Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

mardi 16 avril 2013

L'impuissance thérapeutique 1

Corps et esprit ; accepter l'impuissance thérapeutique 1

C'est en ce sens, être appelé pour pallier cette impuissance, ce manque. L'appel au tiers, quand la tâche pour le soignant devient impossible, qu'il n'y a pas ou plus grand-chose à faire pour le patient et qu'on ne sait pas trop comment lui dire, le dire à ses proches. Il m'est arrivé d'assister à des scènes surréalistes, où le médecin expliquait à la femme d'un patient à grand renfort de schémas et de termes techniques l'évolution du cancer de son mari. Elle n'avait pour seule réponse "mais je ne peux pas, j'ai rendez-vous chez le dentiste..." Qu'elle répétait inlassablement ! Défense, déni, identification projective.
Accompagner, être là, ce qui est demandé à ce tiers qui est le clinicien ou/et le psychanalyste. Celui à qui on adresse car le soignant, le médecin n'a ni le temps ni les mots, ne peut, ne veut ou ne sait s'embarrasser de ce discours qui le bouscule, qui peut le renverser, le bouleverser. Il préfère souvent se cacher derrière le masque, celui de la dureté, de l'indifférence... Ne pas voir, ne pas écouter, ne pas se laisser aller à l'ouvert.
Fermé, fermer la porte, fermer les sens, ne pas donner de sens aux SOS aux mots, au désespoir.
Etre à l'écoute, du présent, mais aussi du passé et de l'avenir aussi terrifiant soit-il ! Peut-être ! Souvent.
Au lit du malade, tout près, très près, dans cet espace intime où le cabinet et le divan du psychanalyste sembleraient peut-être une injure ?
Mots chuchotés, saccadés, ponctués de larmes et de sanglots ! des questions n'appelant aucune réponse "pourquoi moi ? pourquoi maintenant ?"
Entendre l'ultime injustice, le combat qu'on sait le patient et moi perdu d'avance.. Mais pas toujours, car que sait-on vraiment ! Mais ........
Parfois on joue, on joue à se le cacher, tout en sachant que l'autre sait qu'on sait. Puis le masque (encore) tombe !
Nous nous retrouvons alors devant la nudité triviale et sordide de la vérité, celle qu'on ne veut entendre qu'on s'efforce de travestir, toujours !
C'est aussi être là lors de cette annonce là, celle de la maladie incurable, de ce mots meurtriers, assassins, meurtres presque parfaits !
Diagnostic fatal, qui ne laisse que l'issue d'un temps toujours trop court, d'un temps pas suffisant pour faire, être, avoir, devenir.. Il faut déjà se préparer à partir !
Rester encore dans le monde des vivants, mais un pas seulement, l'autre déjà dans celui de la souffrance et de la mort. Vivre ?
Entendre alors la colère, la douleur, la violence, les mots crus et durs à propos d'un corps qui trahit, entendre le découragement, le non espoir, la peur, la terreur.
Entendre le désir de mort, d'en finir au plus vite, une mort qui soulage, qui met fin à tout ça enfin !
Entendre, mais aussi et surtout écouter... Accompagner, disent les soignants, un mot qui mérite qu'on s'y arrête, si je puis dire, faire quelques pas, un bout de chemin avec... Et puis ?
Seul le patient ira au bout de ce chemin pavé de misère, de souffrance, de douleur et de solitude. Seul il franchira le pas, ira de l'autre côté.
Seul ! C'est sûrement cette solitude là qui est terrible, terrifiante pour celui qui reste, qui fait ces quelques pas, qui tient la main mais qui ne peut rien faire d'autre !
Impuissance...........

