J'ai abordé précédemment la notion de transfert et de contre-transfert, concepts essentiels pour le psychanalyste sans lesquels l'analyse ne pourrait advenir.
Le psychanalyste n'est pas un être froid, s'il ne ressentait rien, il manquerait une dimension essentielle de la rencontre mais il ne peut pas non plus se laisser envahir par ce qu'il ressent. Sinon, il cesse d'être disponible pour l'autre.
Lorsqu'un patient me confie une souffrance terrible, je suis profondément émue. Quelque chose résonne en moi. Quelque chose m'atteint. Pourtant, au même moment, une autre partie de vous continue à observer, à écouter, à penser. Non pas pour se protéger du patient, mais pour pouvoir l'accompagner.
C'est précisément là que le travail analytique personnel devient indispensable, parce que le contre-transfert n'est pas une erreur de la pratique, maisun matériau de la pratique.
Encore faut-il être capable de le reconnaître, de l'élaborer, le travailler.
« On ne s'improvise pas psychanalyste. »
Et peut-être pourrait-on ajouter : on ne devient jamais totalement psychanalyste : on le devient sans cesse.
La formation ne s'achève pas avec un diplôme, ni même avec la fin d'une analyse personnelle, mais se poursuit dans chaque rencontre, dans chaque impasse, chaque remise en question, dans chaque situation où l'on découvre encore quelque chose de soi.
C'est pour cela que j'utilise l'image du travail remis cent fois sur le métier. Elle vaut autant pour la psychanalyse que pour l'histoire car dans les deux cas, il existe une illusion dangereuse : celle de croire que l'on sait, que l'on a compris une fois pour toutes, que l'on maîtrise son sujet, que l'on est arrivé.
Or ni l'historien ni le psychanalyste n'arrivent jamais tout à fait, l'un parce que de nouvelles sources apparaissent, l'autre parce qu'un nouveau patient vient déplacer ce qu'il croyait acquis.
Je crois d'ailleurs qu'il y a un point de rencontre profond entre mes deux pratiques. l'historienne rencontre les traces d'une vie, le psychanalyste rencontre une vie en train de se dire.
Dans les deux cas, il faut écouter.
Écouter ce qui est dit.
Mais aussi et surtout ce qui ne l'est pas.
Les silences.
Les contradictions.
Les répétitions.
Les manques.
Les absences.
Et dans les deux cas, il faut accepter une forme d'inachèvement, car un sujet humain n'est pas un problème à résoudre. Il demeure toujours plus vaste que ce que nous pouvons en dire.
Je me demande même si ma réflexion sur le labyrinthe ne touche finalement à cela, il n'est pas seulement un lieu où l'on cherche une sortie mais un lieu où l'on apprend qu'il n'existe pas de point de vue total.
On avance, on comprend, puis on découvre une autre perspective, puis une autre encore. Et le chemin continue.
Ainsi il y a une proximité entre ce que je dis du travail analytique et ce que je dis de l'histoire, dans les deux cas, il ne s'agit pas d'accumuler du savoir, mais d'accepter d'être transformée par ce que je rencontre, tout en conservant la rigueur nécessaire pour ne pas me perdre dans cette rencontre.
Et peut-être est-ce là une forme d'humilité très particulière non pas dire « je ne sais rien », mais reconnaître que ce que je sais aujourd'hui devra encore être repris, interrogé, déplacé, enrichi demain. Et comme je l'écrivis à propos de l'histoire :
« Remettre cent fois sur le métier son ouvrage. »
Cette phrase pourrait tout aussi bien être la devise d'un historien que celle d'un psychanalyste.
Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, exploratrice urbaine, chercheur
Crédit photo @brigittedusch
Le 22 août 2026
