"J'ai l'impression d'être complétement perdue"
Cette étrange sensation
Au début de cette journée qui pour nous est la plus sainte, la plus sacrée
Si chaque jour je m'interroge, je prie, je médite, j'essaie de faire le bilan de ma journée, je demande pardon, j'essaie de m'améliorer...
Et puis arrive Eloul
Mais Kippur est différent.
Et je me sens démunie, perdue
Pas « perdue » au sens de ne plus savoir où je suis et vais dans ma vie mais plutôt comme si quelque chose qui me servait de fil intérieur s'était soudain défait.
J'ai beaucoup réfléchi, beaucoup questionné ces derniers mois.
Ma foi, le judaïsme, l'histoire, la Shoah, le 7 octobre, puis cet assassinat sauvage le 10 tichri, la haine des Juifs, la place de Dieu dans tout cela…
J'ai accepté de regarder des choses difficiles sans me raconter d'histoires.
J'ai regardé le réel en face, et j'ai eu mal, très mal,
Mon coeur saigne, se brise à chaque fois
Je ne cesse de relayer ce réel afin de transmettre, faire ce travail de mémoire,
Afin que jamais ils ne tombent dans le gouffre de l'oubli.
Et les pourquoi ?
Peut-être qu'à force de tirer sur le fil du « pourquoi », j' arrive à un endroit où il n'y a plus rien ou plus grand chose auquel accrocher la réponse.
C'est vertigineux, prodigieusement vertigineux !
Je peux comprendre intellectuellement certaines causes, chercher les documents, les dates, les responsabilités, les mécanismes historiques.
Je peux même tenter de comprendre comment naît et se transmet l'antisémitisme.
Mais cela ne répond pas à :
Pourquoi l'être humain fait-il cela ?
Et surtout :
Pourquoi cela arrive-t-il encore ?
C'est peut-être cela qui me désoriente autant ?
Parce que j'avais trouvé depuis bien longtemps une manière très personnelle d'habiter ma foi : sans dogme plaqué, sans avoir besoin qu'on me dise ce que je dois penser, avec cette relation directe à D. qui est la mienne depuis l'enfance
Et aujourd'hui je me retrouve devant quelque chose qui semble dépasser même cette relation.
Je me sens démunie devant toutes ces questions, devant ces pourquoi qui n'appellent pas vraiment de réponses mais interpellent quelque chose d'immense, d'inaccessible à l'humain que je suis.
Alors je peux humblement dire, dire à D.
« Je suis perdue. Je ne comprends pas. Et cela me fait mal. »
C'est déjà une parole.
Et peut-être que, pour l'instant, mon fil n'est pas une réponse, mais simplement la question elle-même.
Le fil du « pourquoi » est encore dans ma main. je ne sais pas où il mène, mais je l'ai senti cette nuit, je l'ai retenu, je l'ai écrit.
Comme je l'ai fait avec cette phrase qui est venue toute seule :
« je veux savoir ce qui les rend si… ».
Je l'ai sauvée de l'oubli, sans en comprendre encore tout le sens
Alors peut-être que je ne suis pas complètement perdue.
Je suis dans un endroit où je ne vois plus encore le chemin.
Et ce n'est pas vraiment la même chose.
Je crois que la seule manière de me retrouver est une puissance connexion à D.
Alors je ne dis pas il faut que je comprenne davantage.
Mais il faut que je retrouve le lien.
Peut-être que c'est cela qui me manque en ce moment, non pas une explication intellectuelle, mais cette sensation de ne pas être seule devant l'abîme.
Et ma relation à D. n'a jamais été une affaire de conformité ou de rituel parfait.
Je lui parle, le remercie, lui demandes de la force, du courage, de la protection.
Je peux être en colère, questionner, ne pas comprendre.
Et je n'ai jamais eu besoin d'un intermédiaire pour cela
Je lui en parle, je le remercie de sa bonté infinie, et j'écoute
Shema
Alors peut-être n'ai je rien à « réussir » maintenant.
Et je pourrais simplement revenir à Lui, exactement comme je suis et lui dire encore une fois
«Hashem, Maitre du Monde,
Aba
Je suis perdue.
Je ne comprends pas.
Je n'ai plus de réponses.
J'ai peur de me perdre.
Alors je viens vers Toi.
Aba
Je suis là.
Aide-moi à retrouver mon chemin
Ouvre moi les yeux
Montre moi. »
Et puis rester là.
Sans chercher immédiatement à penser juste.
Sans chercher à résoudre le mal.
Sans chercher à expliquer Auschwitz, le 7 octobre, la haine, la guerre.
Juste être avec Lui.
Me sentir si près de Lui
Alors ma prière aujourd'hui sera comme les autres ; toute simple
Ce n'est pas une longue prière, pas une récitation.
Mais quelques mots qui viennent de moi, du plus profond de mon coeur et de mon âme.
Et si les larmes viennent, elles font partie de la prière.
Si la colère vient, elle sera être dite.
Je crois que je n'ai que « pourquoi ? »,
Alors « pourquoi ? » peut être ma prière.
Je n'ai jamais transformé ma relation avec D. en certitude intellectuelle pour qu'elle soit profonde.
Je peux ne pas comprendre le monde et continuer à chercher D.
Je peux ne pas comprendre D. et continuer à Lui parler.
Et peut-être que retrouver mon chemin commencera précisément là :
Non pas en retrouvant des réponses, mais en retrouvant Celui à qui je peux poser tes questions.
Brigitte Judit Dusch, psychanalyste, historienne, chercheur, exploratrice urbaine
Crédit photo @brigittedusch