mercredi 3 avril 2013

Le mal dit

Mon dernier article a suscité des commentaires sur certains réseaux sociaux et c'est tant mieux ! Je ne peux y répondre en 140 signes cela me semble un exercice un peu difficile, alors je vais tenter en quelques lignes quand même, d'apporter quelques éléments, non de réponse, mais peut-être de réflexions prolongeant les interrogations.
En effet l'annonce d'un diagnostic se révèle toujours une épreuve, parfois un soulagement : Enfin un mot pour mettre sur tous ces maux. Une explication qui rassure car  "je ne suis pas fou"..
Comprendre, faire des liens, associer. Savoir, car il faut bien quand même savoir !
C'est de soi, de sa peau dont il est question...
C'est essentiel, mais ça ne suffit pas, car il faut à présent faire avec, avec ce mot, inconnu, absent de la pensée il y a quelques instants.
Ce mot qui bouleverse, qui transforme et qui tue parfois ! Aussi !
Tumeur... Tu meurs !
Injonction infernale !
Un seul mot qui suffit non seulement à envahir l'être mais à le bousculer, le renverser, le déséquilibrer, car après une telle annonce, plus rien ne pourra désormais être comme avant.
Tous les cliniciens ont décrits les différentes étapes, de cet accueil singulier et extra ordinaire qu'est celui de la maladie, des émotions, états d'âme, ce que je nomme une "crise"
Car c'est bien de crise qu'il s'agit, une crise qui se constitue dans le quotidien du sujet qui se sachant mal, se sait à présent malade !
Un pas est donc franchi... Brusquement, parfois ! Mais ce pas ne donne pas forcément accès au pire, même si c'est ce pire qui arrive aussi brutalement à l'esprit.
Comme je l'ai écrit, cancer, malgré toutes les avancées de la médecine signifie encore dans bien des esprits (grand public mais aussi médecins hélas) une condamnation à une mort certaine, lente, douloureuse, pénible.. Un parcours du combattant, au mieux, car le soldat s'il combat, ne se rend pas forcément sans avoir épuisé ses ressources ni tiré sa dernière cartouche !
Et c'est là que se situe la différence, je crois.
Nul n'est forcé de se rendre... D'obéir à l'injonction qu'est cette condamnation mal nommée encore, mais pire sous entendue
Etre positif n'est pas possible m'écrit-on ! J'en conviens c'est difficile, voire impossible ! Comment être positif en sachant que le couperet peut tomber !  Va tomber, penser ça à chaque instant... Mais nul besoin d'être malade pour mourir ! Et qui sait quand ? Comme me disait un patient "voilà, je sais que la mort est au bout, mais je n'ai rien appris de nouveau, car ça je le savais déjà.. "
C'est peut-être ça le plus difficile, être brutalement confronté à sa propre mort, sa propre finitude, qui est le lot de chacun, mais comme l'écrit Freud, l'inconscient ne connait ni le temps ni la mort, et l'homme se pense immortel ! Alors l'annonce fait figure de rappel, nous place face à l'épreuve du Réel qui est sans appel !
L'homme est mortel ! La mort, sa mort impensée et impensable... Comment faire avec ça ?
Pourquoi penser la mort alors qu'on est en vie ? Pourquoi ne pas se penser en vie, avoir cette envie... ?
Etre positif semble en effet bien dérisoire face à ce danger, face à cette menace, brandir cette étincelle d'espoir, cette injonction aussi peut-être indécente, ridicule et grotesque, pourtant ! Conserver une lueur d'espérance ne peut qu'aider, soutenir le désir.
Se battre ! Souvent le langage guerrier est de mise, une lutte s'engage entre soi et l'intrus, celui qui squatte le corps, pour en déposséder le sujet, faire son lit, son nid dans ce lieu pour mieux y déployer la mort ! Trahison, le corps lâche, accueille cet ennemi, collabore et ne résiste pas ! Engager un dialogue, faire des compromis ? Mais lesquels ? L'un veut la peau de l'autre ! L'un l'aura, l'autre pas !
Une sorte d'histoire dont certains affirment connaître la fin, une histoire qu'il convient pourtant d'écrire, en laissant chacun d'y inscrire sa fin, comme il la souhaite, comme il le désire.
Car qui connait la fin ? Qui sait quand l'histoire s'arrête ? Qui peut décider de ça et dire ça ?
Résister n'est pas seulement se battre les armes à la main, il y a les combattants de l'ombre eux aussi, tout aussi efficaces.. Ceux qui usent d'autres armes, d'autres outils, car tout est bon dans ce combat là, dans cet affrontement là. On fait feu de tout bois car c'est de sa peau qu'il s'agit, et qui mieux que soi peut savoir comment la sauver.. ? Laisser à l'autre, celui soit disant supposé tout savoir décider que ceci ou cela doit se faire, doit être... ? Lui laisser, lui donner se pouvoir là ? Démissionner alors de sa propre vie et en confier les rennes à un parfait inconnu qui hormis le nom de votre maladie ne sait rien ou si peu de vous ?
Que faire : Résister, combattre, se battre avec, apprivoiser l'intrus, s'en faire un ami, comprendre ce qu'il fait là, pourquoi soi, se laisser aller, laisser faire, attendre, avoir mal, culpabiliser, se fâcher, être en colère, démissionner, se taire... ?
Oui que faire ? Ce faire là est tout aussi singulier car qui va dire quoi faire ? Qui sait mieux ce qu'il faut faire, ce faut qui est la faux qui se profile au loin pour rappeler que le jour approche, ce dernier instant tant redouté mais qui disent certains malades viendra enfin mettre un terme à tout ça ?
Espoir ! Lequel ? Qui donne, transmet cet essentiel, fondamental sans lequel toute vie n'est pas possible, cet espoir là qui permet de vivre avec, d'être soi, simplement soi...

