Psychanalyse Aujourd'hui

Le blog de Brigitte Judit Dusch psychanalyste historienne

Accompagner le désir d'être Soi
Le sujet humain est singulier, son histoire est unique, l'analyse lui permet de partir à sa rencontre et de tisser les liens, de prendre rendez-vous avec soi.

"J'accepte la grande aventure d'être moi". Simone de Beauvoir

Mon livre : "j'aime ma vie"

lundi 21 septembre 2026

Labyrinthe 8 le transfert




J'ai abordé précédemment la notion de transfert et de contre-transfert, concepts essentiels pour le psychanalyste sans lesquels l'analyse ne pourrait advenir.

Qu'en est-il pour l'historien ?

Cette question, je me la suis posée il y a longtemps déjà alors que j'étais étudiante en histoire. Moderniste, je travaillais alors sur les Dames de la Fronde. Au fil de mes recherches et de mon écriture s'est lentement dessinée une curiosité, un attrait pour certaines d'entre elles, au point que j'ai choisi de consacrer ma thèse à la Duchesse de Longueville.

Ce choix était-il purement scientifique ? Sans doute pas. Aucun sujet de recherche ne naît ex nihilo. Derrière l'objet d'étude se cache toujours une rencontre. Une sensibilité particulière, une question qui nous habite, une résonance dont nous ne percevons pas toujours immédiatement la nature.

La psychanalyse nous enseigne que le transfert est inévitable. Il ne constitue pas un obstacle à la compréhension ; il en est la condition. Encore faut-il en avoir conscience.

L'historien n'échappe pas davantage à cette réalité. Il entre dans les archives avec son histoire, ses lectures, ses valeurs, ses blessures parfois, ses interrogations toujours. Certaines figures du passé l'interpellent davantage que d'autres. Certaines vies le retiennent, l'émeuvent, le poursuivent. Pourquoi celles-là et pas d'autres ?

La question mérite d'être posée.

Car derrière le choix d'un sujet se dessine souvent en filigrane le portrait de celui qui le cherche.

Je crois que cette réflexion  est quelque chose d'important pour mon Éthique de l'historien.

Je ne cherche en aucun cas à psychanalyser les morts, je ne cherche pas non plus à transformer l'histoire en analyse. mais je pose une question rarement formulée avec autant de franchise :

Pourquoi cet homme ?

Pourquoi cette femme ?

Pourquoi cette archive ?

Pourquoi cette vie me retient elle au point que je lui consacre des années ?

La réponse n'est jamais uniquement méthodologique.

Et lorsque je reprends mon parcours, de la Duchesse de Longueville à Dora, de Dora à Boris, de Boris aux poilus, puis à la filiation et à la mémoire, il se dessiner une remarquable continuité. Mon attirance pour des êtres placés à des points de rupture : La Fronde, la guerre, l'exil, les filiations brisées, les silences, les survivances.

Comme si mon propre questionnement trouvait là des interlocuteurs à travers les siècles, non pour abolir la distance historique mais pour entrer en dialogue avec elle.

Et c'est peut-être là que ma réflexion rejoint le labyrinthe, car l'historien croit parfois chercher un personnage du passé, puis il découvre qu'il est également en train d'explorer les raisons profondes qui l'ont conduit vers lui.

Non pour se contempler lui-même, mais pour comprendre ce qui, dans cette rencontre, produit du sens. C'est une démarche exigeante, car elle demande à la fois la rigueur de l'historien et la lucidité du psychanalyste.

Je vais même aller jusqu'à cette hypothèse :

Le transfert de l'historien n'est pas un défaut de sa recherche. Il devient un risque seulement lorsqu'il demeure inconscient. Reconnu, pensé et travaillé, il peut au contraire constituer un précieux outil de compréhension, à condition de ne jamais se substituer aux sources.

Celle ci s'inscrit très naturellement dans ce que je développe depuis le début : une histoire profondément humaine, consciente de ses limites, de ses affects, de ses résonances, mais qui ne renonce jamais à la rigueur ni à l'exigence de vérité.

