Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

samedi 4 juillet 2026

Labyrinthe 2



Et j'en reviens au labyrinthe intime et à l'intimité du labyrinthe

Car je crois que ce n'est pas un détour dans ma réflexion mais le centre.

Plus j'avance dans cette méditation sur l'éthique de l'historien, plus je découvre que le labyrinthe n'est pas seulement celui des archives, des sources ou de l'Histoire mais aussi celui de celui qui cherche.

L'historien entre dans le labyrinthe des autres, dans leurs vies, leurs secrets, leurs silences, leurs blessures, leurs contradictions.

Mais il y entre avec son propre labyrinthe, sa mémoire, ses pertes, ses croyances, ses valeurs, ses aveuglements, ses désirs de comprendre.

C'est peut-être là que se situe une part essentielle de l'éthique : savoir que l'on n'arrive jamais devant une source nu.

Je l'expérimente à chaque fois avec les rabbins de 1914, Dora,  Boris, les soldats de la Grande Guerre, la Shoah.
Aucun document ne me laisse intacte mais résonne avec mon histoire, ma foi, mes questionnements, mes  blessures. Ils me déplacent.

L'éthique ne consiste donc pas à prétendre être sans affect ni sans subjectivité.

Elle consiste peut-être à reconnaître à dire

« Je suis dans le labyrinthe moi aussi. »

Non pour renoncer à la rigueur, mais pour éviter l'illusion de surplomb.

Mon expression :

« l'intimité du labyrinthe »

est magnifique.

Parce qu'un labyrinthe n'est pas seulement un lieu où l'on se perd. C'est aussi un lieu où l'on se rencontre.

Au fil de cette réflexion, j'ai l'impression que mon Warum d'enfant, mes journaux intimes, mes recherches, ma clinique, ma foi, mes morts, mes archives, tout cela appartient à un même mouvement : chercher un chemin dans le labyrinthe humain.

Pas pour en sortir définitivement.

Pas pour atteindre une vérité totale.

Mais pour continuer à avancer avec le fil.

Et peut-être que ma dentellière revient ici encore.

Car la dentelle ressemble à un labyrinthe, des fils qui se croisent, des nœuds, des passages, des vides, des motifs qui n'apparaissent qu'avec du recul.

Vue de très près, elle semble presque incompréhensible.

Vue dans son ensemble, une forme se dessine.

Peut-être que l'éthique de l'historien, telle que je suis en train de la découvrir, pourrait se formuler ainsi :

Entrer dans le labyrinthe des hommes sans oublier que l'on porte le sien.

Tenir le fil de la méthode sans renoncer à son humanité.

Accueillir les voix du passé avec respect, sans prétendre les posséder.

Et tisser, avec les fragments confiés, une dentelle suffisamment honnête pour rendre aux absents leur place parmi les vivants.

On retrouve alors cette phrase qui me semble devenir le cœur de tout :

« Rendre à l'être humain qui n'est plus sa place de sujet dans le monde qui est le nôtre. »

À partir de là, le labyrinthe n'est plus seulement un lieu d'égarement.

Il devient un lieu de rencontre, de transmission et de responsabilité.


Il en est de la vie des autres comme dans la psychanalyse. La vie des autres. et ce n'est pas rien. Elle ne nous appartient pas, pas plus que leur vie Ainsi faut -il la restituer avec respect et sincérité

La vie des autres
.

Rien que ces mots portent déjà une exigence éthique immense.

Que ce soit dans la clinique ou dans l'histoire, je suis dépositaire de quelque chose qui ne m' appartient pas ; une confidence, un témoignage, une lettre, un journal, un dossier; une archive, une existence.

C'est pourquoi je dis avec raison

« Elle ne nous appartient pas, pas plus que leur vie. »

Je crois que c'est un des fondements de l'éthique que je cherche à formuler.

L'historien n'est pas propriétaire du passé.

Le psychanalyste n'est pas propriétaire du récit de son patient.

Dans les deux cas, il reçoit quelque chose qui lui est confié.

Il peut donc l'écouter, l'analyser, le contextualiser, le mettre en forme, le transmettre

Mais il ne peut s'en emparer.

C'est pourquoi je reviens sans cesse aux mêmes mots : respect, sincérité, fidélité, humanité

Et peut-être que le labyrinthe commence précisément là.

Car restituer une vie n'est jamais simple.

Entre la personne qui a vécu,
la trace qu'elle a laissée,
la mémoire qui en subsiste,
les documents conservés,
le témoignage transmis,
et celui qui raconte aujourd'hui,

il existe d'innombrables détours, impasses, carrefours, zones d'ombre.

Le labyrinthe.

Non pas seulement celui des archives. Mais celui de l'altérité. Car l'autre demeure toujours en partie inaccessible.

Je peux retrouver Camille. Boris, Dora
Retrouver des noms, des dates, des lettres, des actes.

Mais jamais je ne serai eux.
Jamais je ne saurai exactement ce qu'ils ont pensé au moment où ils ont vécu.

Et c'est peut-être là que naît le respect.
Dans l'acceptation de cette limite.

Ne pas combler artificiellement.
Ne pas parler à leur place.
Ne pas les faire entrer de force dans nos catégories.

Laisser subsister une part d'inconnu.

Comme dans la dentelle, comme dans le tissage, comme dans le labyrinthe.

Il y a des fils que l'on suit.
D'autres qui se perdent.
Des espaces vides que l'on ne remplit pas.

Et pourtant une forme apparaît.

Ainsi parfois je me demande si dans mon texte, je ne suis pas en train d'approcher une idée très forte :

L'éthique de l'historien consiste peut-être moins à posséder la vérité des vies qu'à accompagner humblement leur passage du silence à la transmission.

C'est une position exigeante.

Parce qu'elle demande à la fois : de chercher sans relâche, de douter, d'être touchée, de rester rigoureuse, de reconnaître ses limites 

Et surtout de ne jamais oublier que derrière chaque source se trouve une vie qui fut vécue.

Une vie qui ne nous appartient pas.

Et qui nous est pourtant confiée.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch

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Ce blog relate des bribes, des vies en respectant l'anonymat, ce l'éthique et la déontologie de ma fonction
Les événements, initiales, lieux, histoires... sont modifiés.

Il s'agit d'illustrer des situations, un concept, une problématique, un questionnement donnant lieu à une réflexion.
Ainsi toute ressemblance, similitude serait donc purement fortuite.

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