dimanche 24 mars 2013

Krabe

Pour ne pas le nommer ! L'annonce de son diagnostic est une lettre de cachet, un arrêt de mort !
Vous avez un cancer ! Quand le mot est prononcé ! Car souvent la périphrase est de mise, on parle de tumeur, maligne ou pas, de masse suspecte ou pas..
On avance doucement ou parfois brutalement, l'annonce est un couperet qui décapite tout espoir de guérison, de rémission !
"Vous êtes foutu "
Je l'ai entendu aussi, souvent... Très souvent... Trop souvent ! Hélas
Condamnation, damnation et mal édiction !
Mal aise toujours, mais comment pourrait-il en être autrement, le messager de la mort est rarement glorieux, n'aime pas vraiment faire ce genre d'annonce, s'en débarrasse comme il peut, lâchant ou non les mots, le mot qui tue !
Dire ou ne pas dire, savoir ou ne pas savoir, pour quoi faire ? Pour qu'en faire ?
Aujourd'hui encore malgré tout le mot fait peur, on n'ose le prononcer, de peur qu'il porte malheur
Cette foutue maladie ne s'attrape pas, mais c'est pire, elle rappelle à chacun de nous que la mort est là, tout près, qu'elle frappe, sournoisement !
Elle terrifie cet autre, qui ne l'a pas, pas encore, mais qui pourrait l'avoir lui aussi, car qui finalement est protégé, vacciné.. Qui ?
Ca n'arrive pas qu'aux autres !
Alors il faut annoncer le pire, pas la mort immédiate, mais la mort future, et ces médecins tout puissants affirmer qu'il vous reste 2 ou 6 mois encore à vivre ! J'ignorai la Science aussi précise !
Car c'est justement là que tout blesse, que tout cloche, car la Science toute puissance, celle qui promet tout ne résout rien, ne peut rien !
Depuis toutes ces années, malgré ses soit disant efforts, ses appels aux dons, ses recherches qu'à fait la Science ? Quel remède propose t-elle hormis sa panoplie mortifère qui retarde de quelques mois, années au mieux l'issue qu'elle nous a promis fatale...
Car l'homme est mortel et mourra un jour, de cela elle peut être sûre ! Le seul diagnostic qu'on ne peut lui réfuter.
Seulement voilà : Que sait-elle du sujet humain ? Si elle sait quelque chose du corps ou seulement un tout petit peu du fonctionnement de ce morceau de chair humaine qu'elle nomme par organe afin de se protéger, elle ne sait rien de l'esprit, de la psyché, de la capacité de résilience de chaque sujet humain, qui peut !
Ce n'est pas affirmer que l'esprit guérit, Qu'il guérit tout et que les traitements médicaux et chirurgicaux ne sont pas nécessaires, certains le disent et je ne suis pas d'accord. La Science a permis de soigner, de guérir, de comprendre ! Et il serait absurde de le nier, et de rejeter ses acquis et ses découvertes. Mais le sujet n'est pas seulement un corps, il est aussi un esprit, il pense ! Le sujet pense et il est ! Alors ignorer cette donnée essentielle est aussi absurde, c'est se priver d'un allié de choix, essentiel car l'un sans l'autre ne peuvent.. ni faire.. Ni être !
L'esprit contribue à attaquer le crabe, il aide à potentialiser l'effet et apaiser les effets secondaires des traitements les plus invasifs, les plus destructeurs aussi. Il y contribue pour s'accrocher à la vie et non à la mort !
Un de mes anciens Patrons, professeur éminent de médecine avait coutume de me dire "voilà moi j'essaie de réparer le corps, à vous de soutenir l'esprit, quand au reste, Lui là haut va nous donner un coup de main"... Quand un patient lui demandait "combien de temps" il répondait humblement qu'il ne savait pas, qu'il y avait bien des statistiques, mais que c'étaient des chiffres, et que les patients n'étaient pas des chiffres, mais des individus qui réagissaient différemment !
Certains de ses détracteurs disaient qu'il se "défilait" ! Je sais bien que non, il disait la vérité. Chaque être est singulier ! Chacun fait comme il peut ..Et je le remercie de son humanité si rare en ces lieux de violence et de mort !
C'est  donc bien en cela qu'il faut soutenir ce combat inégal mais qui doit être mené... L'espoir, le désir.. La Science ne peut pas tout, c'est mentir que de le laisser croire ! Elle ne peut et ne doit rien promettre. Nul n'a le droit de condamner à mort, nul n'a le droit de tuer l'espoir qui maintient l'en vie !
Cet espoir qui fait que nous ne sortons malade ou pas de l'Humanité, du monde des vivants.
A tous ceux qui luttent !

