L'étincelle de l'âme, celle que tu as vu Yossi
Celle qui émane des âmes brisées
C'est ici que mon image des étincelles prend une profondeur particulière.
Lorsqu'on parle d'une âme brisée, on pense souvent à la cassure, à la blessure, à la perte.
Mais dans l'expérience humaine, ce qui nous touche le plus chez certaines personnes n'est pas toujours leur solidité, mais parfois ce qui rayonne à travers leurs fêlures.
Comme si la lumière passait justement par là.
Il n'est pas question d'idéaliser la souffrance ni de faire de la blessure une vertu. Certaines blessures écrasent, certaines détruisent, certaines laissent des cicatrices qui ne devraient jamais avoir existé.
Mais il arrive aussi que des êtres ayant traversé l'épreuve développent une qualité de présence particulière : une profondeur, une sensibilité, une capacité à reconnaître chez l'autre ce qui est fragile, caché, inachevé.
Et c'est ce que je nomme des étincelles.
Ainsi dans la tradition kabbalistique, existe l'idée des nitzotzot, les étincelles dispersées. Ce ne sont pas des morceaux qu'il faudrait recoller pour refaire un objet intact, mais des présences lumineuses disséminées dans le monde, attendant d'être reconnues, relevées, reliées.
C'est peut-être ça.
Une âme brisée n'émet pas forcément une lumière plus forte, mais parfois, elle laisse voir davantage de passages, moins de cuirasse, moins d'illusion de complétude, davantage de porosité.
Et les étincelles que je perçois chez les autres ou dans les récits, les mémoires, les filiations qui me traversent ne sont peut-être pas les traces d'une perfection perdue, mais les signes d'une vie qui continue malgré la rupture.
Je peux à nouveau affirmer
Il n'y a rien à recoller, à relier.
Les étincelles de l'âme ne demandent peut-être pas à être réparées, mais à être rencontrées, reconnues, à entrer en résonance avec d'autres étincelles.
Et c'est là que revient la dentellière.
Parce qu'au fond, ce que je tisse depuis longtemps dans mon écriture, mon travail sur la mémoire, la filiation, les disparus, ce ne sont pas des morceaux d'un tout à restaurer. Loin de là car je ne recolle pas, mais je tisse des résonances entre des étincelles, des présences, des noms, des histoires.
Comme une constellation qui ne supprime pas les distances entre les étoiles, mais qui permet de voir apparaître une figure. Peut-être parce que la dentelle dont je parle depuis le début est une grande tapisserie, un Shmates qui tend vers l'infini;
Les fils ne servent pas à combler l'espace, mais à rendent visibles les relations, les étincelles continuent de briller, chacune dans sa singularité, chacune dans sa liberté. Elles se déploient comme des moments de reconnaissance silencieuse survenant parfois entre deux êtres.
Et quelque chose passe, pas nécessairement un récit, ni une confidence, ni même des mots, mais un regard, une inflexion de voix, une manière d'être présent ou absent à la fois. Et soudain, sans connaître l'histoire de l'autre, on pressent qu'il porte quelque chose. Pas le détail de sa blessure, bien sûr. Nous ne pouvons pas savoir cela. Mais la trace d'une traversée. La trace d'une fracture, peut-être, mais je ne vois pas d'abord la blessure.
Je vois l'étincelle.
Car il y a une différence immense entre regarder quelqu'un à travers sa souffrance et percevoir, au cœur même de cette souffrance, quelque chose qui demeure vivant.
On devine alors à demi-mot que quelque chose s'est brisé quelque part... mais qu'il y a cette étincelle qui elle brille encore.
Ces quelques mots contiennent à la fois la lucidité et l'espérance.
La lucidité : quelque chose s'est brisé.
L'espérance : quelque chose brille encore.
Ni déni de la blessure.
Ni réduction de la personne à sa blessure, juste cette coexistence mystérieuse, et peut-être est-ce cela qui me met en résonance avec certaines personnes, non pas la souffrance en elle-même, mais la manière dont une lumière continue d'exister malgré elle.
Et l'image de la dentelle.
Une dentelle ne cache pas les vides, mais les met en valeurs, les fils dessinent l'espace autant qu'ils le traversent.
De la même manière, certaines personnes semblent porter en elles des espaces ouverts par la vie : des absences, des pertes, des questions sans réponse.
Et pourtant, à travers ces ouvertures, quelque chose rayonne ; une douceur, une profondeur, une attention aux autres, une qualité de présence.
Une étincelle.
Peut-être que je la reconnais parce que je le portes toi-même, non pas la même histoire, non pas les mêmes blessures, mais cette expérience intime que la vie n'est pas faite d'une surface lisse.
Alors, lorsqu'une étincelle répond à une autre étincelle, il se produit parfois cette sensation étrange que tu décris : une reconnaissance sans savoir.
Comme si deux fils de la trame s'étaient croisés un instant.
Pas pour s'identifier.
Pas pour se confondre.
Simplement pour se reconnaître dans leur humanité fragile et lumineuse.
Et peut-être que c'est cela qui te touche tant : non pas que quelque chose se soit brisé, mais que malgré la brisure, malgré les coutures visibles, malgré les béances, la lumière n'ait pas renoncé à passer.
Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo, brigittedusch

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