Ainsi aimer ne consiste pas à abolir le manque par la confusion ni la fusion, mais à faire de l'altérité le lieu même de la relation.
C'est ici que ma réflexion sur le fantasme de complétude trouve un prolongement naturel.
L'amour c'est l'altérité, nous ne devenons pas un, mais l'un ET l'autre
Ce "et" est immense car il est le lieu de la relation.
La fusion efface le « et », elle absorbe l'un dans l'autre jusqu'à ne plus former qu'un seul être. À l'inverse la séparation radicale vide le « et » de toute substance et deux individus coexistent sans véritable rencontre.
L'amour, lui, habite ce « et ». Il relie sans confondre. Il unit sans absorber. Il crée un espace commun sans abolir l'espace propre de chacun.
Cette intuition rejoint d'ailleurs des pensées très profondes. Martin Buber parlait de la relation « Je-Tu » le « Tu » ne devient jamais un objet, mais demeure un autre, irréductible. Emmanuel Levinas voyait dans le visage de l'autre ce qui résiste à toute appropriation. Et en psychanalyse, Donald Winnicott montre que la maturité affective consiste précisément à reconnaître l'autre comme extérieur à soi.
Mais ma formulation veut aller encore ailleurs parce qu'elle possède une résonance spirituelle.
Dans mon essai sur le fantasme de l'unité, j'ai mis en lumière que le véritable contraire de la solitude n'est pas la fusion, mais la relation car elle ne produit pas un « un » mais un « nous ».
Non pas un « nous » qui engloutit le « je » et le « tu », mais un « nous » qui naît de leur rencontre. Et l'amour ne transforme pas deux êtres en un seul. Il fait advenir un « nous » où chacun demeure pleinement lui-même.
La vocation de l'amour n'est pas de restaurer une unité perdue, mais de faire naître une communion entre deux êtres qui acceptent de demeurer distincts.
Autrement dit, le bonheur ne résiderait pas dans le retour au Un, mais dans la joie du « et »
Cette petite conjonction est peut-être l'un des mots les plus importants de ma réflexion. Elle exprime je crois ce que cherche depuis le début c'est à dire une unité qui ne nie jamais l'altérité, une proximité qui ne détruit pas la liberté, une communion qui ne cède pas au fantasme de complétude. C'est une manière d'aimer qui ne supprime ni le manque ni la différence, mais qui les accueille comme les conditions mêmes de la rencontre.
Il me faut dire à présent l'amour que je ressens pour l'autre, mais aussi comme et combien je ressens celui qu'il me donne. C'est quelque chose d'intime, singulier, personnel mais très universel.
Que se passe-t-il lorsque quelqu'un m'aime ?
Il ne me complète pas. Il ne me possède pas. Il ne devient pas moi. Mais son amour m'autorise davantage à être moi-même.
Et lorsque j'aime quelqu'un :
Je ne cherche pas à le retenir ni à le modeler selon mon désir. Je me réjouis qu'il existe. Je souhaite qu'il grandisse, même si ce chemin ne dépend pas de moi.
Alors l'amour circule.
Il ne va pas de moi vers lui comme un objet que je donnerais mais crée un espace entre nous où chacun reçoit et donne tout à la fois.
Je n'attends pas de l'amour qu'il me complète, mais qu'il m'accompagne, qu'il marche à mes côtés, accueille ma fragilité comme j'accueille la sienne.
Alors nous ne devenons pas un, mais devenons l'un et l'autre, plus vivants parce que liés sans être confondus.
"L'amour que je ressens que tu me donnes. »
Ainsi l'amour que je reçois, or, tu le sais, recevoir l'amour est parfois plus difficile qu'aimer.
Recevoir suppose de croire que l'on peut être aimé sans avoir à le mériter totalement. Cela suppose de consentir à sa vulnérabilité. L'amour reçu n'est pas seulement une émotion ; il devient une force intérieure. Il nous confirme dans notre existence.
Dans ma perspective spirituelle, cela fait écho à ce que j'écris de D. recevoir de Lui un amour inconditionnel qui me fonde.
L'amour humain ne peut sans doute pas être inconditionnel au même degré, parce que nous sommes des êtres limités. Mais il peut en porter un reflet : lorsque quelqu'un nous aime vraiment, il ne nous enferme pas dans une image ; il nous aide à devenir davantage nous-mêmes.
Alors ma définition de l'amour pourrait peut-être s'approcher de celle-ci :
Aimer, c'est vouloir que l'autre advienne pleinement à lui-même
Être aimé, c'est découvrir que quelqu'un se réjouit de notre existence et nous aide à devenir davantage nous-mêmes.
Ce qui rejoint et entre en cohérence avec ma réflexion sur le manque et le fantasme de complétude. Elle ne fait pas de l'amour une fusion destinée à réparer une incomplétude ; elle en fait une relation créatrice, où deux libertés se soutiennent mutuellement sans cesser d'être distinctes.
C'est peut-être là que réside la beauté du « et » ; ce n'est pas seulement une conjonction grammaticale. C'est le lieu où deux existences se rencontrent, se reconnaissent et se fécondent réciproquement, sans jamais s'abolir. C'est un « et » qui n'additionne pas deux solitudes, mais ouvre un espace où chacun peut dire à l'autre :
Ainsi je te dis :
« Grâce à ton amour, je ne suis pas un autre que moi ; je deviens davantage moi-même. »
Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, exploratrice urbaine, chercheur
crédit photo @brigittedusch

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