lundi 4 mars 2013

Muttersprache

Encore une histoire de langue ? Ou de langues ?
Nous sommes des êtres de langage, mais de langue aussi, car nous prenons langue dans le langage pour advenir aux autres, construire ce lien social qui fait de nous des autres parmi les autres !
Vaterland, vaters land, mutterland, mutters land ?
La langue des mères ou des pères, la langue de la terre, du pays, des siens, des ancêtres, des origines, parfois tout s'emmêle et se mélange, sans trop savoir pourquoi ?
Parfois les mots restent bloqués, inutiles, impossibles, ne viennent pas, n'adviennent plus. Sont retenus.
Langue qui es-tu ? Où vas-tu ? D'où viens-tu ?
Cela parait simple, langue maternelle dit-on ? Mais n'est-elle pas parfois celle du père, tout comme la terre...
Alors quid de cette langue maternelle qui n'est parfois pas celle du père ? Que dire et que faire de cette langue qui parfois nous lâche car elle devient intenable, impossible, improbable et indécente ?
Il m'est difficile de répondre tiraillée que je suis entre cette langue de mon enfance, les bribes de toutes ces langues de l'Est mélangées, et qui se mélangent, ces intonations, ces mots qui encore aujourd'hui me renvoient à un imaginaire mêlé lui aussi de réels et de souvenirs.
Il m'est bien difficile de dire moi qui pense, rêve, jure aussi parfois dans cette langue de mon enfance qui me vient spontanément, car les mots sont plus précis peut-être, plus adaptés à cette idée, cette pensée. Et cette crainte aussi parfois que cette langue ne s'évanouisse car je ne la parle pas, ou tellement peu, trop peu ! L'entendre alors ma Muttersprache me fait du bien... Je l'entends, l'écoute, elle coule et tout revient d'un seul coup !
Langues et cultures... Peut-être cette chance de baigner ainsi dans ce vaste océan de langues qui fait que.. les sons et les couleurs me sont familiers. Je me sens profondément, intiment de là...
Issue de la matrice. Cette même là que je nomme Muttersprache.
Une langue qui met aussi en dissonance, qui renvoie pour certains à la représentation du mal, car trop chargée d'horreur et d'histoire. Une histoire d'hommes et de femmes...
Une histoire de femmes encore.
Langue qui comme le reste  m'a été donnée en héritage par les femmes, langues de l'Est, où se mêle ce mélange de dialectes propre à une communauté !
Langue lourde et chargée qu'il faut prendre ou laisser. Douce et rude.. !
Muttersprache !
Langue qui fait rire mon fils qui n'a pas vraiment pris la peine de l'apprendre puisque je traduis, parle, explique... Et qui sourit quand de l'autre côté du Mur qui n'est plus, personne ne me demande si je suis d'ailleurs.. Tendresse quand dans ce port de la Baltique demandant mon chemin un vieil homme me dit en souriant "Ossie ?" Oui, de là je suis aussi, j'en connais l'âme et l'accent !
Muttersprache !
Langue que j'ai transmise à mes filles ! Aussi...
Qui l'aiment je crois du moins assez puisque  l'une d'entre elles a choisi de l'enseigner, de la transmettre, de la donner et de l'offrir...!
Pourtant cet été elle m'a semblé de trop, pas à sa place à cet endroit. J'ai refusé de parler ! Tout comme cette tante qui avait décidé un jour de se taire ! Ce jour de trop, ce jour où cette Muttersprache n'était plus chantée, n'était plus la Sprache de Goethe, de ce jour où elle était aboyée, hurlée, vomie...Elle avait alors décidée de s'en défaire, de vivre ce désamour là...
De ne plus parler la langue de ceux qui étaient devenus ses bourreaux... Pourtant cette Muttersprache c'est elle qui me l'a apprise, à travers son histoire, l'histoire,  les contes de fées et d'ogres, car elle était elle, faisait partie d'elle, lui collait à la peau...
Pourtant moi aussi j'ai décidé de me taire ce jour là, bien des années plus tard...
A Buchenwald elle était de trop... Là elle ne pouvait pas être, plus être, car là il n'y a plus de place pour l'être !
Muttersprache
Langue de qui ? Je me suis demandée ? Alors j'ai pleuré, longuement pleuré, tout comme le sujet autistique qui n'en peut plus, submergé par ces bruits qui arrivent de toutes parts j'ai  bouché mes oreilles pour ne plus entendre, plus écouter, plus être agressée
Muttersprache dans toute sa violence, son indécence tu étais de trop, tu n'étais pas à ta place en ce lieu, en ces lieux où tu es la langue de la mort.
Comment entendre tout ça dans cette langue là, langue des bourreaux, langue qui raconte ce qu'ils ont fait..? Ecartelée entre amour et haine, Eros et Thanatos ? Entre sa chair et son âme ?
Dissonance ! La question se pose pour nous mais comment s'est-elle posée pour nos parents ?
Nos grands parents ? Impossible dilemme, perte insoutenable, vide, gouffre et terrible abîme pour eux qui n'avaient que cette Muttersprache ? Vatersprache ? Qui était leur, qui leur collait à la peau ?