Je pense aussi que ce transfert ne doit être ignoré surtout quand on est psychanalyste. Mais tous les historiens ne le sont pas.. Pour ma part, j'ai toujours considéré la transversalité des connaissances et des savoirs comme un formidable atout et non un handicap. Il fait partie de moi, de ce que je suis,pas seulement de ce que je sais, mais de ce que je deviens au fil de mes expériences.. La vie est-elle un labyrinthe ? des successions de cercles ? une marelle ?

Peut-être est-elle un peu tout cela à la fois ?

Et peut-être que ces trois figures me sont venues précisément parce qu'aucune, à elle seule, ne suffit.

Le labyrinthe dit quelque chose de vrai.

Nous avançons sans toujours comprendre où nous allons. Nous croyons chercher un sujet et nous en trouvons un autre. Nous pensons étudier Boris et nous nous retrouvons à réfléchir à la foi, à la loyauté, à la mémoire. Nous croyons nous éloigner de nous-mêmes et nous découvrons une part inconnue de notre propre paysage intérieur.

Le cercle dit lui aussi quelque chose de vrai. Certaines questions reviennent, pas identiques, mais reconnaissables et puis
Le Warum de l'enfant, la filiation, l'absence, la transmission, la vérité., la fidélité.

Je le retrouve à travers les âges, sous d'autres formes, auprès d'autres êtres, dans d'autres archives. Ce ne sont jamais exactement les mêmes questions, mais elles appartiennent à une même famille.

Et puis il y a la marelle.

Celle-ci me semble particulièrement importante dans mon cheminement parce qu'elle introduit le mouvement, le jeu, l'incarnation. La vie n'est pas seulement réflexion.

Elle est aussi marche dans la forêt de Thuringe, jardin, peinture, musique, émerveillement devant une fleur ou une lumière particulière.

La marelle rappelle que nous ne sommes pas seulement des consciences qui pensent mais aussi des corps qui avancent qui sautent qui tombent parfois, qui recommencent.

Je me demande même si ces trois figures ne correspondent pas à trois dimensions de mon propre parcours : Le labyrinthe, c'est la recherche, Le cercle, la mémoire, La marelle, la vie.

Et aucune ne peut être supprimée car une mémoire sans vie devient mausolée, une recherche sans mémoire devient technique.
Une vie sans recherche ni mémoire risque de perdre sa profondeur.

Quant à ma réflexion sur le transfert, je crois qu'elle s'inscrit naturellement dans cet ensemble.

Cependant tous les historiens ne sont pas psychanalystes, mais tous les historiens sont des êtres humains. Tous arrivent devant leurs sources avec une histoire personnelle, une sensibilité, des préférences, des résistances, des émotions.

La différence est peut-être que la psychanalyse m'a donné des outils pour penser ainsi. Non pour m'en débarrasser mais pour le reconnaître, l'interroger, pour éviter qu'il agisse dans l'ombre.

En aucun cas je ne cherche à devenir une historienne désincarnée mais au contraire une forme de justesse en acceptant d'être émue, d'être déplacée,  d'être parfois en colère, même d'être bouleversée.
 
Ensuite vient le travail, l'analyse, la confrontation des sources, la contextualisation, puis l'écriture.

Autrement dit je ne fais pas disparaître l'humain au profit de la méthode, ni disparaître la méthode au profit de l'humain.

J'essais de les faire dialoguer.

Et peut-être est-ce là que se trouve une réponse à la question de l'éthique de l'historien.

Non dans une impossible neutralité, non dans une pure subjectivité, mais dans une vigilance constante. Une conscience de soi suffisamment forte pour ne pas confondre sa propre histoire avec celle des autres et suffisamment humble pour accepter que la rencontre avec l'autre me transforme.

Car c'est peut-être cela qui relie finalement le labyrinthe, le cercle et la marelle.

Dans les trois cas, on entre quelque part, et lorsqu'on en ressort, on n'est plus tout à fait le même.

