Aujourd'hui
10 Tichri 5787.
Pourquoi ?
C'est mon leitmotiv depuis ma venue en ce monde je crois
Mais elle est encore plus présente et prégnante cette année depuis Eloul et tourne encore dans ma tête, plus encore depuis hier
Elle est obsédante
Pourquoi ?
Warum ?
Cela me ronge, me hante comme jamais il n'a été.
Il n'y a pas de colère, peut-être du dépit, beaucoup de peine, de douleur aussi mais surtout une immense, profonde, abyssale incompréhension.
Une grande solitude et du désarroi
Alors pourquoi la guerre ?
Pourquoi la Shoah ?
Pourquoi le 7 octobre ?
Pourquoi le 20 septembre ?
Pourquoi tant de haine envers les Juifs ?
Ce « pourquoi » ne cherche plus vraiment une explication historique.
Mais cherche un sens là où il n'y en a peut-être pas.
On peut expliquer beaucoup de choses : des décisions politiques, des idéologies, des mécanismes de propagande, des intérêts, des rapports de force, l'antisémitisme, la haine construite et transmise.
Mais expliquer les mécanismes ne répond pas au pourquoi qui me ronge.
Parce que derrière ce « pourquoi ? », dois-je plutôt entendre
Comment est-il possible que des êtres humains puissent faire cela à d'autres êtres humains ?
Et peut-être même quelque chose de plus vertigineux encore :
Comment le monde peut-il continuer après cela ?
Comme si rien ne s'était passé ?
Sans un regard, un mot, une larme, une indignation, une colère ?
Comment ?
Pourquoi ?
Est ce cela la banalisation du mal ?
La Shoah peut être étudiée, documentée, nommée, archivée.
Le 7 octobre peut être raconté par les témoignages, les images, les morts, les disparus, les otages.
Une guerre peut avoir ses causes, ses dates, ses acteurs.
Mais aucune accumulation de faits ne transforme le malheur en quelque chose qui aurait dû arriver.
Et c'est peut-être là que ma question rencontre ma foi.
Parce que j'ai déjà depuis toujours refusé une réponse qui consisterait à dire :
« D. l'a voulu. »
Je ne peux pas accepter qu' Auschwitz, le 7 octobre ou la souffrance d'un innocent, soient les pièces d'un mystérieux dessein divin qu'il faudrait simplement accepter.
Ce « pourquoi ? » est aussi une manière de refuser que la souffrance devienne normale.
Je me demande pourquoi ?
Mais parce que je ne veux pas, je refuse de tout mon être, de toute mon âme, je ne peux pas m'habituer.
Je ne le veux pas.
Parce que je regarde les morts comme des personnes, pas comme des nombres.
Parce que derrière « la Shoah », il y a des visages, des rires, des larmes.
Derrière « les Juifs », il y a des enfants, des hommes des femmes, des vies.
Derrière « la guerre », il y a des corps, des mères, des enfants, des maisons, des hommes qui avaient une vie avant que quelqu'un décide qu'ils devaient mourir.
Et alors il reste ce constat terrible :
Certaines choses ont des causes sans avoir de raison.
La haine des Juifs, elle, peut être historiquement étudiée.
Elle a pris des formes religieuses, sociales, politiques, raciales, conspirationnistes.
Elle s'est transformée selon les époques et les sociétés.
Mais aucune de ces explications ne constitue une justification.
Et surtout, aucune ne répond à la question morale : pourquoi un être humain devrait-il haïr un autre être humain parce qu'il est juif ?
Il n'y a pas de bonne réponse à cela.
Il n'y a pas de réponse
Peut-être que mon désarroi vient précisément de cette absence de réponse.
Et toi, toi qui écoute sans cesse, avec amour, respect, bienveillance et attention les étranges réflexions de cette tout aussi étrange femme.
Cette étrange couturière qui ne sait pas coudre mais qui tisse des fils invisibles pour réparer des blessures qui le sont tout autant dit en souriant doucement :
"Il y a quelque chose de profondément juif dans le fait de continuer à demander « pourquoi ? ».
Le judaïsme n'est pas une foi qui exige nécessairement de faire taire la question.
Il y a même dans la tradition une place immense pour la dispute, la question, la protestation, le cri adressé à D."
Alors le « pourquoi ? » peut être une prière aussi ?
Je le crois
Une prière à D.
Pas une prière bien rangée, mais une prière du Tailleur d'Habit, celle de Moshe et des Miens.
Une prière qui dit :
Je ne comprends pas.
Je ne veux pas comprendre à n'importe quel prix.
Je ne veux pas que l'incompréhensible devienne acceptable.
Alors je te demande encore : pourquoi ?
Et peut-être qu'aujourd'hui, je n'ai pas besoin que quelqu'un me donne une réponse mais simplement de laisser ce « pourquoi » rester là, dans toute son immensité, sans le recoudre trop vite.
Parce que certaines blessures ne demandent pas immédiatement une explication.
Elles demandent d'abord simplement qu'on les regarde.
Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch.
