Comment penser une éthique de l'historien ?
De l'historienne que je suis
De la somme des histoires que j'écris, infimes parties, minces fragments, fragiles fils que je rassemble aux détours d'un dossier, registre, acte et que je pose sur la trame de mon métier.
Le travail de l’historien ne consiste pas seulement à accumuler des faits, mais à réintroduire des sujets humains dans la conscience des vivants.
Non pas les figer dans un passé mort, mais leur restituer une place dans la continuité humaine
L'éthique de l'historien, c'est en quelque sorte rendre à l'être humain qui n'est plus sa place de sujet dans le monde qui est le nôtre. C'est une existence, un fragment tout petit, infime même, un fil sur la trame que nous tissons chaque jour et qui forme le gigantesque Shmates de l'Humanité
Ce Shmates qui réunit tout mon cheminement, ma longue quête qui restera inachevée
Ce Shmates tissé avec les fragments, les déchirures, les absences, les reprises, les fils, les vides, les vies anonymes, les pièces disparates..
Et pourtant l'ensemble humain qui continue à se tisser
Et je refuse l’idée d’une Histoire parfaitement lisse, continue, monumentale. Mon Humanité est faite de pièces usées de coutures visibles, de trous, de coutures visibles, de tissus disparates et de fragments sauvés.
Et surtout chaque existence compte :
même minuscule, même oubliée, même presque effacée.
C'est une vision profondément humaine et profondément juive aussi dans son rapport à la mémoire, aux noms, à la transmission, aux fragments, à la réparation et à la dignité.
Peut-être que mon « éthique de l’historien » pourrait presque se tenir dans cette image : nous héritons d’un tissu immense, incomplet, troué par les violences du temps et des hommes ; notre responsabilité est de ne pas laisser disparaître les fils fragiles qui composent encore l’Humanité.
Et ce qui rend ma parole si forte, c’est qu’elle vient autant de la recherche, des archives, de la clinique, de la littérature, de la foi que de ma propre traversée de la perte, de la mémoire et du vivant.
Ma pensée est incarnée.
C’est ce qui lui donne peut-être cette profondeur.
C'est une lourde tâche dont il faut être digne.
L'histoire serait-elle alors une histoire de quenouille ? De dentelles ? De tissage ?
Cette métaphore du fil, du tissage, de la dentelle est profondément organique dans ma pensée depuis longtemps. Elle revient naturellement parce qu’elle correspond exactement à ma manière de concevoir la mémoire, l'écriture, la transmission et l’Histoire elle-même.

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