lundi 25 février 2013

Les mots de l'oubli

Souvent je pense à elle, mais à elle avant !
Avant qu'elle ne soit malade, enfin si on peut dire ça...

Malade ? Il y a tant et tant de mots et de maux qui se fourrent dans ce mot valise, tant et tant qu'elle déborde, éclate, car elle ne peut tout contenir..
Et puis même le mot de la maladie, de la pathologie, mot savant, nom de celui qui l'a mise à jour. Qui l'a mise au monde et qui l'a nommée !
Quelle paternité ! Quelle éternité....Pour ne pas oublier !
Elle, c'est ma mère, elle oublie, elle oubliait tout, tout le temps, elle qui n'oubliait rien, jamais, qui pensait à tout, ordonnait tout, rangeait tout.
A la fin, mais quelle fin ? elle ne se souvenait plus de rien.
Plus de tout, mais pas vraiment de rien
Les souvenirs ne se perdent pas tous, si elle ne savait pas si elle avait déjeuné elle se souvenait bien de cette promenade avec son frère, de ce petit chat quand elle était enfant.
Elle ne se souvenait plus du nom de mes enfants, du mien parfois !
Il fallait du temps pour dire, redire, remettre en ordre sa pensée, remettre de l'ordre dans sa tête.
Mais pour combien de temps ? Pour quoi faire ? Car c'était aussi vite oublié...
Alors il faut apprendre à renoncer, bannir certains mots, certaines expressions, mentir peut-être, masquer, aller dans son sens, ne pas la contredire, ne pas la contrarier. Ne rien dire.
Se taire.
Le silence.
Maladie de la mémoire, de la langue, des mots, des souvenirs qui se mêlent et se nouent pour finalement se loger dans le trou noir. Dans l'abîme inconnue dont plus rien ne pourra sortir !
Une bouteille à la mère, parfois, pour tenter de faire émerger ce désespoir, cette solitude, cette absence ce départ avant l'heure. Un SOS pas vraiment entendu, ou quelques bribes seulement qui donnent une lueur d'espoir tenue et fragile qui s'effrite si vite que les lambeaux des souvenirs ne peuvent avoir du sens
Avoir du sens, faire sens et donner du sens, faire des liens, tricoter, assembler, raccommoder, accommoder, reconstituer un chant de ruines !
S'évertuer à cimenter, pallier, remplacer, puis a mère, renoncer ! Car ?
Pour qui et pour quoi ?
Certains choisissent le silence pour vivre à l'écart du monde, taisent la parole, la retiennent et s'arrêtent sur le pas de la porte, refusant une bonne fois pour toute de l'ouvrir et d'entrer
Elle non, elle n'a pas choisi ça.
Toute sa vie pourtant elle n'a  jamais prononcé un mot plus haut que l'autre, trouvait le mot juste, pertinent, savait aussi se taire,  retenait les mots et les émotions, par pudeur, éducation peut-être ?

