Ces fleurs sont pour toi et ta maman
Ce matin, en priant je pensais à toi
Comme tous les matins, les soirs, les journées
Dora, tu ne quittes pas mes pensées
Chaque jour, il y a quelques mois encore
Je passais devant ta maison, devant le magasin de ton papa
Je te voyais jouer dans la rue
Avec Serge
Serge n'est plus là pour te raconter
Pour me raconter
Il n'est plus là
Je me souviens de ses mots recueillis avec émotions et larmes
Si ses yeux ne voyaient plus très bien, ses souvenirs étaient intacts
"Je n'oublierai jamais"
Et sa voix tremblait,
Alors il ne reste plus que moi pour me souvenir de toi
Pour te raconter, ici et ailleurs
Tu me l'as demandée
C'était en septembre
Rue de l'Aisne,
Je descendais ver la rivière
C'est là que tu m'as appelé,
que tu as retenu mon pas, que j'ai traversé la rue,
j'ai vu une plaque de marbre sur une grande maison.
Alors je me suis approché et j'ai lu.
Il y avait des noms,
ceux d'une famille qui avait vécu là
déportée en janvier 1944.
Je suis passée et repassée encore,
et tu étais là,
partout dans ma tête, dans mes rêves,
Tu m'appelais,
me demandais
Alors j'ai fais ce que je sais faire : chercher.
Je suis historienne,
hantée par la Shoah depuis l'enfance.
Cette famille n'était pas la tienne.
Alors j'ai cherché encore,
je t'ai dit :
"Aide moi avec l'aide de D. à te trouver. BH"
Et tu m'as guidée.
Et je t'ai trouvée.
Dora, ma petite soeur, tu étais là
En face,
juste en face.
Une maison modeste,
humble,
et attenante à une autre, ancienne boutique ou atelier ?
Alors j'ai tiré le fil.
Encore. Encore. Encore.
J'ai découvert une petite fille,
un papa, une maman,
une histoire, des vies, des lieux.
Puis tout le reste.
J'ai tiré des fils encore.
J'ai tissé.
Tissé la toile, les noeuds, les déchirures.
Et tu étais là.
Au milieu de ce Shmates
Au milieu de ce cercle de vie,
ce dessin qui m'a été donné à voir.
Dora.
Je suis là,
J'écris, tout ça
Ta vie,
Celle des Tiens,
Celle de tes Ancêtres venus de loin,
Ayant traversé l'Europe avec leurs fils et ciseaux
Mes tailleurs d'Habits
Et j'ai trouvé Moshe.
Notre Moshe.
Celui qui nous relie et qui nous lie.
Petite Soeur
Alors j'écris
mais je cherche aussi,
car tu m'as demandé la vérité.
Alors je suis partie à sa recherche.
La vérité de l'historienne que je suis
J'ai cherché, j'ai trouvé
Pas tout certes.
Mais dans ces liasses d'archives,
Dans ces registres
un fil puis un autre,
un nom puis un autre,
puis un autre encore
Et des visages,
Ceux de ceux qui t'ont assassinés,
ceux dont j'ai croisé les enfants,
il y a longtemps,
que j'ai croisé encore sur mon chemin
Ceux qui savent que je sais
Mais je n'en n'avais pas la preuve,
les preuves
aujourd'hui je les ai
aujourd'hui je les ai
Je t'ai promis la vérité
Dora, Petite Soeur,
je n'ai pas encore terminé
Dora, Petite Soeur,
je n'ose te dire que je verse des larmes,
de tristesse, de colère, de désespoir
Ils ont volé ta vie,
celle de ta maman,
celle de ton papa,
mais ils ont tout volé
Ils ont même volé tes poupées.
J'ai envie de crier,
de hurler,
Dans le silence
Je ne peux le faire qu'avec des mots
Alors j'écris.
Et comme chaque soir je regarde le ciel et ces six millions d'étoiles
Justice !
Brigitte Judit
Crédit photo @brigittedusch
