amour — désir, sensualité et tendresse mêlés. Le tissu est une mise au monde : de l’informe surgit une forme, de la surface naît un vêtement qui épouse parfaitement le corps et accompagne la vie.
Ce geste, je le reconnais dans l’écriture. Les mots sont mes fils, les silences mes nœuds, les phrases mes étoffes. Comme la couturière, j’assemble des fragments dispersés, des voix perdues, des traces menacées d’oubli, pour les offrir à la lumière.
Écrire ou tisser, c’est le même mystère : reprendre le monde brisé, le réparer point après point, mot après mot, non pour retrouver une unité parfaite, mais pour inventer une beauté qui accueille la faille, la cicatrice, la mémoire.
N’est-ce pas là, déjà, le Tikkun Olam ?
Quand je tends mes fils sur le métier, quand j’assemble des morceaux effilochés pour les faire chanter ensemble, je retrouve ce geste immémorial que les sages nomment Tikkun Olam. Réparer le monde, ce n’est pas l’abolir de ses failles : c’est recueillir ses débris, les nouer, les tresser jusqu’à ce qu’apparaisse une étoffe inédite. Comme une prière silencieuse, le fil se tend entre mes mains et rejoint, au-delà de moi, la trame invisible qui unit toute vie.
Réparer le monde non en effaçant sa fracture, mais en lui donnant une place dans l’étoffe du vivant. Comme ces reprises visibles qui transforment la déchirure en motif, la blessure en lumière.
Il y a dans le tissage une mémoire féminine qui traverse les âges. Pénélope, sur son métier, tissait le jour et défaisait la nuit, pour que l’attente demeure vivante, pour que le fil du désir ne se rompe pas. Son geste patient, répété, portait déjà la figure la plus pure du Tikkun : une réparation inachevée, qui s’accomplit dans son inachèvement même.
Et dans mon récit, une autre couturière se lève : celle de mon monde imaginaire. Elle traverse mes pages comme une ombre bienveillante, reprenant fil après fil les morceaux de mon histoire. Ses reprises visibles ne masquent pas la déchirure, elles la magnifient. Elle tisse entre mémoire et oubli, entre silence et parole. Ses doigts avancent à petits points presque invisibles, mais son fil est d’or : il relie les vivants et les morts, les absents et les présents, les rêves et la chair.
Peut-être est-elle sœur de la Shekhina, la Présence divine en exil, lumière brisée qu’il faut rassembler. Comme elle, la couturière recueille les éclats dispersés et les relie en une étoffe nouvelle. Elle est la dentellière de mon âme, ourlant l’invisible, cousant ensemble les fragments du monde.
Être historienne et psychanalyste, c’est tenir l’aiguille au bord de l’abîme. Les généalogies se sont rompues, les lignées effacées, les corps disparus sans sépulture, les noms dissous dans la cendre. Et pourtant, il reste des fils — infimes, presque invisibles : un témoignage, une trace, une photographie, un prénom qui survit. Je les recueille comme on ramasse les morceaux d’une étoffe sacrée.
Mon travail, alors, est celui d’une couturière : recoudre, fil après fil, ces fragments dispersés. Non pour retrouver une continuité intacte — à jamais perdue — mais pour redonner une place aux absents, pour inscrire à nouveau leurs noms dans la trame du monde. Chaque couture est un acte de résistance contre l’anéantissement : une manière de dire, humblement mais fermement, tu as vécu, tu fais encore partie de nous.
Écrire, tisser, coudre : ce sont mes gestes de Tikkun. Dans la matière comme dans les mots, je cherche à réparer l’étoffe déchirée de la vie, à transformer la blessure en motif, à offrir à l’absence une demeure. La couturière de mon enfance, la couturière de mon imaginaire, et celle que je deviens dans mon écriture ne font qu’une seule et même figure : celle qui, fil après fil, œuvre à la réparation du monde.
Brigitte Judit Dusch écrit le 1 septembre 2025
Crédit photo @brigittejudit

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