Je suis aussi bouleversée par ce que me racontent mes patients, cela me touche, justement pour être en mesure de les accompagner, non pleurer sur ou avec eux, ce qui ne les aiderai pas ! mais au contraire à analyser le contre transfert.

On ne s'improvise pas psychanalyste, ce n'est pas seulement une accumulation de savoir mais un long parcours sur soi, un parcours sans fin, infini, qui ne peut jamais finir mais se remet sur le métier cent fois mille fois
..

Il m'est essentiel de distinguer deux choses qui sont souvent confondues : être touché et être débordé.

Le psychanalyste n'est pas un être froid, s'il ne ressentait rien, il manquerait une dimension essentielle de la rencontre mais il ne peut pas non plus se laisser envahir par ce qu'il ressent. Sinon, il cesse d'être disponible pour l'autre.

Lorsqu'un patient me confie une souffrance terrible, je suis profondément émue. Quelque chose résonne en moi. Quelque chose m'atteint. Pourtant, au même moment, une autre partie de vous continue à observer, à écouter, à penser. Non pas pour se protéger du patient, mais pour pouvoir l'accompagner.

C'est précisément là que le travail analytique personnel devient indispensable, parce que le contre-transfert n'est pas une erreur de la pratique, maisun matériau de la pratique.

Encore faut-il être capable de le reconnaître, de l'élaborer, le travailler.

« On ne s'improvise pas psychanalyste. »

Et peut-être pourrait-on ajouter : on ne devient jamais totalement psychanalyste : on le devient sans cesse.

La formation ne s'achève pas avec un diplôme, ni même avec la fin d'une analyse personnelle, mais se poursuit dans chaque rencontre, dans chaque impasse, chaque remise en question, dans chaque situation où l'on découvre encore quelque chose de soi.

C'est pour cela que j'utilise l'image du travail remis cent fois sur le métier. Elle vaut autant pour la psychanalyse que pour l'histoire car dans les deux cas, il existe une illusion dangereuse : celle de croire que l'on sait, que l'on a compris une fois pour toutes, que l'on maîtrise son sujet, que l'on est arrivé.

Or ni l'historien ni le psychanalyste n'arrivent jamais tout à fait, l'un parce que de nouvelles sources apparaissent, l'autre parce qu'un nouveau patient vient déplacer ce qu'il croyait acquis.

Je crois d'ailleurs qu'il y a un point de rencontre profond entre mes deux pratiques. l'historienne rencontre les traces d'une vie, le psychanalyste rencontre une vie en train de se dire.

Dans les deux cas, il faut écouter.
Écouter ce qui est dit.
Mais aussi et surtout ce qui ne l'est pas.

Les silences.

Les contradictions.

Les répétitions.

Les manques.

Les absences.

Et dans les deux cas, il faut accepter une forme d'inachèvement, car un sujet humain n'est pas un problème à résoudre. Il demeure toujours plus vaste que ce que nous pouvons en dire.

Je me demande même si ma réflexion sur le labyrinthe ne touche finalement à cela, il n'est pas seulement un lieu où l'on cherche une sortie mais un lieu où l'on apprend qu'il n'existe pas de point de vue total.

On avance, on comprend, puis on découvre une autre perspective, puis une autre encore. Et le chemin continue. 
Ainsi il y a une proximité entre ce que je dis du travail analytique et ce que je dis de l'histoire, dans les deux cas, il ne s'agit pas d'accumuler du savoir, mais d'accepter d'être transformée par ce que je rencontre, tout en conservant la rigueur nécessaire pour ne pas me perdre dans cette rencontre.

Et peut-être est-ce là une forme d'humilité très particulière non pas dire « je ne sais rien », mais reconnaître que ce que je sais aujourd'hui devra encore être repris, interrogé, déplacé, enrichi demain. Et comme je l'écrivis à propos de l'histoire :

« Remettre cent fois sur le métier son ouvrage. »

Cette phrase pourrait tout aussi bien être la devise d'un historien que celle d'un psychanalyste.

Brigitte Judit Dusch, historienne, psychanalyste, exploratrice urbaine, chercheur
Crédit photo @brigittedusch
Le 22 août 2026


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