écrit le jeudi 16 avril 2026 in "Des vies en exil"
L’exil revient, toujours, comme une marée lente.
Il ne cesse pas. Il ne se termine jamais vraiment.
Il s’infiltre dans les départs les plus silencieux,
dans ces gestes retenus,
dans ces mots que l’on n’a pas dits.
Partir, ce n’est pas seulement quitter un lieu.
C’est consentir à laisser derrière soi des visages
qui continueront d’exister sans nous,
dans une version du monde où nous n’avons plus de place.
Et il y a ces adieux impossibles.
Ceux que l’on ne prononce pas,
non par indifférence,
mais parce que les dire les rendrait irréversibles.
Parce qu’ils dévoileraient ce qui doit rester caché :
que nous partons pour ne plus revenir,
que nous devenons autre, ailleurs,
hors de leur regard.
Alors on s’éloigne en silence,
comme si rien ne devait vraiment changer.
On laisse derrière soi des phrases inachevées,
des promesses suspendues,
des liens qui ne seront ni rompus ni poursuivis —
simplement déposés dans une zone sans nom.
Ceux que l’on quitte
ne sauront pas ce que nous sommes devenus.
Et peut-être est-ce là une forme de fidélité étrange :
leur laisser intacte l’image qu’ils avaient de nous,
ne pas venir la troubler
par nos métamorphoses.
Car devenir, parfois, exige de disparaître.
L’exil est ce lieu paradoxal
où l’on se sépare sans rupture,
où l’on aime sans présence,
où l’on continue sans témoin.
Et dans cette traversée,
il reste une forme d’au revoir muet —
non adressé,
mais profondément inscrit.
Un au revoir qui ne demande pas de réponse,
pas de retour,
pas même de mémoire.
Juste la reconnaissance intime
qu’un jour, quelque part,
nos chemins se sont croisés,
et que cela suffit
à ne pas effacer tout à fait
ce qui a été.
Judit
Crédit photo @judit
