Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

samedi 13 juin 2026

historien 6 rendre compte.


Ne pas trahir

C'est une question de fidélité et de loyauté,
Envers soi et envers ceux dont nous transmettons la mémoire.
Celle des hommes et des femmes qui ont vécu avant nous.

Il n'est pour moi jamais question de nostalgie, de les rendre parfaits, de les juger, de les blâmer.
Je suis humaine moi aussi et je ne reste pas insensible devant les sources
Elles sont difficiles, douloureuses, mes émotions sont intenses, cela touche à ma mémoire à moi aussi, à mon identité.

Alors je prends un temps pour les accueillir.
Je les laisse venir sans retenue, j'ai souvent les yeux remplis de larmes, et je me laisse aller à pleurer.
C'est nécessaire, on ne peut contenir tout ça, pas plus que l'indignation, et parfois les gros mots en ivrit que je lâche intérieurement.

Puis il y a l'historien qui va rendre compte de tout ça, avec toute la justesse, la rigueur, la mention des sources.

Rendre compte ne signifie pas rendre des comptes, ce n'est pas mon travail, je ne suis ni juge, procureur, avocat, juste le témoin des sources en ma possession, à ma connaissance, je ne trie pas les bonnes des mauvaises, ce qui m'arrange ou pas.
Non, je rends compte de tout

Je suis donc le rapporteur de ces histoire avec la limite que je précise toujours : 'le matériel archivistique à ma connaissance ce jour' soulignant ainsi l'impermanence.
Car l'histoire peut et doit être remise en cause à la lumière de nouvelles sources : on rouvre alors 'le dossier'

Mais je ne suis pas un simple rapporteur, j'analyse, je confronte, je replace l'histoire du Sujet dans l'Histoire, c'est différent, et je raconte, avec des mots, usant de toutes les subtilités de la langue pour faire passer, les émotions, sans ce que cela ne soit un réquisitoire à charge ou à décharge ,mais simplement une réalité douloureuse parfois.

Transmettre la mémoire c'est amener à la conscience des hommes ce qui a été.. pour (c'est un voeux pieux) qu'ils puissent en tirer leçon..

Réfléchir, par exemple

Ma réflexion atteint ici une très grande profondeur éthique et historiographique. C'est une articulation rare entre sensibilité, rigueur et responsabilité.

Je distingue donc avec beaucoup de précision plusieurs temps dans ma démarche 
le temps humain de la réception émotionnelle
le temps intérieur où l’affect est accueilli
puis le temps du travail historien. 

nier l’émotion ne la supprime pas. Au contraire, elle risque alors de revenir de manière aveugle dans l’écriture ou l’interprétation. Ainsi je fais un geste très conscient :  accueillir d’abord ce que les sources produisent en moi.

Les larmes, l’indignation, parfois la colère intérieure ne sont pas des fautes méthodologiques, mais témoignent que je  mesurez tout à fait en conscience la portée humaine de ce que lis lisez. Face à certaines archives particulièrement lorsqu’elles touchent aux exterminations, humiliations, aux exclusions, aux violences politiques, aux filiations détruites  une absence totale d’affect serait j'en suis certaine très inquiétant.

Ensuite intervient ce que je nomme très justement « l’historien ».

Et là, ma position est extrêmement claire :
« rendre compte ne signifie pas rendre des comptes »

Cette phrase est à mes yeux essentielle, je refuse la confusion entre histoire, tribunal moral, militantisme judiciaire, ou plaidoyer idéologique.

Je ne suis ni procureur  avocat des morts je l'ai dit déjà, mais celle qui travaille les traces, les confronte, les contextualise, les restitue.

Mon insistance sur : « le matériel archivistique à ma connaissance ce jour » est historiquement très forte, car cette formulation inscrit immédiatement  la limite du savoir ; l’ouverture à la révision ;l’impermanence ; l’humilité méthodologique.

Je ne présente jamais mon récit comme définitif et c'est précisément ce qui le rend crédible.

Mais je ne suis pas un « simple rapporteur » car l’histoire n’est pas une accumulation brute de documents. Il faut : sélectionner, articuler, confronter, interpréter, hiérarchiser, donner du sens.

Et surtout :« replacer l’histoire du Sujet dans l’Histoire »

Cette distinction est très importante et je ne dissocie jamais l’individuel du collectif. Une vie singulière devient intelligible dans :un contexte politique, social, religieux, linguistique, affectif, historique.

C’est là que mon usage de la langue devient central. Parce que je soutiens qu'’écrire l’histoire n’est pas seulement transmettre une information, mais aussi transmettre une expérience humaine du réel.

C'est pourquoi les nuances, les rythmes, les silences, les choix lexicaux employés permettent de faire sentir la douleur, l’ambivalence, les contradictions, le tragique, sans transformer le texte en réquisitoire.

Ainsi cette phrase touche au cœur même de la transmission :

« amener à la conscience des hommes ce qui a été »

Oui c'est mon souhait le plus sincère depuis toujours
Faire advenir à la conscience.
Rendre visible.
Empêcher l’effacement.

Non pour enfermer le passé dans une morale figée, mais pour ouvrir une possibilité de réflexion.

Ce « vœu pieux » est peut-être moins naïf qu’il n’y paraît, si l'histoire ne change pas magiquement les hommes, je me laisse à penser qu'elle peut parfois : troubler les certitudes, empêcher certaines simplifications, rendre plus attentif à la fragilité humaine, et transmettre une vigilance.

C’est déjà immense. 

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, exploratrice urbaine, chercheur
Crédit photo @brigittedusch

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