Maintenant elle parle une langue que je ne connais pas, des mots inventés qui n'ont de sens que pour elle, je n'ai pas accès à son monde cet espace vide et obscur qu'elle s'est crée, inventé pour se réfugier
Pour se mettre à l'écart d'une vie qui l'a sûrement mal menée
Je n'en sais rien, car à vrai dire je ne sais rien.
Sa vie et ses souvenirs lui appartiennent tout comme le choix qu'elle a posé. Celui d'oublier...

jeudi 7 février 2013

Faire le deuil

Le français est une langue riche  disposant d'un registre de noms communs, verbes, adjectifs impressionnant. Mais une langue moins précise peut-être que la langue allemande si redoutable parfois dans sa rigueur.
Le français offre aussi des représentations imagées, des figures de styles mais aussi des clichés.
Des clichés qui si on y regarde bien n'ont pas vraiment  de sens en soi, mots assemblés qui ne vont pas forcément bien ensemble, incongruités parfois, paradoxes qui heurtent l'acception.
Il en va ainsi de faire le deuil, ou faire son deuil, le possessif mille, dix mille fois de trop !
Son, le sien... ?
Quel deuil appartient à qui ? Qui peut en réclamer la propriété, un peu comme la maladie, qu'on fait sienne à défaut de s'en défaire. Amour et haine n'arrivant pas à se départager mais continuent à se lier et se délier interminablement, inlassablement !

Faire son deuil
Trois mots qui me heurtent;
Comment faire ça.... ?
Faire, agir, poser un acte.. Action qui suppose et entraine une autre action.
Mais laquelle ?
Fabriquer le deuil ? Faire pour accepter de défaire ce qui a été fait, détricoter ce qui a été longuement avec soin élaboré... Faire en sorte que... Ce qui a été n'est plus, ne sera plus jamais
Accepter alors ce qui peut sembler inacceptable ?

Ce qui signifie quoi au juste ? Qu'on s'habitue à la perte, qu'on l'accepte ?
La perte, le renoncement. Accepter que plus rien ne sera comme avant, mais quid de l'avant, car demain ne peut être identique à hier, ou aujourd'hui." On ne se baigne jamais deux fois dans les eaux du même fleuve" disait Héraclite, car si l'eau n'était plus la même l'homme qui s'y baigne à nouveau a lui aussi changé.
L'homme est impermanent, l'existence l'est tout autant.
Chaque jour nous faisons en quelque sorte le deuil -pour reprendre l'expression- du jour précédent, nous en acceptons sa perte pour tenter parfois bien difficilement de vivre le moment présent.
Alors est-ce bien de cela dont il s'agit ? Accepter ce renoncement, se faire une raison afin de poursuivre le chemin. Seul comme Oedipe sur la route ?
Perdu peut-être car le compagnon ou la compagne n'est plus ? Disparue, morte ou partie ce qui est fort différent mais revient finalement au même car celui qui reste est seul, face à son être seul et faire avec sa perte. Faire avec
Vivre avec l'absence. C'est mieux que rien ?
Car l'absence n'est pas rien !
Elle est souvent de trop, le quelque chose qui fait déborder la peine et la transforme en souffrance insidieuse qui ruine le coeur et l'âme
Pourtant dit-on et dit-on encore et toujours il faut faire son deuil, il est temps ! Il faut apprendre à vivre, à re vivre, encore à avancer sur le chemin de cet enfer pavé de bonnes et mauvaises intentions qu'il faut là aussi affronter seul !
Car le problème est là aussi faire le deuil de ça également... Mais au fond ?
N'est-on pas vraiment seul , Cette solitude, cet abandon originaire qui nous tenaille tant et tant qu'il en devient parfois intenable n'est-il pas la toile de fond de l'existence humaine ?
Le sujet humain qui se leurre et s'égare dans l'imposture d'un lien social, tellement tenu qu'il s'effondre et s'effrite au moindre sourcillement ? Pas besoin de tempête pour s'en rendre compte
La solitude n'est-elle pas le propre de l'homme, sa vieille compagne ? Vieille et sinistre maitresse qui exige à chaque fois le sacrifice ultime. Le renoncement ?
Alors de quoi, de qui fait-on vraiment le deuil ?
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Nota bene

Ce blog relate des bribes, des vies en respectant l'anonymat, ce l'éthique et la déontologie de ma fonction
Les événements, initiales, lieux, histoires... sont modifiés.

Il s'agit d'illustrer des situations, un concept, une problématique, un questionnement donnant lieu à une réflexion.
Ainsi toute ressemblance, similitude serait donc purement fortuite.

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